Le judaïsme et les Juifs sont-ils eco-friendly ?

Véronique Lemberg
La tradition juive est un trésor de références explicites liées au respect de l’environnement. De plus en plus de rabbins et de mouvements juifs s’efforcent de puiser dans cette tradition les fondements et les moyens pour dégager des perspectives juives incitant à la préservation de l’environnement et pour faire face aux enjeux écologiques.
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Textes bibliques et talmudiques à l’appui, de nombreux rabbins soulignent que le respect de la nature et de l’environnement est une préoccupation constante du judaïsme. Ils fondent notamment leur propos sur l’obligation qu’impose la tradition juive de maintenir l’intégrité de la terre à l’écart de toute souillure : mise en jachère des terres tous les sept ans, enterrement des déchets à l’écart des zones habitées, éloignement des granges, des tanneries ou encore des cadavres et des tombes des cités habitées, interdiction de brûler les essences de manière incontrôlée, etc. Un principe de base sous-tend la philosophie juive : il ne faut ni gaspiller, ni détruire inutilement les espèces végétales.

Le judaïsme offre donc des perspectives intéressantes et même étonnamment contemporaines sur le respect de l’environnement, voire l’écologie. « La surveillance et l’entretien de l’environnement sont les deux premiers commandements que Dieu a donné à Adam, l’homme universel. Ces termes signifient également que ce jardin est la propriété de quelqu’un d’autre », affirme Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles. « Ce jardin appartient à Dieu et non à l’homme. Autrement dit : nous sommes les intendants dignes de confiance, placés pour garder et entretenir le cadre de vie où la Providence nous a mis. Nous avons le devoir de le remettre à nos enfants dans un état parfait afin qu’à leur tour ils puissent le léguer à la postérité ». Il en découle que le judaïsme ne peut évacuer le souci de la préservation de l’environnement.

Souccot, fête écologique

Bien que les fêtes aient un sens historico-mythique, certaines d’entre elles possèdent une signification agricole évidente. Pessah (pâque), fête de l’Exode et de la liberté retrouvée est aussi celle du printemps ; Shavouot, fête du don de la Loi est aussi celle des moissons ; Souccot commémore l’errance des Hébreux pendant quarante ans dans le désert, est aussi la fête des récoltes. Et à cet égard, Souccot, que l’on fête au début de l’automne après Yom Kippour, est probablement la fête la plus écologique du judaïsme. Pendant cette fête, les Juifs construisent une cabane (soucca) dans laquelle ils vivent pendant sept jours. Son toit est constitué de matériaux organiques issu du sol. La couverture doit être suffisante pour qu’il y ait plus d’ombre que de soleil pendant la journée, mais pas trop pour que les occupants de la soucca puissent voir les étoiles la nuit. La fête de Souccot est l’occasion, à l’automne, pour les communautés juives de faire l’expérience du plein air et de prendre conscience de leur responsabilité vis-à-vis de l’environnement. « Mais à Souccot, nous franchissons une nouvelle étape », explique le rabbin Guigui. « Dieu nous demande de quitter nos maisons de briques pour vivre durant sept jours dans la Soucca – c’est-à-dire en pleine nature. Dieu veut ainsi établir un lien étroit entre l’homme et le monde qui l’environne. Il veut sensibiliser l’homme à aimer la nature et à la protéger, non pas de façon platonique, mais en y vivant et en jouissant de ses bienfaits. Il veut que l’homme découvre la flore et la faune pour mieux les respecter car l’homme, aujourd’hui, emporté par le rythme infernal de la vie, ne sait plus contempler la nature. Regarder le ciel, lutter contre le stress, prendre le temps de vivre, profiter de la vie en compagnie de sa femme et de ses enfants, se rendre compte que la vie ici-bas est éphémère comme une Soucca, cette demeure provisoire qui ne dure que sept jours : voilà, me semble-t-il, une des leçons que chacun peut tirer de cette fête riche en symboles ». Que ce soit en Israël ou en diaspora, des nombreuses communautés et mouvements juifs cherchent à mettre en valeur la dimension écologique de Souccot. Ainsi, cette année, le CCLJ organise le 9 octobre une balade intergénérationnelle en forêt au cours de laquelle les participants, jeunes et moins jeunes, construisent ensemble une soucca afin de leur permettre de s’imprégner de la signification de Souccot et d’en dégager les valeurs associées à cette fête.

