« Femmes victimes, on vous croit ! » Sauf si vous êtes Israéliennes

Frédérique Schillo
Abandonnées des organisations internationales, méprisées par certaines néo-féministes, les Israéliennes se retrouvent bien seules pour condamner les crimes sexuels du Hamas.
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« Femmes victimes, on vous croit ! » Partout dans le monde, des femmes alertent sur les violences sexuelles, appellent à s’élever contre la culture du viol et à briser le silence autour des féminicides. « Ras le viol ! », « Pas d’excuse ! », « Défendez les victimes, pas les violeurs ! », scandent-elles. De tous les slogans, le « On vous croit ! » est le plus puissant. Il préside à tous les autres pour accueillir la parole des victimes. C’est un cri du cœur, l’expression de leur sororité, et un choix politique, celui du refus du patriarcat, dont la pression s’exercerait jusque dans le traitement pénal des plaintes : assez de soupçons insidieux, d’injonctions à raconter en détails les violences, la victime peut être crue a priori pour éviter d’être stigmatisée. « On vous croit ! », c’est la suprême empathie qui embrasse tous les cas, dépasse les frontières. Sauf si vous êtes Israélienne.

Les viols et massacres du 7 octobre en Israël n’ont soulevé aucune vague d’indignation chez les mouvements féministes. Comme si leurs sœurs juives étaient exclues de la sororité. Les organisations internationales sont restées silencieuses pendant des jours. Il a fallu une semaine à ONU Femmes pour sortir de sa léthargie. Lorsqu’elle a finalement réagi, c’est pour publier un communiqué condamnant sur le même plan « les attaques contre les civils en Israël et dans les territoires palestiniens occupés ». Même son de cloche du côté des autres agences onusiennes. La CEDAW (la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) est restée silencieuse pendant presque deux semaines avant de dénoncer sans précision « l’escalade de la violence qui a tué des milliers de civils, dont des femmes et des enfants ». Une phrase sibylline faisait référence aux « dimensions genrées du conflit ». Rien sur les viols, pas un mot sur les Israéliennes victimes du Hamas. Après le silence, le déni.

« Le silence des instances internationales face aux viols massifs perpétrés par le Hamas est une trahison envers toutes les femmes », s’est émue Michal Herzog, l’épouse du président de l’État d’Israël, dans une tribune publiée dans Newsweek le 22 octobre. Et de rappeler que depuis les années 1990, les agences onusiennes et les experts juridiques considèrent les violences faites aux femmes comme des crimes de guerre. On les a en effet entendu monter au créneau pour dénoncer les viols massifs en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Syrie, et encore récemment en Ukraine. « D’où notre deuxième choc », poursuit Michal Herzog : « le silence inconcevable et impardonnable de ces organisations face aux viols et meurtres de femmes israéliennes ». Silence d’autant plus lourd qu’il pèse sur le sort de victimes de crimes sexuels toujours détenues entre les mains de leurs bourreaux à Gaza. D’où la campagne choc des féministes israéliennes faites de clips et de photos réunies sous le hasthag #MeTooUnlessYouAreAJew (#MeToo, sauf si tu es juive).

Des corps qui témoignent

Comment taire les violences du Hamas alors que les preuves s’accumulent ? Les massacres du 7 octobre sont les crimes les plus documentés de l’Histoire. Le monde entier a pu les voir puisqu’ils ont été immortalisés par les bourreaux eux-mêmes dans quantité d’images brutes, sans censure, et sans honte. C’est la vidéo glaçante de la jeune Naama Lévy, 19 ans, transférée à l’arrière d’une jeep, son pantalon de jogging souillé de sang au niveau de l’entrejambe. C’est Shani Louk, une germano-israélienne de 22 ans venue danser au festival Nova, dont le corps désarticulé est exhibé à moitié nu à l’arrière d’un pick-up, entourée d’hommes qui lui tirent les cheveux et lui crachent dessus. Elle sera décapitée, sa tête retrouvée quelques jours plus tard à Gaza. Il existe aussi plusieurs témoignages, bien qu’aucune survivante n’ait déclaré avoir été violée. C’est le témoignage d’une femme dont une amie a été violée ; une autre atteste avoir vu une femme être violée par un groupe de terroristes, puis mutilée et tuée. Les secouristes qui ont déplacé les corps rapportent aussi avoir trouvé des cadavres sans pantalon ni sous-vêtements avec des marques de violences sexuelles. Ce sont enfin les terroristes du Hamas eux-mêmes qui décrivent leurs crimes. Le Shin Bet (service de renseignement intérieur israélien) a diffusé les interrogatoires de sept d’entre eux capturés après les pogroms du 7 octobre. Ils expliquent avoir tué et décapité des fillettes et des femmes, et les avoir violées. Un terroriste déclare avoir reçu l’ordre de violer le cadavre d’une jeune femme au kibboutz Alumim.

