La conférence pour les Juifs d’urss, un moment historique

Nicolas Zomersztajn
Du 23 au 25 février 1971, des délégués des communautés juives du monde entier se réunissent à Bruxelles pour exiger des autorités soviétiques qu’elles cessent de violer les droits des Juifs d’URSS et qu’ils puissent émigrer en Israël. Cette conférence historique a non seulement permis aux Juifs de se mobiliser pour une cause fédératrice mais elle leur a surtout donné l'occasion de sensibiliser l’opinion internationale au sort des Juifs d’URSS.
Juifs DURSS
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Dans les années 1960, les Juifs d’URSS sont confrontés à un terrible paradoxe : le régime soviétique les empêche de s’épanouir mais ils n’ont pas non plus le droit de quitter l’URSS qui les discrimine ! Des Juifs sont arrêtés ou sanctionnés pour avoir osé exprimer le désir de quitter le pays pour l’Ouest ou Israël, ce qui est ipso facto considéré comme une confirmation des soupçons quant à leur manque de loyauté. En fait, les Juifs religieux souhaitent émigrer pour vivre librement leur foi tandis que les Juifs laïques veulent fuir l’antisémitisme latent suscité par les autorités soviétiques. Ces sera surtout la victoire israélienne lors de la guerre des Six-jours en 1967 qui alimente la vigueur du sentiment national des Juifs soviétiques et les conduit à mener avec acharnement le combat pour leur émigration vers Israël.

« Provenant de tous les points du territoire soviétique, des pétitions s’adressent aux dirigeants du pays, à ceux des Etats occidentaux, à Golda Meïr, aux organismes internationaux et aux communautés juives d’Occident », se souvient Simon Epstein, historien israélien et délégué à la Conférence mondiale des communautés juives pour les Juifs d’URSS en février 1971. « Les Juifs d’URSS entrent en effervescence nationale. Leur chant Kahol veLavan Ze Tzeva sheli (Bleu et blanc, c’est ma couleur) deviendra un hymne de ralliement ». En effet, dans les communautés juives de diaspora, des comités de soutien leur donnent la réplique. Articles dans les journaux communautaires, pétitions, tracts distribués, affiches collées, manifestations de rue et harcèlement de diplomates soviétiques sont autant de témoignages de cette solidarité juive.

Mais cette mobilisation juive sera influencée de manière décisive par le gouvernement israélien et Nativ, la structure spécialisée dans l’immigration clandestine directement reliée au bureau du Premier ministre. Nativ imagine fin des années soixante une campagne juive internationale dont le but est à la fois de populariser la cause des Juifs soviétiques et de présenter leur émigration comme une question humanitaire majeure.

 

Le procès de Leningrad

Le Procès de Leningrad est l’élément déclencheur de toute la campagne de solidarité envers les Juifs d’URSS. Ce procès a lieu en décembre 1970. Il est intenté à un groupe de douze Soviétiques, neuf d’entre eux étant juifs, accusés d’avoir voulu détourner un avion pour fuir le pays le 15 juin 1970. Très vite, le Procès de Leningrad devient le procès des Juifs soviétiques. Pour les autorités de l’U.R.S.S., il s’agit surtout d’intimider les Juifs et les dissuader d’écrire des lettres, de signer des pétitions en vue d’attirer l’attention du monde sur leur sort. De ce point de vue, c’est un échec complet. Loin de mettre fin à la contestation, ce procès a pour effet de sensibiliser la communauté internationale au sort dramatique des Juifs soviétiques.

Dans le monde juif, des débats stratégiques apparaissent. Faut-il organiser une mobilisation publique et médiatique ou faut-il agir discrètement en coulisses. Ces débats ont aussi traversé le monde politique israélien. Mais finalement, c’est la stratégie publique et médiatisée de la confrontation qui s’impose à partir de 1970. Se pose alors la question des revendications. Faut-il exiger la fin des discriminations antisémites, le respect des droits de la minorité juive à vivre librement en URSS et le droit à l’émigration ? Ou ne mettre l’accent que sur la seule émigration ? Vers Israël ou ailleurs ? Les débats ont été longs et intenses. « Il fallait surtout veiller à ne pas remettre en cause le régime soviétique », insiste Simon Epstein. « La nature de ce régime ne nous intéressait pas. Nous voulions que les Juifs puissent émigrer. Pour que cet objectif soit atteint et que les autorités soviétiques acceptent l’émigration juive, la mobilisation en faveur des Juifs d’URSS ne devait pas se prononcer sur la question des droits de l’homme et des dissidents ».

