Athénée Maïmonide : suite et fin

Nicolas Zomersztajn
Faute d’élèves, l’Athénée Maïmonide a fermé ses portes alors qu’elle devait célébrer son 70e anniversaire. Bien que ses dirigeants invoquent la localisation dans un quartier sensible éloigné des lieux de résidence des Juifs, nombreux sont ceux qui expliquent cette fermeture par l’inadéquation de son enseignement juif orthodoxe avec une population juive bruxelloise majoritairement non religieuse.
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L’Athénée Maïmonide, la doyenne des écoles juives bruxelloises, aurait dû fêter son 70e anniversaire. Hélas, l’école créée en 1947 par S.B. Bamberger (photo ci-dessous de S.B. Bamberger au centre, entouré de ses élèves, 1967) a terminé l’année scolaire 2016-2017 avec quelques enfants à la crèche, toutes les autres sections n’étant plus en activité depuis près d’un an. « En dépit des efforts que nous avons entrepris pour essayer de relancer les autres sections, nous avons dû constater que les gens ne veulent plus du tout scolariser leurs enfants dans un établissement situé boulevard Poincaré à Anderlecht », regrette Jacques Wajc, président du conseil d’administration de l’Athénée Maïmonide. Bien qu’il soit toujours regrettable de voir une communauté juive perdre une institution aussi importante qu’une école, cette fermeture ne surprend personne dans la mesure où la fréquentation de Maïmonide est en baisse constante depuis de nombreuses années. La localisation de l’école dans un quartier sensible et éloigné du lieu de résidence des familles juives et l’inadéquation de son enseignement juif orthodoxe avec une population juive bruxelloise majoritairement non religieuse constituent les deux facteurs expliquant la baisse des effectifs et la fermeture de l’Athénée Maïmonide.

Les dirigeants de Maïmonide insistent surtout sur le problème de la localisation. « Il existe une demande pour une école juive comme Maïmonide, mais la poursuite de ce projet ne peut plus se faire sur l’ancien site du boulevard Poincaré », souligne Jacques Wajc. « Ce qui signifie clairement que la question de la mauvaise localisation de notre école demeure la cause principale de la baisse de fréquentation que nous avons subie ».

La localisation de l’école

Pourtant, pendant de nombreuses années, la question de la localisation de Maïmonide ne posait pas de problème. En situation de monopole, l’Athénée Maïmonide était la seule école juive à Bruxelles offrant un cycle complet du jardin d’enfants au secondaire. Elle attirait des familles juives estimant qu’il convenait de privilégier un enseignement juif, même s’il s’agissait d’une école juive religieuse. Elle présentait même des atouts en termes de localisation puisqu’elle était située au cœur du Triangle, le quartier traditionnel des confectionneurs et des maroquiniers juifs. L’école n’était pas non plus éloignée des quartiers dans lesquels vivaient les Juifs : Anderlecht, Molenbeek, Forest, Saint-Gilles. Mais avec le temps et en raison de la mobilité sociale et géographique des Juifs, les choses ont changé. « Les Juifs ont progressivement déménagé vers Uccle, Ixelles, Boitsfort, Rhode-Saint-Genèse et Waterloo », observe Henri Gutman, ancien président du CCLJ et administrateur de la Fondation du judaïsme. « Et comme ils ne travaillent presque plus dans la confection ou dans la maroquinerie, ils ont aussi déserté le quartier du Triangle et les alentours de la Gare du Midi. La localisation de l’école devient donc un véritable problème, aggravé par l’insécurité de ce quartier où les élèves ont également été victimes d’agressions antisémites ».

Le problème de la localisation aurait pu être évacué dans les années 1980 lorsque le conseil d’administration a décidé de reconstruire un nouveau bâtiment. Même si la transhumance juive vers les communes du Sud de Bruxelles était déjà bien entamée, il a été décidé de reconstruire à Anderlecht, au même endroit ! « Si nous avions choisi à l’époque une autre localisation, la question de l’existence de notre école ne se serait pas posée aujourd’hui », reconnaît Jacques Wajc. Ce choix malheureux n’échappe à personne. « La construction d’un nouveau bâtiment sur le site même du boulevard Poincaré fut la pire des erreurs stratégiques qui aient été commises par les dirigeants de Maïmonide », juge Henri Gutman. « Toutes les ressources financières utilisées auraient dû être affectées à la construction ou à l’achat d’un bâtiment dans une commune où les Juifs vivent. Quand ils ont compris qu’ils avaient commis cette erreur, il était trop tard, car des concurrents sont apparus sur le marché. Le développement de Ganenou et de Beth Aviv a diversifié une offre qui a rencontré les particularités et les exigences d’une population juive de plus en plus laïque souhaitant offrir à ses enfants un enseignement juif non religieux. Beth Aviv et Ganenou satisfont pleinement cette demande et dispensent par ailleurs un enseignement d’excellente qualité ».

La question de la sociologie de la population juive bruxelloise est donc clairement posée et le constat est fatal pour l’Athénée Maïmonide : l’écrasante majorité des Juifs bruxellois n’est pas à la recherche d’une école juive fondant son enseignement sur la stricte observance des préceptes religieux. Un constat que ne partage pas Jacques Wajc : « Maïmonide est certes une école juive orthodoxe par son titre, mais depuis de nombreuses années, même lorsque l’école comptait plus de 700 élèves, elle n’a jamais eu plus de 10% à 15% d’enfants issus de familles religieuses. Je ne pense pas que le caractère juif orthodoxe soit la cause de notre fermeture. Je demeure convaincu qu’il existe une demande pour une école que je qualifierais d’“authentiquement juive”. Les familles qui ont retiré leurs enfants de Maïmonide l’ont fait la mort dans l’âme. La demande existe, mais probablement plus pour une école de 700 élèves. Par ailleurs, des familles juives religieuses bruxelloises, plus nombreuses qu’on ne le pense, cherchent une école où elles peuvent envoyer leurs enfants. C’est la raison pour laquelle certains ont choisi de les scolariser à Anvers. Lorsque nous avions lancé le projet de la crèche à Uccle, un nombre non négligeable de familles ont réagi favorablement en manifestant de l’intérêt pour cette initiative. Malheureusement, la mise aux normes de l’ONE nécessitant un budget trop important, nous avons dû abandonner ce projet ».

Une école juive de trop ?

Jacques Wajc ne conteste pas le succès des deux écoles juives encore en activité : « Evidemment qu’elles répondent à une demande de la population juive bruxelloise. Mais cela ne m’ôte pas la conviction qu’il y a à Bruxelles de la place pour une école juive comme Maïmonide. Il n’y avait pas une école juive de trop ».

La question qui brûle toutes les lèvres est donc posée. Y a-t-il de la place pour trois écoles juives à Bruxelles ? « Si l’on considère que le judaïsme bruxellois repose sur trois piliers -religieux, traditionnel et culturel-, la réponse est oui », indique Daniel Banet, membre du comité directeur du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) et président de « Maimo Demain », l’Asbl créée en 2013 qui entendait redynamiser l’Athénée Maïmonide en déménageant le cycle secondaire rue Beau Site à Ixelles. Les parents des élèves du primaire et de la maternelle se sentant abandonnés au site de Poincaré, le conseil d’administration de Maïmonide a décidé de mettre fin à cette tentative pourtant lucide et s’inscrivant dans le long terme un an après son lancement. « Beth Aviv incarne le pilier culturel, Ganenou le traditionnel et avec la fermeture de Maïmonide, il n’y a plus d’institution juive éducative incarnant le pilier religieux. En revanche, si l’on se place sur le terrain légal et réglementaire de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles, il n’y a pas de place pour une école juive religieuse à Bruxelles. Maïmonide n’est pas capable de satisfaire les conditions requises faute d’un nombre d’élèves suffisant ».

Conscient que la dimension religieuse du judaïsme n’est plus présente que marginalement à Bruxelles, Daniel Banet plaide en faveur d’une solution prenant en considération les particularités juives bruxelloises : « Le défi que doit relever la communauté juive est d’aider les écoles juives bruxelloises à intégrer dans leur cursus et leur mode de fonctionnement des aménagements leur permettant d’accueillir des élèves issus de familles religieuses. Sans imposer quoi que ce soit à Beth Aviv et Ganenou, il s’agit par exemple de permettre aux élèves religieux de prier dans un local avant le début des cours ou encore de dispenser en matières hébraïques des cours plus axés sur l’aspect religieux du judaïsme ». Une forme d’accommodements « raisonnables » à l’anglo-saxonne qui risque de dénaturer les projets pédagogiques de ces deux écoles juives.

L’Athénée Maïmonide a fermé ses portes et les leçons de cet échec semblent être tirées par tous ceux qui se sont investis dans cette institution. Si c’était à refaire, que feraient ceux qui se sont efforcés de la faire vivre ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que le président de Maïmonide souhaite réaliser la vente du bâtiment, rembourser les dettes et utiliser le solde pour constituer une fondation ayant pour objet la création d’une nouvelle école juive à Bruxelles ! « Si cette école doit renaître, elle doit impérativement être située dans une zone où vivent les Juifs », insiste Jacques Wajc. « Je chercherais une équipe plus jeune et plus compétente. Même si j’ai une expérience dont je peux me prévaloir, ce n’est plus à des gens de mon âge de lancer ce type de projet. Les personnes impliquées doivent être conscientes que la gestion d’une école est une tâche qui nécessite une implication énorme et une bonne dose de professionnalisme ». Si la volonté de Jacques Wajc à maintenir un enseignement juif religieux est sincère et reflète incontestablement son attachement au judaïsme bruxellois, elle se heurte toutefois à de nombreux obstacles d’ordre financier et sociologique. Il manque peut-être une seconde école juive secondaire, mais il s’agirait plutôt d’une école juive non religieuse à pédagogie active, non pas un enseignement juif religieux de type orthodoxe devenu anachronique à Bruxelles. A moins que cette tendance soit un jour inversée par l’arrivée massive d’expatriés juifs religieux à Bruxelles.

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