« La grande majorité des victimes des viols et autres agressions sexuelles du 7 octobre, dont des mutilations génitales, ont été assassinées et ne pourront jamais témoigner », souligne Kochav Elkayam Lévy, présidente de la Commission parlementaire sur les crimes commis contre les femmes et les enfants le 7 octobre. Cependant, leurs corps sans vie témoignent des sévices qu’elles ont subis. La Police israélienne a officiellement lancé une enquête. Des officiers sont chargés de récolter toutes les preuves matérielles et la moindre trace d’ADN. Mais dans l’immense morgue établie sur la base militaire de Shura, près de Tel-Aviv, les médecins légistes n’avaient pas prévu de kits d’analyse de viol. L’urgence était à identifier les victimes ; un travail déjà colossal au vu de la barbarie avec laquelle les terroristes les ont massacrées. « Certaines femmes n’avaient plus de visage », rapportent des légistes abasourdis. L’enquête prendra de longs mois. Elle durera le temps qu’il faudra, a déclaré le commissaire en chef d’Israël Yaakov Shabtai en conférence de presse le 14 novembre, car c’est l’enquête « la plus importante de notre histoire ».

#MeToo à mi-temps

Malgré tous ces témoignages, le cri du cœur féministe « On vous croit ! » n’est toujours pas arrivé jusqu’aux frontières d’Israël. Comme si la nationalité des victimes empêchait de reconnaître le crime de leurs bourreaux. À moins qu’elle ne le justifie. Quand le secrétaire général de l’ONU Antonio Gutteres s’est exprimé sur les pogroms, il a « condamné sans équivoque les actes de terreur horribles et sans précédent perpétrés par le Hamas en Israël le 7 octobre ». Avant d’ajouter : « Il est aussi important de reconnaître que les attaques du Hamas ne se sont pas produites hors de tout contexte. » Une déclaration qui a fait bondir en Israël. Faut-il vraiment contextualiser les pogroms, les massacres d’enfants et de vieillards, les enlèvements de civils, les viols des femmes ? Après l’excuse « sa jupe était trop courte », on a trouvé celle qui vaudrait donc pour les Israéliennes : « Elle portait sur elle 75 ans de colonisation. »

L’excuse par l’Histoire sévit dans les universités, en particulier sur les campus américains. À Harvard, temple du wokisme, les jeunes d’ordinaire si sensibles aux discriminations en tous genres n’éprouvent aucune empathie pour les victimes israéliennes. Plusieurs associations ont même publié un communiqué, dans les jours suivant les pogroms, qui exonère le Hamas et tient Israël « pour entièrement responsable de la violence en cours ». Il y a aussi ceux qui, mis devant l’évidence des crimes d’aujourd’hui contre des Israéliennes, invoquent ceux du passé contre des Palestiniennes. Une sorte de #MeToo à mi-temps et à moitié seulement. Pour avoir souligné avec raison dans la revue féministe Les Déferlantes que la violence sexuelle utilisée par le Hamas le 7 octobre était inédite dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, la juriste Cécile Bardet a été vilipendée sur les réseaux sociaux. Le chercheur Thomas Vescovi est venu rectifier ses propos – cas typique de mansplaining diraient les féministes –, assurant que « Benny Morris recense au moins une dizaine de viols » en 1948, utilisés pour « terroriser les Palestiniens pour les pousser à partir. L’exemple le plus connu est Deir Yassin, à Jérusalem ». Sauf que Morris dit exactement le contraire : s’il y a eu une douzaine de viols isolés commis en 1948 (et aucun à Deir Yassin), ce n’étaient en aucun cas des viols de masse ni des viols à but stratégique. Les crimes sexuels de masse commis par le Hamas sont bien inédits dans l’histoire du conflit. Et rien, de toutes façons, ne pourrait les justifier.

Où sont nos sœurs féministes ?

Le plus étonnant est sans doute de retrouver ce relativisme spécieux dans la bouche même de féministes. Mais c’est oublier combien le mouvement est rongé par l’influence des néo-féministes adeptes des luttes intersectionnelles, sorte de mille-feuille victimaire additionnant les discriminations sexuelles, raciales, politiques… En faisant des Palestiniens les nouveaux « damnés de la terre », ces féministes ont fait du Juif un homme blanc dominateur comme un autre, de l’Israélien l’oppresseur par excellence et de l’Israélienne une raciste qui s’ignore, y compris quand elle est elle-même victime. Un groupuscule français classé à l’ultra-gauche va jusqu’à dénoncer une propagande de guerre israélienne. Quant à celles, espérons majoritaires, qui ont tout de même décillé les yeux sur les crimes sexuels du Hamas, elles préfèrent se taire.

Malgré tout, les féministes israéliennes ne baissent pas les bras. À l’exemple de Bonot Alternativa, ce groupe de femmes engagées qu’on voyait défiler en servantes écarlates contre la réforme judiciaire du gouvernement Netanyahou. Aujourd’hui, ce sont elles qui mènent le combat pour leurs sœurs victimes, pour rappeler qu’un viol est un viol, quel que soit le pedigree du violeur, et alerter les organisations féministes du monde entier. « Ne restez pas silencieuses. Soyez aux côtés des femmes israéliennes », implorent-elles. Elles le font pour les droits des femmes, pour les droits de l’Homme, et pour ce qu’il reste du féminisme.

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Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris