Regards n°1130

Des urnes et des racines : les fidélités politiques des Israéliens

Les partis changent, les alliances se recomposent, mais les Israéliens restent fidèles à leurs traditions politiques. Des villes du Néguev aux kibboutzim de la frontière libanaise, les élections du 27 octobre dessinent une carte électorale étonnamment familière, malgré les années de guerre et de crises. Derrière ces fidélités se cachent des décennies de divisions sociales, d’héritages familiaux et d’identités politiques profondément enracinées. De quoi expliquer pourquoi Benjamin Netanyahou peut perdre aujourd’hui sa majorité sans perdre ses bastions.

À la veille du scrutin, Naftali Bennett a choisi Beer-Shev’a, dans le sud d’Israël, pour l’une de ses dernières étapes de campagne. Au programme, une rencontre avec des habitants, suivie d’une discussion avec des étudiants de l’université Ben-Gourion. L’ancien Premier ministre ne s’est pas rendu dans la capitale du Néguev par hasard. Dans cette ville où quatre électeurs sur dix avaient voté Likoud en 2022, il espérait convaincre les sympathisants de Benjamin Netanyahou de changer de camp. Un pari ambitieux dans l’un des bastions historiques de la droite israélienne. Toute la difficulté pour l’opposition résidait là : transformer la dynamique théorique des sondages en victoires dans les territoires historiquement acquis à la droite. La campagne électorale avait laissé espérer un tel basculement. Après des années de crises politiques, la guerre et l’émergence de nouvelles figures politiques, les sondages annonçaient une recomposition du paysage électoral.

Mais au lendemain du scrutin, une autre réalité se dessine. Les grandes fidélités électorales persistent. Les Israéliens continuent de voter largement selon les mêmes lignes de fracture qu’il y a quatre ans. Cette géographie électorale est ancienne. Elle plonge ses racines dans les premières décennies de l’État, marquées par de profondes inégalités entre les Juifs ashkénazes, originaires d’Europe et largement représentés dans les élites politiques et économiques, et les Juifs séfarades et mizrahim, originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, dont beaucoup furent installés dans les villes de développement à la périphérie du pays. Longtemps marginalisées par l’establishment travailliste, ces populations ont constitué une partie essentielle de l’électorat qui porta le Likoud de Menahem Begin au pouvoir en 1977, mettant fin à près de trente ans de domination de la gauche.

À l’inverse, les kibboutzim, historiquement liés au mouvement travailliste, et les villes aisées du centre, davantage marquées par l’héritage ashkénaze, sont restés des terres de prédilection du camp libéral. Si ces divisions se sont atténuées et complexifiées au fil des générations, elles continuent de peser sur les identités politiques et les comportements électoraux israéliens. Les résultats du 27 octobre prolongent cette histoire. À Beer-Shev’a, le Likoud obtient 39,5 % des voix, contre 40,3 % en 2022. À Eilat, il passe de 43,7 % à 42,1 %, tandis qu’à Tibériade, il progresse légèrement, à 40,9 %. À l’inverse, à Tel-Aviv, le bloc Netanyahou recule de 26,7 % à 21,5 %. À Haïfa, il passe de 34,2 % à 29,3 %.

Netanyahou reste le roi du nord

Les partis changent, les rapports de force évoluent, mais les fidélités politiques, elles, demeurent. Malgré le Hezbollah, Netanyahou reste le roi du nord À la frontière libanaise, cette fidélité politique prend une dimension particulière. Pendant la guerre, des dizaines de milliers d’habitants du nord d’Israël ont dû quitter leur domicile, parfois pendant de longs mois. À Kiryat Shmona, ville d’environ 24.000 habitants, les rues se sont vidées, les commerces ont fermé et les tirs du Hezbollah ont endommagé de nombreuses habitations. Plus à l’ouest, Shlomi, petite localité de quelque 8.000 habitants, et Nahariya, ville côtière d’environ 70.000 habitants, ont également vécu au rythme des alertes et des bombardements. Pour leurs habitants, les questions de sécurité ne relèvent plus seulement des promesses électorales, mais d’une expérience quotidienne de la guerre et de ses conséquences. Pourtant, cette épreuve n’a pas bouleversé leurs habitudes électorales. À Kiryat Shmona, l’un des bastions historiques du Likoud, le parti de Benjamin Netanyahou recueille encore 48 % des suffrages, contre 49,5 % en 2022. À Shlomi, autre localité évacuée pendant la guerre, le Likoud progresse même de 43,5 % à 46 %. À Nahariya, il ne perd que 1,4 point. Ces résultats sont d’autant plus remarquables que le gouvernement a été vivement critiqué pour sa gestion de la guerre dans le nord, les conditions d’évacuation et les difficultés rencontrées par les habitants pour retrouver une vie normale. Malgré ces épreuves, les électeurs de ces villes n’ont pas massivement sanctionné le Premier ministre. Leur vote suggère qu’une grande partie d’entre eux continue de considérer Netanyahou et son camp comme les mieux placés pour garantir leur sécurité ou du moins, ne voit pas dans l’opposition une alternative suffisamment convaincante.

À quelques kilomètres de là, le paysage électoral change pourtant radicalement. Dans les kibboutzim installés le long de la frontière, eux aussi exposés aux tirs et aux évacuations, l’opposition conserve son emprise. À Gesher HaZiv, Kfar Rosh HaNikra et Kabri, Yesh Atid était arrivé en tête en 2022. Quatre ans plus tard, c’est Yashar, la formation de Gadi Eisenkot, qui domine, avec respectivement 32,6 %, 37,1 % et 37,4 % des suffrages. La même continuité apparaît dans les localités arabes voisines. À Mi’ilya, Fassuta et Jish, la liste arabe unifiée recueille entre 60 % et 68 % des suffrages, dans la continuité des résultats des formations arabes en 2022. Cette géographie politique témoigne de la profondeur des ancrages partisans en Israël. Les villes de développement du nord, où le Likoud a construit une partie de sa base électorale depuis les années 1970, continuent de lui accorder leur confiance. Les kibboutzim, historiquement associés au mouvement travailliste et à la gauche sioniste, restent majoritairement acquis au camp opposé au parti de Benjamin Netanyahou, même lorsque les formations qui le représentent changent de nom. Quant aux localités arabes, elles conservent leurs propres traditions politiques.

Netanyahou perd sa majorité, pas ses électeurs

La guerre a profondément transformé la vie de ces communautés, parfois voisines de quelques kilomètres seulement. Elle n’a pourtant pas effacé les frontières politiques qui les séparent depuis des décennies. Netanyahou perd sa majorité, pas ses électeurs. Comment expliquer, alors, que la coalition de Benjamin Netanyahou perde une dizaine de sièges à la Knesset, alors que ses bastions électoraux lui restent largement fidèles ? La réponse se trouve moins dans un basculement des électeurs de droite vers l’opposition que dans la manière dont leurs voix se répartissent. Le Premier ministre n’a pas tant perdu son électorat que sa capacité à le rassembler derrière une coalition majoritaire. À l’échelle nationale, le Likoud recule de 23,4 % à 20,8 % des suffrages. Mais dans les villes où il dépassait les 40 % en 2022, il ne perd qu’un point, passant de 43,7 % à 42,7 %. Ses alliés d’extrême droite, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, conservent eux aussi pratiquement leur poids électoral, tout comme le Judaïsme unifié de la Torah, représentant une partie de l’électorat ultraorthodoxe. Le socle de la coalition sortante n’a donc pas disparu.

C’est ailleurs que se joue une grande partie de son recul. Le parti Shass, représentant majoritairement les ultraorthodoxes séfarades, connaît une chute spectaculaire, passant de 8,25 % à 5,31 % des suffrages. À lui seul, cet effondrement représente l’équivalent de trois à quatre sièges. De plus, une partie des voix de droite se disperse entre des formations incapables d’entrer à la Knesset. Les listes de Yoaz Hendel et d’Ofer Winter recueillent ensemble 4,2 % des suffrages, mais aucune ne franchit le seuil électoral de 3,25 %. Autant de voix qui ne participeront pas à la répartition des sièges. Le contraste avec 2022 est saisissant. À l’époque, le camp opposé à Netanyahou avait principalement souffert de cette dispersion, notamment avec l’échec du parti de gauche Meretz et du parti arabe de Balad à franchir le seuil électoral. Quatre ans plus tard, le mécanisme se retourne contre le Premier ministre. À cela s’ajoute un changement majeur, non pas dans les bastions de la droite, mais dans les villes et villages arabes. La participation y a fortement progressé, passant d’environ 54 % à plus de 73 %. Les listes arabes représentent désormais 15 % des suffrages nationaux, contre 10,7 % en 2022. Leur poids accru à la Knesset réduit mécaniquement la place disponible pour les autres formations. L’opposition juive, de son côté, n’a pourtant réalisé aucune percée majeure dans les terres du Likoud. Dans les bastions du parti du Premier ministre, elle progresse à peine de 25,3 % à 27 %.

Les années de guerre, les crises politiques et l’émergence de nouveaux partis n’ont pas suffi à effacer les fidélités électorales israéliennes. Car au-delà des programmes et des personnalités, le vote reste profondément lié à une identité politique, façonnée par l’histoire familiale, les origines sociales et les appartenances communautaires. C’est ce que révèlent ces élections : Netanyahou peut perdre sa majorité sans que ses bastions lui tournent le dos. Si les rapports de force changent à la Knesset, les identités politiques qui structurent la société israélienne se révèlent bien plus difficiles à déplacer.

Écrit par : Jérémie Renous

Esc pour fermer

45
Comment sortir de l’impasse ?
De tous les cas de figure qui se profilent, l’hypothèse d’un gouvernement restreint emmené par Gadi Eisenkot reste la plus(...)
Frédérique Schillo
Israël
44
Des urnes et des racines : les fidélités politiques des Israéliens
Les partis changent, les alliances se recomposent, mais les Israéliens restent fidèles à leurs traditions politiques. Des villes du Néguev(...)
Jérémie Renous
Israël
43
Un pays gravement malade, mais pas au stade terminal
Sidéré par les résultats des élections du 27 octobre et la profondeur de la crise politique israélienne, Élie Barnavi a(...)
Elie Barnavi
Israël
Scrabble 2
Atelier scrabble
Perfectionnez votre jeu au scrabble pour devenir imbattable.
Non classé
Scrabble 2
Atelier scrabble
Perfectionnez votre jeu au scrabble pour devenir imbattable.
Non classé
dibook
Dibook | Le Consistoire central israélite de Belgique, son rôle, son histoire et son avenir
Pour bon nombre de juifs de Belgique et pour les autorités du pays, le Consistoire est incontournable ; c'est l'institution(...)
Non classé