En 2011, filmé à la terrasse d’un café en proférant des propos antisémites, l’emblématique créateur de la maison Dior tombait de son piédestal. Quinze ans de repentance et de rédemption plus tard, le Met devait consacrer son retour. Avant de reculer face aux réactions indignées. Une affaire qui en dit aussi long sur le parcours chaotique du créateur que sur l’étrange climat qui entoure aujourd’hui les Juifs à New-York.
Le 12 décembre 2010, on filme John Galliano à la terrasse d’un café parisien. L’homme, à n’en pas douter, a trop bu. Un téléphone portable immortalise la scène. Ce soir-là, le créateur génial, auréolé des titres de chevalier de la Légion d’Honneur et de Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique se mêle aux conversations des tables alentour, divague, se lance dans une tirade d’abord idiote, puis rapidement indigne. Il y a d’abord cet « I love Hitler » lancé par défi, puis la suite, dans la même veine : « Les gens comme vous seraient morts aujourd’hui. Vos mères, vos ancêtres seraient tous putain de gazés. » La séquence est d’une violence symbolique presque irréelle. Elle désarçonne d’autant plus qu’elle sort de la bouche d’un créateur flamboyant, dandy chéri par la maison Dior, qui avait fait de la théâtralité, de l’extravagance et du mélange des références les principes mêmes de son œuvre. Publiée fin février 2011 par le tabloïd britannique The Sun, la vidéo devient immédiatement virale et s’ajoute, l’apprend-on alors, à une triste chronologie d’insultes racistes et antisémites répétées. Sans tarder, l’affaire Galliano débute et laisse à tous les amoureux du beau un goût amer. Sitôt informée des faits reprochés à son styliste, la maison Dior, propriété du groupe LVMH, avait suspendu puis licencié son créateur. Quant à la justice française, elle condamnait finalement le styliste britannique à 6.000 euros d’amende avec sursis pour injures publiques à caractère antisémite et raciste. Fin (momentanée) de partie.
Le chemin de la rédemption ?
Après s’être fait discret, John Galliano entreprend au cours des années qui suivent un travail de rédemption souligné par ses proches comme par ceux qui s’étaient, à juste titre, offusqués de ses propos. Un processus qui passe notamment par une cure de désintoxication en Arizona mais aussi par un travail de compréhension et de réparation du mal commis. Galliano échange avec des responsables communautaires, discute avec des rabbins, étudie l’histoire juive et celle, plus spécifique, de la Shoah. En 2013, pour sa première grande interview depuis son licenciement, il déclare dans les colonnes de Vanity Fair « C’est la pire chose que j’aie dite de toute ma vie, mais je ne le pensais pas. J’ai essayé de comprendre pourquoi cette colère s’était dirigée contre les Juifs ». Le styliste ne minimise ni n’efface ses déclarations passées. Et la séquence s’achève sur le pardon accordé par certains responsables communautaires.
Voilà un come-back (peut-être) sincère et à tout le moins rondement mené pour l’icône anglaise… Suffisant, en tout cas, pour qu’en 2014, la Maison Margiela lui confie sa direction artistique. Appliqué, Galliano y fait alors, moins bruyamment, ce qu’il sait faire de mieux : créer des collections remarquées, parfois même saluées comme des chefs-d’œuvre. Dans un curieux exercice de retour à la lumière, le petit monde de la mode qui avait conspué le créateur recommence à l’applaudir… Sur la forme, Galliano semble avoir appris de ses erreurs. Lui qui fut jadis habitué à l’emphase et aux excès se caractérise désormais par un certain recul. Les dernières années confirment la distance prise avec ses manières passées. comme en témoigne notamment le documentaire de Kevin MacDonald « High & Low: John Galliano » sorti en 2024. Le film raconte cette trajectoire invraisemblable : le génie, l’addiction, la chute, la honte, puis le retour jusqu’au couronnement, inattendu et surprenant jusqu’au principal intéressé. Il y a quelques semaines, le Metropolitan Museum of Art (Met) annonçait en grande pompe une exposition consacrée à John Galliano devant accompagner le fameux Met Gala. Sacré rebond, nouvelle chance inimaginable et surtout grand honneur accordé par Anna Wintour, papesse de la mode, soutien historique de Galliano et membre du conseil du Met. C’était sans compter les protestations nombreuses d’un aréopage hétéroclite mêlant responsables juifs, élus politiques et grands donateurs de l’évènement. Devant l’immense scandale médiatique, Galliano siffle en personne la fin de la partie. De l’avis de ce dernier, il était préférable que l’exposition n’ait pas lieu « pour le moment ». Son analyse de la tempête déclenchée par son propre cas est remarquablement honnête : « Une véritable expiation ne s’accomplit pas au moyen d’une exposition, d’une reconnaissance institutionnelle ou d’un geste public isolé. » Il faut dire que politiquement, la volonté de blanchir Galliano au moment même où la parole antisémite se libère comme jamais outre-Atlantique interroge. « Le choix du Met d’honorer John Galliano à ce moment précis était une erreur », tance Jonathan Greenblatt, directeur général de l’Anti-Defamation League. « Galliano lui-même a finalement compris ce que le MET aurait dû comprendre dès le départ. C’était le mauvais choix au mauvais moment. Et le moment compte. »
Plutôt « habibi » ou « jewish » city ?
