En Israël, la déferlante #MeToo

Frédérique Schillo
#MeToo politique, médiatique, militaire, gay, ultra-orthodoxe : dans toutes les communautés d’Israël, la parole des victimes d’abus sexuels se libère. Parfois avec violence.
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Son visage est partout. A la télévision, dans les émissions phares de N12, la chaîne la plus populaire d’Israël, les spots de pub pour une marque de mode et une compagnie d’assurances, ou encore sur les gigantesques affiches d’un célèbre lunetier qui vous accueillent à l’aéroport international Ben Gourion. Impossible de passer à côté d’Assi Azar, star des ados, chouchou de la ménagère de moins de 50 ans, et icône gay. Mais depuis janvier, la statue de l’ancien présentateur de l’Eurovision vacille sur son piédestal : il est accusé de harcèlement sexuel par un acteur, Yehuda Nahari. Les faits qui remontent à 10 ans étant prescrits, l’affaire se poursuit dans les médias face à une opinion publique de plus en plus sensible aux abus sexuels.
Quatre ans après le scandale Harvey Weinstein, la révolution #MeToo gagne toutes les strates de la société israélienne, y compris donc la communauté LGBT, ébranlée par plusieurs affaires. En novembre, Etai Pinkas Arad, un célèbre militant gay, a été accusé de harcèlement sexuel et contraint de démissionner de la municipalité de Tel-Aviv.

Israël, temple progressiste et société conservatrice

Difficile de croire que dans ce temple progressiste qu’est Tel-Aviv, capitale mondiale des LGBT, la parole des victimes ait mis autant de temps à se libérer. On pourrait faire le même constat s’agissant de l’ensemble d’Israël, dont la législation est celle d’une société libérale, moderne, souvent en avance sur les combats sociétaux (mariage gay, adoption, GPA). La loi israélienne contre le harcèlement sexuel de 1998 est l’une des plus progressives qui existe. Elle a permis de créer un « Code volontaire » contre le harcèlement, adopté dans des municipalités et des entreprises. Israël s’en est inspiré pour faire adopter à l’ONU une résolution contre le harcèlement au travail en 2017, plusieurs mois avant #MeToo.

Et que dire du procès Moshe Katsav qui a défrayé la chronique en 2011 ? Le fait que le Président de l’Etat soit condamné à sept ans de prison pour viol et harcèlement sexuel est bien la preuve qu’Israël est une grande démocratie, où la parole des victimes est entendue et la justice rendue que l’on soit puissant ou misérable. Sauf qu’Israël est aussi une société conservatrice, patriarcale, fracturée en plusieurs communautés ethniques et religieuses. Ici, pendant longtemps, la parole des victimes d’abus sexuels comptait bien peu comparée à l’intérêt supérieur du groupe et à sa perpétuation, y compris par un silence coupable. Jusqu’à la déferlante #MeToo.

Regarde les idoles tomber

Depuis cinq ans, la parole des femmes s’est libérée. Au Rape Crisis Center d’Israël, les plaintes ont doublé pour atteindre 50.000 en 2020. A cela s’ajoute le confinement, durant lequel les plaintes pour violences domestiques ont bondi de 800%. L’attention des médias a permis une prise de conscience de tous les abus sexuels. En 1998, la reine de beauté Linor Abargil choquait l’opinion en révélant avoir été violée. Aujourd’hui, les témoignages affluent chaque semaine dans les journaux : harcèlement sexuel à l’école, violences gynécologiques, crimes d’honneur (qui restent un tabou chez les Arabes israéliens), #MeToo politique, médiatique et religieux.
Entre stupeur et indignation, les Israéliens voient leurs célébrités tomber. Ce furent d’abord les journalistes Dan Margalit, Gabi Kazit et le puissant président de la chaîne Keshet Alex Gilady. Tous évincés de leur poste. En novembre, Moshe Ivgy, inoubliable acteur dans Les Patriotes d’Eric Rochant ou Munich de Steven Spielberg a été condamné à 11 mois de prison pour agressions sexuelles et harcèlements. Au même moment, une autre idole tombait : Shimon Peres, dépeint cinq ans après sa mort en harceleur par trois femmes, dont la diplomate Colette Avital. Un #MeToo post-mortem qui soulève la question de l’indispensable réponse juridique, tant pour les plaignantes que les accusés. 80% des plaintes sont abandonnées en Israël, souvent faute de preuve.

Révolutions chez les hommes en noir

La peur est en train de changer de camp, se réjouissent les féministes. Même la grande muette Tsahal se résout enfin à écouter les victimes d’abus sexuels. Toutefois, c’est chez les haredim que se déroule la plus inouïe des révolutions. Un bouleversement pas si inattendu puisque depuis des années, à bas bruit, les femmes ultra-orthodoxes font plus d’études, travaillent, s’ouvrent au monde. Bref, elles s’émancipent. Et souffrent d’autant moins le masculinisme de leur communauté. Résultat : les plaintes explosent, notamment pour les enfants, deux fois plus concernés par les violences sexuelles que les autres enfants juifs.
La prise de conscience est souvent brutale, tragique. Au printemps dernier, Yehuda Meshi-Zahav, fondateur de Zaka et lauréat du prix d’Israël, a été accusé de plusieurs viols. Il a tenté de se pendre. Fin décembre, après une vingtaine de plaintes pour viols, le rabbin Haïm Walder, éminent auteur ultra-orthodoxe, s’est donné la mort en clamant son innocence, ce que plusieurs haredim ont préféré soutenir. L’une de ses victimes, Shifra Horowitz, n’a pas supporté ce déni et s’est suicidée. Sous le choc, l’Association Lo Tishtok (« vous ne vous tairez pas ») a inondé les villes religieuses de tracts. Ils montrent une fillette effrayée qu’un homme en noir musèle, avec ce slogan : « Nous croyons les victimes ». Même le grand rabbin David Lau, qui avait d’abord rendu hommage à Walder, l’a repris à son compte. Preuve que tout Israël parle aujourd’hui le langage #MeToo.

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Frédérique Schillo
Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris