Retourner la Shoah contre les Juifs

Nicolas Zomersztajn
Depuis que des milliers de civils israéliens ont été massacrés par le Hamas, les discours convoquant la mémoire de la Shoah pour faire des Israéliens les dignes héritiers des nazis se multiplient. Bien que ce phénomène antisémite ne soit pas neuf, son exacerbation pose clairement la question du retournement de la mémoire de la Shoah contre les Juifs.
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Avec l’élan mondial de condamnation de la réaction israélienne contre les massacres du Hamas commis le 7 octobre dernier, pas un jour ne passe sans qu’Israël soit nazifié. La manœuvre est grossière : il s’agit de montrer que les Juifs, autrefois victimes, sont devenus les bourreaux d’aujourd’hui. Pour ce faire, un vocabulaire et une rhétorique sont mobilisés pour faire d’Israël et des Juifs les nouveaux nazis. Dans un climat violemment polarisé où rien n’est discutable, Gaza devient le ghetto de Varsovie où l’armée israélienne est en train de commettre un génocide.

Tout cela n’est pas nouveau. Déjà dans les années 1980, le philosophe français Gilles Deleuze donnait le ton dans un article,  « Grandeur de Yasser Arafat », publié dans la Revue d’études palestiniennes, n°10, 1984, p.221 : « Les conquérants étaient de ceux qui avaient subis eux-mêmes le plus grand génocide de l’Histoire. » Et deux décennies plus tard, la Conférence de Durban sur le racisme fut surtout un grand moment de déchaînement de haine antisioniste et antisémite. Que s’est-il donc produit pour que la mémoire de la Shoah se retourne aussi virulemment contre les Juifs ? Comment la mémoire de la Shoah, que les Juifs ont longtemps considérée comme un rempart contre la résurgence de la barbarie, s’est-elle progressivement transformée en une arme qui se retourne contre eux ?

Le discours public sur la mémoire de la Shoah a paradoxalement préparé le terrain de ce processus inattendu. Depuis les années 1980, la mémoire de la Shoah a été transmise en s’appuyant largement sur la morale et l’émotion jusqu’à négliger les leçons politiques à en tirer. Les opinions publiques n’ont donc pas appris ce qu’était l’antisémitisme. Les responsables politiques et les médias ont répété sans cesse « plus jamais ça », mais sans jamais dire ce que recouvre le « ça ». « Si on ne fait pas une histoire politique de la Shoah, tout État peut devenir nazi dès lors qu’il est perçu comme l’incarnation momentanée du mal absolu », précise Iannis Roder, historien français spécialiste de la Shoah, enseignant et directeur de l’Observatoire de l’éducation à la Fondation Jean Jaurès. « Omniprésente, la Shoah prend place comme véritable religion civile. C’est ainsi que la Shoah est alors régulièrement brandie comme arme contre le retour du “fascisme”, de la haine et du rejet de l’autre. Ce récit est essentiellement mis en œuvre selon deux principes. Tout d’abord l’idée que la Shoah présente, nécessairement, par son aspect tragique, un rempart naturel et légitime au retour de la haine et au racisme ; ensuite, que c’est par l’injonction morale que le message doit passer : toute personne doit être capable de comprendre ce qui relève du bien et ce qui relève du mal. De là découlent un propos et parfois une pédagogie, construits sur le choc, l’émotion et la morale accompagnée d’un discours s’appuyant sur le mantra “plus jamais ça’’. »

La Shoah instrumentalisée et banalisée

Depuis qu’ils sont devenus l’incarnation du mal radical, le nazisme et la Shoah sont toujours covoqués dans les moments de radicalisation de la critique. Lorsqu’elle veut exprimer son indignation maximale, cette critique radicale pase par le nazisme censé être la métaphore du mal suprême. « C’est systématiquement le sort des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale et ses prémices qui sont convoqués quand il s’agit de parler des discriminations actuelles, réelles

ou supposées, comme si la situation de ceux qui sont ou seraient discriminés n’était que le signe annonciateur du pire, nécessairement au bout du chemin. Nous voyons bien comment la Shoah est ici instrumentalisée mais aussi, évidemment, banalisée, aboutissant à une édulcoration de l’histoire et à une remise en cause de la place occupée par les victimes juives du nazisme, détrônées par les populations anciennement colonisées, victimes hier autant qu’aujourd’hui comme tentent de le publiciser les militants décoloniaux », déplore Iannis Roder.

Les discours publics sur la Shoah, en tant que métaphore suprême du mal, présentent également l’inconvénient d’enfermer les Juifs dans une identité de victimes. « Peu nombreux en Europe, peu connus et peu vus, les Juifs, dont la richesse des cultures, la diversité, les langues, sont souvent ignorées, ne sont appréhendés par beaucoup qu’à travers le prisme du génocide perpétré contre eux par les nazis », fait remarquer Iannis Roder. « Ces discours victimaires ont installé les Juifs comme victimes dans les imaginaires collectifs et ont fait en sorte que c’est en tant que victimes qu’ils méritent intérêt et compassion. Dès lors, quand ils n’apparaissent plus dans ce rôle, ils peuvent poser problème. Les Juifs d’aujourd’hui, dont le signe identitaire, qu’il soit politique (le sionisme) ou religieux, est affirmé, peuvent gêner, alors que les Juifs assassinés pendant la Shoah méritent toute notre sollicitude et toute notre mémoire. » Cette vision se retrouve à la fois dans la lecture chrétienne de la Shoah où le peuple juif, ce peuple témoin, devient martyr pour l’humanité entière, mais aussi dans l’inconscient des militants d’extrême gauche qui s’accrochent à l’image mythique et révolue du Juif révolutionnaire internationaliste qu’ils vénèrent au détriment des Juifs d’aujourd’hui, majoritairement ralliés au sionisme et attachés à Israël qu’ils exècrent. « Pour le dire autrement, les Juifs étaient magnifiques quand ils sacrifiaient leurs existences à des luttes internationalistes, dans les Brigades internationales, ou au sein des FTP-MOI, véritables victimes expiatoires offertes sur l’autel des luttes. Ils sont devenus détestables quand ils défendent l’idée d’un État juif », résume Iannnis Roder.

Dans les sociétés occidentales où le nationalisme est considéré comme une étape nécessairement préalable à la catastrophe de la Shoah, toute revendication nationale et toute volonté de préservation identitaire sont nécessairement associées au rejet de l’Autre et au racisme. Ce qui porte à nouveau préjudice aux Juifs, dont la conscience d’appartenance peut être tenue par les opinions européennes pour une manifestation flagrante de repli sur soi et de racisme. « C’est là une des conséquences de l’approche compassionnelle et antiraciste de la Shoah qui peut aujourd’hui, comble de l’absurde, se retourner contre les Juifs », suggère Iannis Roder. « De fait, la singularité juive, c’est-à-dire le fait de vouloir continuer à exister en tant que Juif – et pour les Juifs en tant que peuple – dans une société massifiée et égalitariste peut poser problème à certains. Cette volonté de préservation identitaire contredit l’idée que les leçons à tirer de la Shoah auraient dû entraîner la disparition des identités particulières. Cette inversion, au nom même de la Shoah, est encore plus criante dès qu’il est question d’Israël. Dans certains imaginaires, Israël est ainsi un État “raciste” et le sionisme un racisme en acte. Israël, car il mène une politique jugée d’exclusion dans un contexte de violences politiques, peut alors devenir, au nom même de la Shoah, le dernier avatar du nazisme. Ainsi, l’exaltation de la tolérance et de l’antiracisme devenu idéologie se retourne contre le particularisme juif, contre l’idée même qu’il puisse y avoir un État qui revendique une identité propre, car toute identité aurait pour corollaire l’exclusion. »

La culpabilité européenne dans la Shoah

La question de la culpabilité de l’Europe dans la Shoah joue aussi un rôle majeur dans ce processus de retournement de la mémoire de la Shoah contre les Juifs. La mémoire de cette culpabilité s’est répandue en Europe pour devenir un poids lourd à porter auprès de ceux qui vilipendent Israël et ses défenseurs, parlant de « génocide à Gaza » ou encore de Gaza comme étant le ghetto de Varsovie ou un camp de concentration. Au lieu de chercher à assumer le poids de la culpabilité européenne de la Shoah pour en tirer les conséquences à travers une lutte efficace contre l’antisémitisme, certains cherchent par tous les moyens à s’en délester en accusant les descendants des victimes de la Shoah de commettre les mêmes crimes que les nazis, ou en leur reprochant d’instrumentaliser la mémoire de la Shoah pour mener une politique génocidaire contre les Palestiniens et s’en tirer à bon compte. Dans Pardonner ? Editions le Pavillon/Roger Maria, 1971, pp.19-20 publié en 1971, Vladimir Jankélévitch avait admirablement décrit dans quelle mesure le conflit israélo-palestinien permettait à la mauvaise conscience européenne face à la Shoah d’inverser la figure de la victime et celle du bourreau : « Comment vont-ils se débarrasser de leur remords latent ? L’antisionisme est à cet égard une introuvable aubaine, car il nous donne la permission et même le droit et le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. »

La tendance largement diffuse à ne voir l’antisémitisme qu’à l’extrême droite empêche de voir qu’une passion exterminatrice soude des populations très différentes, mais qui se rencontrent sur l’antisémitisme. « Les deux grands slogans étaient “Free Palestine’’ et “Stop genocide’’. “Free Palestine’’, ça veut dire libérer la Palestine des Juifs, comme ils le précisent, “de la mer au fleuve Jourdain’’, et donc détruire l’État d’Israël. Et le “génocide’’, c’est ce que souhaitent faire ceux-là mêmes qui veulent libérer la Palestine », rappelle Danny Trom, sociologue, directeur de recherche au CNRS et rédacteur en chef adjoint de la revue K. Les Juifs, l’Europe et le XXIe siècle. « Cette accusation de “génocide’’ portée contre Israël est un retournement pervers puisque le désir génocidaire est justement du côté du Hamas et de ses soutiens. On accuse stratégiquement les Israéliens d’être les héritiers des nazis, en sachant que c’est à la fois une façon de délégitimer l’État d’Israël et de soulager les Européens qui sont solidaires avec le Hamas, en les libérant d’une culpabilité historique. En retournant cette accusation de génocide contre les Juifs, ils laissent entendre que les Juifs ont subi un génocide mérité, ce qui dévoile leurs propres propensions génocidaires. ».

Sidération fondée sur l’émotion

La souffrance palestinienne à Gaza est réelle et la création d’un État palestinien souverain aux côtés d’Israël relève de la nécessité. Cette situation doit susciter l’empathie, mais elle ne doit pas empêcher ceux qui en ont la responsabilité de réfléchir avant de puiser dans le vocabulaire du chapitre le plus tragique de l’histoire juive. Toute cette sidération fondée sur l’émotion empêche de penser ce qui se passe à Gaza. Un génocide obéit à la décision d’éradiquer un peuple de la surface de la terre. Les Israéliens n’ont jamais décrété que les Palestiniens doivent être exterminés. Comme le souligne la sociologue franco-israélienne Eva Illouz dans un article publié en réponse à Didier Fassin, un professeur au Collège de France suggérant qu’Israël est en train de commettre un génocide à Gaza identique à l’extermination des Hereros du Sud-Ouest africain par les Allemands en 1904 : « Créer des similitudes là où il n’y en a pas peut aussi être préoccupant. Dans la période tourmentée que nous vivons, choisir les mots justes est un devoir moral et intellectuel. »

Dans ces conditions, faut-il s’abstenir de tout discours public sur la Shoah et demander aux pouvoirs publics de ne plus se mêler de mémoire de la Shoah ? La réponse est non. Tous les spécialistes répondront qu’il faut continuer de le faire mais en privilégiant l’histoire et en évitant de tomber dans les travers d’une mémoire de la Shoah moralisatrice et fondée sur l’émotion. En tant qu’enseignant dans un établissement de banlieue, Iannis Roder l’a bien compris : « Il faut sortir des approches émotionnelles et moralisantes pour se recentrer sur un savoir historique et politique. Si les professeurs sont aujourd’hui de mieux en mieux formés, si l’histoire et la mémoire de la Shoah dans le champ scolaire sont de mieux en mieux abordées, il faudra du temps pour que s’effacent les vieux réflexes moralisateurs dans les discours publics ou médiatiques. Et pendant ce temps-là, les Juifs continueront de payer le prix des mésusages de la mémoire de la Shoah. »

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Daniel Donner
Daniel Donner
2 mois il y a

Le nationalisme juif parce que nationalisme serait a condamner pour defendre le nationalisme palestinien. Une contradiction de plus.

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