Le moment compte en effet d’autant plus que cette seconde affaire Galliano se produit à New-York, ville qui connaît depuis quelques mois une période de tension particulière autour de sa communauté juive. Entre janvier et juillet 2026, le NYPD a recensé 205 crimes de haine confirmés visant des personnes juives, soit une hausse de 8,5 % par rapport à la même période de 2025. Plus encore, les Juifs, quand bien même ils ne représentent que 10 % de la population totale de Big Apple, ont été la cible de 57 % de l’ensemble des hate crimes enregistrés sur la période. Au-delà des chiffres, chaque semaine apporte son lot de polémique et vient confirmer un quasi divorce à l’endroit même où il y avait jadis une safe place aux allures de havre pour la communauté juive. Oubliés Brooklyn, le théâtre et la presse en yiddish, les films de Woody Allen, les humoristes de la Borscht Belt, l’atmosphère des delis, Lou Reed, les Beastie Boys ou Seinfeld…
Il y aurait comme un effacement de l’influence juive, pourtant immense et constitutive du paysage de la ville, impression renforcée par la une du New York Magazine affublant la mégapole d’un nouveau surnom « Habibi City ». Stupeur. Peu de temps après avoir été racheté par un James Murdoch lié en affaires avec le fonds souverain qatari QIA, un numéro spécial du magazine venait consacrer la nouvelle scène SWANA — Southwest Asian and North African — de New York. Le dossier y raconte par le menu une ville où les cultures arabes, nord-africaines et moyen-orientales ont pris une place déterminante. Sans tarder, des organisations juives séfarades et mizrahies lui reprochent d’avoir raconté les influences du Moyen-Orient en laissant sciemment de côté les Juifs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. En retour, pas moins de quatorze organisations juives ont adressé une lettre à la rédaction pour dénoncer cette exclusion et demander une rencontre.
Le reproche n’est pas anodin et touche au cœur même du melting pot américain et de la sédimentation identitaire par couches successives d’immigration. Qui détient les commandes du récit ? Une vague de migration chasse-t-elle immanquablement l’autre ? Et, plus largement encore : qui a le droit de raconter New York ? Si New York n’est pas devenue « anti-juive » du jour au lendemain, une partie des Juifs new-yorkais a aujourd’hui le sentiment de devoir défendre son empreinte et son ancrage. Une donne relativement nouvelle qui s’accompagne d’un sentiment d’inquiétude renforcé, à tort ou à raison, par l’élection de Zohran Mamdani à la tête de la ville. Séisme politique national et local, puisque, depuis lors, une partie de la communauté juive autochtone considère que le nouveau maire a contribué à rendre l’environnement politique plus hostile à Israël et, par ricochet, moins rassurant pour les Juifs de la ville. Et la grogne monte. En août, Mamdani rencontrait une délégation de rabbins pour tenter de répondre à l’inquiétude. L’un d’eux, Rick Jacobs, président de l’Union for Reform Judaism, ne mâchait pas ses mots avant la rencontre : « Cela ne va pas bien ». Il expliquait que la rhétorique du maire sur Israël était perçue non plus comme une critique politique, mais comme une forme de diffamation » qui contribuait au sentiment d’insécurité de certains Juifs.
C’est dans ce climat de méfiance et de rejet que s’inscrit donc cette affaire Galliano. Et cela explique, en partie, la fermeté de la réponse à son encontre. Il suffit pour s’en assurer de lire le communiqué sans équivoque de l’administration Mamdani sur la question : « L’utilisation répétée de propos antisémites par John Galliano est ignoble. L’administration Mamdani reconnaît que la décision du Met de lui rendre hommage a suscité de la douleur et de la colère chez de nombreux New-Yorkais juifs. » Les plus optimistes y verront une prise de position claire et le début d’un apaisement. À son insu, John Galliano est devenu le révélateur d’une bataille qui le dépasse. Au-delà de son cas personnel se joue la question de ce que l’on choisit de célébrer, de transmettre et de retenir. Une question devenue particulièrement sensible, à New York, au moment où nombre de Juifs ont le sentiment que leur histoire et leur mémoire sont à nouveau contestées, relativisées ou reléguées au second plan.






