Pour sortir de l’ère victimaire

Laurent-David Samama
A nouvelle époque, nouvelles méthodes ! L’enseignement de la Shoah tel qu’on le conçoit depuis des décennies ayant montré ses limites, étudiants et professeurs cherchent, ensemble, des clefs pour transmettre plus efficacement la mémoire du génocide juif. Portrait de deux fers de lance de ce mouvement.
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C’est un grand gaillard aux traits encore juvéniles. De grands yeux, les cheveux en bataille et quelques nobles combats à mener. Voici Baptiste Antignani, post-ado tout juste sorti du lycée. « Un jour de novembre 2017, en plein cours d’histoire-géographie, notre professeur du lycée Pierre-Corneille nous a annoncé que nous allions entreprendre un voyage à Auschwitz pour y faire notre devoir de Mémoire », raconte-t-il dans Une vie nous sépare, récit publié chez Fayard qui donne lieu à un puissant documentaire du même nom, multi-diffusé. « Nous étions heureux, impatients, et nous nous exprimions par des cris de joie qui résonnaient dans les couloirs. Nous avions tous envie de briser le “mythe” du camp d’Auschwitz. Une curiosité morbide qui avait été construite tout au long de notre éducation, notamment par les représentations des camps de la mort au cinéma depuis le début des années soixante. En tentant de me figurer l’horreur des camps, je pensais à Roberto Benigni, Adrien Brody ou encore Gad Elmaleh ». Dans une langue pleine de franchise, avec l’innocence de ceux qui apprennent en avançant, Baptiste Antignani fait le récit de sa confrontation avec l’horreur nazie, le devoir de mémoire et la façon dont le génocide est transmis, aujourd’hui, à la jeunesse. Quelque part entre la classe verte et le voyage qui fait mûrir, notre jeune observateur se prépare un voyage qui est censé le changer à tout jamais. « On a tous notre Auschwitz, un Auschwitz reconstruit ou fantasmé », poursuit-il. « Le vrai nous échappe, ne nous appartient pas, les survivants des camps sont seuls prisonniers de ce souvenir. Pourtant, l’annonce de ce voyage m’avait laissé l’impression qu’une fois revenu, je ne serais plus le même, que je pourrais comprendre ».

A Auschwitz, un grand vide…

Antignani a 17 ans lorsqu’il découvre avec sa classe le camp d’Auschwitz sous la neige. Les rails. Les wagons. Les baraquements. Les barbelés. L’épicentre de l’horreur… Certains de ses camarades se figent. Autour de lui, on pleure. Le jeune homme, caméra au poing, filme quelques images sans se douter qu’elles formeront, deux années plus tard, le point de départ d’un documentaire remettant en cause des décennies de pédagogie incomplète autour de l’émergence politique du nazisme et de la Shoah. Mais rien… Rien ne se passe… Ni le choc escompté, ni même la compréhension supposée immédiate de la mécanique génocidaire. En lieu et place de tout cela : un vide gênant. « Durant la visite des camps, j’aurais aimé pleurer, j’aurais aimé ressentir une véritable émotion. Chacun de nous aborde cet endroit avec ses propres ressources psychiques. Certains extériorisent et pleurent, d’autres sont dans le recueillement, certains prennent des selfies et considèrent cette expérience comme une simple visite touristique, d’autres ne ressentent rien. Je pense avoir été gêné par les conditions du voyage en groupe. Voir une partie de mes camarades pleurer m’a donné l’envie d’être triste et de ressentir l’émotion qu’ils pouvaient éprouver. Je me souviens de m’être vraiment forcé à ressentir quelque chose devant la mare de cendres. J’imaginais “très fort” que ma famille avait, elle aussi, été déportée et qu’elle avait subi les mêmes atrocités. Seulement, rien ». Antignani devine alors que quelque chose ne va pas. Sur lui comme sur un nombre croissant de lycéens, avec toute la bonne volonté du monde, la pédagogie imaginée par les programmes de l’Education nationale s’avère sans effet. Peut-être même contre-productive… « Même au cœur d’Auschwitz, on ne peut se représenter Auschwitz », commente, avec justesse, l’adolescent. « J’ai alors masqué ce sentiment et peut-être n’ai-je pas été le seul. Il y a comme une forme d’injonction morale dans la visite d’un lieu comme celui-là : “tu dois être triste”, alors j’ai feint de l’être. J’avais cependant l’impression d’avoir visité un décor de cinéma. Cette absence d’émotion allait commencer à me travailler ».