« L’intervention d’Israël, par l’intermédiaire de Nativ, fut en effet décisive », Souligne Pauline Peretz, historienne française spécialiste de l’émigration des Juifs soviétiques et chercheuse à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). « Elle permit de persuader l’establishment juif d’initier une mobilisation en faveur des Juifs soviétiques, de faire de la défense de leur droit à émigrer le principal objectif de la campagne – le respect de leurs droits culturels et religieux aurait pu faire l’objet d’une mobilisation analogue mais n’aurait pas permis à Israël de réaliser son objectif d’immigration des Juifs soviétiques en Israël – et de maintenir la spécificité de la question de l’émigration de manière à éviter sa dilution parmi d’autres revendications humanitaires à l’égard de l’URSS »*. Une fois ce cadre de mobilisation adopté, Nativ incite les Juifs américains à travailler de manière transnationale avec les organisations juives d’autres pays.

 

Let my people go !

« La manifestation la plus réussie de cette coopération fut la conférence internationale en faveur des Juifs soviétiques, qui se tint à Bruxelles en février 1971 et qui attira l’attention des médias internationaux », souligne Pauline Peretz. Du 23 au 25 février 1971, 700 délégués venus de 37 pays se réunissent au Palais de congrès de Bruxelles pour exprimer leur soutien au combat des Juifs d’URSS. Au cours de cette Conférence mondiale des communautés juives pour les Juifs d’URSS, dont le maître d’œuvre est David Susskind, des personnalités juives (politiques, intellectuelles, artistiques, communautaires et religieuses) de premier plan se succèdent à la tribune pour exiger que les Juifs soviétiques puissent exercer leur droit d’émigrer vers Israël. Même David Ben Gourion accepte de faire le déplacement et de siéger aux côtés de son rival de toujours Menahem Begin. La déclaration adoptée le 25 février 1975 par les délégués présents à Bruxelles se conclut par le mot d’ordre entré dans l’histoire : LET MY PEOPLE GO ! qui fait évidemment écho aux paroles que Moïse adresse au Pharaon avant la sortie d’Egypte. « Et comme Pharaon en son temps, le Kremlin cède », insiste Simon Epstein. Dans les mois qui suivent la conférence de Bruxelles, 13.000 Juifs émigrent vers Israël. Les vannes sont définitivement ouvertes : 32.000 suivent en 1972 et 33.000 en 1973. Même si le rôle des autorités israéliennes est central, le véritable coup d’accélérateur de l’émigration soviétique sera donné par les Etats-Unis lorsque le Congrès américain adopte en décembre 1974 l’amendement Jackson-Vanik qui lie l’octroi d’avantages économiques à l’URSS – la clause de la nation la plus favorisée et des garanties sur les crédits – à l’assouplissement des règles d’émigration des Juifs soviétiques.

Pour le peuple juif, ce combat vient à point. Après la guerre des Six jours, les esprits sont surchauffés. Ils ne demandent qu’à se mobiliser pour une grande cause juive. Le combat des Juifs d’URSS a l’avantage d’être rassembleur. Il permet de défendre les droits des Juifs en diaspora tout en mettant l’accent sur Israël comme terre d’asile des Juifs persécutés. Qu’ils soient de gauche ou de droite, religieux ou laïques, tous les Juifs peuvent s’y investir pleinement sans renoncer à leurs convictions idéologiques ou religieuses.

*Pauline Peretz, « L’émigration des Juifs soviétiques : un objectif humanitaire pour la politique étrangère américaine durant la guerre froide », Relations internationales, 2006, N°126, pp.81-95.

Une effervescence militante 

Chargé d’organiser la conférence de Bruxelles pour les Juifs d’URSS, David Susskind fait appel à des jeunes Juifs bruxellois pour que cet évènement se tienne dans les meilleures conditions. Il y a non seulement tout un travail préparatoire à abattre en amont (trouver un endroit, choisir les conférenciers, lancer les invitations aux responsables communautaires et au monde politique, etc.) mais une véritable machine organisationnelle à mettre en œuvre lorsqu’un événement de cette ampleur est organisé (technique, traduction et interprétation, relations avec la presse, sécurité, etc.). « On pouvait sentir une grande ferveur car tout le monde y mettait son cœur te ses tripes », se souvient Valentina Heynhold, amie de David Susskind et responsable de l’équipe d’interprètes durant la conférence et lors des réunions préparatoires. « Nous donnions sans compter notre temps, notre énergie et notre enthousiasme. Dans les années qui ont suivi cette conférence, nous nous sommes tous retrouvés sur d’autres combats dans lesquels nous exprimions tous la même sensibilité et la même vision d’une identité juive ouverte sur le monde ».

La mobilisation en faveur des Juifs d’URSS a effectivement favorisé la formation politique et le militantisme de nombreux jeunes Juifs de Belgique qui seront amenés soit à s’investir dans les institutions juives dans les années à venir, soit à poursuivre d’autres combats dans le sillage de David Susskind et du CCLJ.

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