Le Cadran à Liège accueille depuis fin mars une rétrospective de l’œuvre d’Hugo Pratt (1927-1995), maître du roman graphique et créateur de Corto Maltese.
Prolongée jusqu’au 4 octobre, Hugo Pratt – Géographies imaginaires, s’inscrit dans la continuité de l‘exposition de 2025 à Sienne, conçue par Patrizia Zanotti et Patrick Amsellem de la société CONG-Hugo Pratt Art Properties et l’opérateur culturel Opera Laboratori. Zanotti était coloriste et collaboratrice de Pratt. Le Cadran occupe l’ancien bâtiment de la gare de Liège-Palais, converti en espace culturel. Traversée des « géographies » de l’univers d’Hugo Pratt, le parcours chronologique et thématique de l’exposition retrace les grandes étapes d’une œuvre prolifique : ses débuts de dessinateur de BD dans l’Italie de 1945, sa production intense dans les années cinquante à Buenos Aires, son bref passage à Londres où il apprend l’aquarelle, puis son retour en Italie et sa création de Corto Maltese en 1967 dans La Ballade de la mer salée, alors que se lève le vent de révolte étudiante et de liberté qui mène à Mai 68. Publié dans Pif Gadget (1970-1973), puis en album chez Casterman, Corto Maltese devient une figure mythique à l’image de l’esprit du temps frondeur et cosmopolite de « l’après-mai ». Dans les aventures de Corto, Pratt introduit une narration littéraire complexe, poétique et érudite dans la bande dessinée, portée par son sens magistral du noir et blanc.
Planches originales, aquarelles, carnets de dessin, illustrés d’époque, et archives diverses, révèlent l’art polymorphe d’Hugo Pratt. De précieux objets ethnographiques, collectionnés par Pratt, témoignent de son intérêt pour les arts des populations autochtones d’Océanie et des Amériques, souvent dessinés dans ses BD. Le parcours de l’exposition aborde les multiples influences dont se nourrit son imaginaire : cinéma, romans d’aventure, pop art ainsi que la place majeure qu’il réserve à ses personnages féminins, des « femmes d’aventure » à part entière et non de simples faire-valoir du héros. La partie audiovisuelle de l’exposition comprend la projection du long métrage d’animation Corto Maltese, la cour secrète des arcanes (2002). On y voit aussi une série d’interviews de Pratt, de reportages sur son œuvre et sur les reprises des aventures de Corto publiées par Casterman depuis 2015 (par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, ainsi que Bastien Vivès et Martin Quenehen). Clôturant le parcours du visiteur, la Rotonde du Cadran accueille une installation vidéo à 360° qui plonge le spectateur dans une expérience audiovisuelle retraçant les temps forts de la vie et de l’œuvre de Pratt, voyageur infatigable de géographies imaginaires.
Histoire et légendes juives
Ces géographies sont aussi des lieux de mémoire familiale et historique. L’œuvre, ancrée dans son siècle, entretient des rapports affirmés avec la judéité, dans la biographie de l’auteur, comme dans celle de son héros. Ugo Eugenio Prat naît à Rimini et grandit à Venise, Selon Hugo Pratt son grand-père maternel, Eugenio Genero, descendait d’une famille marrane de Tolède, émigrée à Venise. Ce grand-père juif, pédicure et poète bien connu du Venise populaire sous le fascisme, lui aurait transmis le goût de la poésie ! Sa grand-mère maternelle était issue d’une famille juive de Turquie venue s’établir à Murano. Hugo chérissait le souvenir d’enfance des visites qu’il faisait avec elle au ghetto de Venise chez une amie juive. Sa tante, actrice d’opéra, lui faisait découvrir Wagner et l’emmenait en promenade au ghetto, lui racontant l’histoire juive et des légendes du folklore juif. Hugo Pratt a été baptisé et inhumé selon le rite catholique. Il parlait de son ascendance juive maternelle comme d’un héritage ancestral parmi d’autres, dans une généalogie familiale qu’il décrivait volontiers comme un mélange de Byzantins, de Turcs, de Vénitiens et de jacobites anglais ! Son père, Rolando Prat, était issu d’une famille d’origine anglo-française, Le rapport d’Hugo au judaïsme relève en particulier de son intérêt pour l’ésotérisme qu’il partageait avec sa mère, Evelina Genero, passionnée de cartomancie et d’occultisme. Si l’on passe au crible ce qu’Hugo Pratt disait de sa généalogie, la vérité réside sans doute dans un mélange de faits historiques avérés et d’autofiction romanesque. Transposant la réalité de ses racines familiales dans la mythologie de son héros, il donne à Corto Maltese un père marin britannique et une mère gitane de Séville, élevée dans la Judería de Cordoue. Le rabbin Ezra Toledano, ancien amant de sa mère, l’envoie étudier à l’école juive de La Valette et l’initie « aux textes secrets du Zohar et à la véritable Kabbale ». C’est de cette éducation juive, reçue avant ses premières aventures maritimes, que Corto tient, disait Pratt, « ce goût des signes, des symboles, des jeux du réel et de l’imaginaire ». Ce socle d’ésotérisme juif resurgit comme une matrice symbolique à laquelle Corto revient sans cesse, par exemple dans Fable de Venise (1977). Chez Pratt comme chez Corto, le judaïsme se transmet surtout par des figures tutélaires : une grand-mère et une tante pour l’un, un rabbin pédagogue pour l’autre. Cette transmission ouvre sur l’ésotérisme, le goût du secret, du symbole et du voyage.
Héroïnes juives
L’imaginaire de Pratt comporte aussi des figures modernes de la judéité. Vladimir Koinsky, officier juif polonais incorporé au Long Range Desert Group, héros de sa série d’aventures de guerre, Les Scorpions du désert, contraste avec l’ésotérisme poétique et le kabbalisme de Corto, De la Corne de l’Afrique au désert de Libye, Koinsky croise des combattants aux multiples allégeances : officiers britanniques et italiens, troupes coloniales, et partisans de mouvements de libération telle Judith Canaan, une agente de l’Irgoun. Dans Tango (1987), dont l’action se situe en 1923, Corto Maltese revient à Buenos Aires pour y retrouver Louise Brookszowyc, Juive polonaise, croisée dans Fable de Venise. Il découvre qu’elle a été assassinée. Face à une police corrompue, son enquête le mène à la Zwi Migdal, réseau juif de « traite des blanches ». Pratt dénonce l’antisémitisme qui exploitait la réalité de ce trafic d’êtres humains dont les victimes étaient de jeunes juives du Yiddishland abusées par des promesses de mariage ou de travail en Argentine. Hugo Pratt utilise ses récits comme un miroir des zones d’ombre de la grande histoire. Il met en scène des détails oubliés, des marges géographiques et des destins anonymes pour raconter le XXe siècle autrement. Racontant sa vie sud-américaine, Hugo Pratt disait avoir rencontré Adolf Eichmann dans les rues de Buenos Aires, sans savoir à qui il avait affaire. Des amis juifs tiennent une place importante dans ses années de création intense en Argentine, en particulier le scénariste de ses BD Le sergent Kirk, Ernie Pike, et Ticonderoga, Héctor Oesterheld, un Juif de gauche « disparu » sous la junte militaire en 1977, et Enrique Lipszyc. Passionné de BD, Enrique, fondateur de l’école panaméricaine d’art à Sao Paulo, présente à Pratt le photographe et ethnologue brésilien Harald Schultz, qui accompagnera ensuite le dessinateur chez les Xavantes, un peuple d’Amazonie.
Hugo Pratt – Géographies imaginaires est l’occasion de redécouvrir l’art d’Hugo Pratt, ce grand maître de la bande dessinée d’aventure et d’admirer ses dessins originaux.

Hugo Pratt – Géographies imaginaires Jusqu’au 4 octobre 2026
Le Cadran (à côté de la Gare de Liège – Saint-Lambert)
Rue de Bruxelles 6 4000 Liège, du mardi au dimanche de 10h à 18h