« Ils en avaient assez de la souffrance des Juifs »

Comme un écho à ce rendez-vous manqué aux lourdes conséquences philosophiques, un professeur d’Histoire-Géographie dans un collège de Seine Saint-Denis mûrit une ambitieuse réflexion ayant pour objectif la construction d’une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse. Il s’appelle Iannis Roder et, au-delà de ses fonctions enseignantes, officie également en qualité de responsable des formations au Mémorial de la Shoah et de directeur de l’Observatoire de l’éducation à la fondation Jean-Jaurès. Ces jours-ci, Roder publie un essai qui fera date, Sortir de l’ère victimaire (éditions Odile Jacob). Face à un public d’élèves en mutation, bousculé et ballotté par les maux de l’époque que sont la concurrence victimaire, la propagation des Fake News, et l’émergence sur les réseaux de figures publiques propageant le virus du négationnisme, son intime conviction est qu’il faut changer, dès aujourd’hui, de stratégie. Comment faire ? Pour Roder, la Shoah doit s’apprendre autrement, en mettant l’accent sur l’histoire des Juifs dans son ensemble plutôt que dans l’évocation perpétuelle du drame, en surmontant la parole bientôt rare des derniers rescapés, en se transmettant, en somme par plus de raison et moins de ressenti. « Il y a vingt ans, fraîchement nommé dans mon collège de Saint-Denis, je me lançai avec passion dans l’enseignement de l’histoire de la Shoah. Devant mes élèves, j’évoquais avec gravité le drame absolu des victimes. J’organisais des rencontres avec des survivants et insistais sur l’horreur que furent les ghettos et Auschwitz. Mais une partie d’entre eux ne supportaient pas mon discours », explique Roder. « Ils en avaient assez de la souffrance des Juifs, me disaient-ils, car “d’autres peuples ont souffert et on n’en parle jamais !”. Ce qui avait fonctionné pour ma génération ne fonctionnait plus. Convaincu qu’il fallait sortir de l’approche victimaire, je décidai de renverser le prisme et d’entrer dans cette histoire par les bourreaux, par ceux qui sont les moteurs de ces processus politiques. Il me fallait montrer en quoi l’histoire de la Shoah devait dépasser l’aspect antiraciste moralisant pour avoir une véritable utilité ». Un véritable changement d’époque.

La Raison et l’Intime comme nouvelles méthodes

Dans Sortir de l’ère victimaire, Roder dresse un constat sévère : « Trente ans de politiques de mémoire et d’enseignement de la Shoah n’ont fait disparaître ni le racisme ni l’antisémitisme dont les poncifs les plus primaires sont véhiculés en masse sur la Toile. Si c’est là la mission qui avait été confiée à cet enseignement et aux discours publics, il faut accepter de regarder le réel : l’échec est patent ». Pour autant, des solutions existent. Roder en énumère quelques-unes : raconter le nazisme comme un phénomène politique et le situer par rapport à la Démocratie, mettre en valeur le rôle des Justes parmi les nations, se défaire du poids d’Auschwitz éclipsant l’entièreté de la Shoah et repenser également notre vocabulaire en préférant notamment l’expression « centre de mise à mort » aux sempiternels « camps de concentration ». A cela, Roder ajoute un chapitre passionnant s’interrogeant sur les raisons et l’utilité du voyage à Auschwitz. Suffit-il d’y mettre les pieds pour tout comprendre ? Baptiste Antignani, dans son documentaire, nous procure une réponse aussi puissante qu’un cri : Non ! Et puisqu’il avait besoin de « comprendre pourquoi il n’avait rien ressenti », ce dernier va, comme un mensch, entamer une quête : retrouver Denise Holstein, seule rescapée juive de sa ville, Rouen, revenue de l’enfer d’Auschwitz. Des semaines durant, il ira « lui poser des questions » qui lui permettront de mieux approcher la réalité du nazisme. S’en suivra, documentée par l’œil de la caméra, la construction d’une étonnante amitié comblant aisément le gouffre superficiel de soixante-quinze années d’écart. Plus qu’une fable, la puissance du réel. C’est ainsi que chacun de leur côté, Roder et Antignani nous montrent comment, par le biais de la Raison et par la porte de l’intime, l’on pourrait régénérer l’enseignement de la Shoah. Que l’on s’en inspire…

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