Textes inspirants mais déficience du rabbinat

Que le judaïsme offre des ressources culturelles et spirituelles pour faire face aux défisenvironnementaux est incontestable. Mais il faut bien reconnaitre qu’à l’instar des autres religions ou convictions philosophiques, elle se situe surtout sur le terrain symbolique. Que peut-il donc opposer aux processus économiques et industriels polluants de production, de distribution et de consommation de biens et d’énergie ? « Il ne faut pas se faire d’illusions, la tradition juive ne pouvait pas envisager des problèmes qui ne se posent à l’humanité que depuis la révolution industrielle », nuance très justement Yeshaya Dalsace, rabbin massorti (conservative) ayant mené de travaux sur les liens entre écologie et judaïsme[1]. « Nos textes peuvent être inspirants mais ils ne sauraient avoir réponse à tout. De plus, il est vrai que les enjeux sont énormes et nous devons forcément faire preuve d’imagination pour les résoudre. Vouloir trouver une réponse à tout dans nos textes traditionnels est puéril. En revanche, la tradition juive est suffisamment riche pour ouvrir bien des pistes de réflexion ». Par ailleurs, le judaïsme orthodoxe ne semble pas avoir pris la mesure des enjeux environnementaux. Ce sont surtout les courants les plus modernes et progressistes du monde juif (communautés juives libérales et les mouvements juifs laïques) qui ont intégré ces problématiques dans leurs préoccupations. « Je pense qu’il y a une certaine déficience du rabbinat, incapable de dépasser une vision exclusivement ritualiste du judaïsme », fait remarquer Yeshaya Dalsace. « Il est vrai que le spectacle des parcs israéliens, après les pique-niques de Lag Baomer ou autre, est effrayant : des masses de Juifs religieux jettent absolument tout par terre ! Une promenade dans les arrière-cours de Méa Shearim vaut également son pesant d’ordures ménagères et de sacs plastique qui jonchent le sol… Mais si leurs rabbins élevaient un peu la voix, il en irait autrement. Le problème est que leurs rabbins n’y pensent même pas, ils sont totalement déconnectés de la réalité d’aujourd’hui au profit d’un monde qui s’accroche à une réalité mentale d’il y a quelques siècles ».

Des voix juives orthodoxes commencent toutefois à s’exprimer et à se faire entendre en formulant même des propositions très concrètes issues de la tradition juive. Ainsi, le rabbin Guigui a officiellement suggéré au Commissaire européen à l’Action pour le climat de s’inspirer de la fête de Tou Bishvat pour reboiser l’Europe. « Cet amour de l’arbre, ce souci de la défense de l’environnement ne doivent pas être un enseignement théorique. La fête de Tou Bi Chvath ou nouvel an des arbres, est un hymne à la nature et à l’environnement », insiste le rabbin Guigui. « Durant cette fête, la seule obligation que nous avons est celle de planter un arbre. Aussi, en ce jour, en Israel, les enfants des écoles primaires et secondaires, se rendent avec leurs enseignants dans les forêts et plantent chacun un arbre. En un jour, on plante des centaines de milliers d’arbres. Je propose de créer la Journée européenne de l’arbre. Durant cette journée, les enfants des 27 pays de l’Europe devront se rendre dans les forêts de leurs pays respectifs et y planter chacun son arbre. Combien de forêts nous reboiserons en un jour. Chose tellement facile à réaliser et tellement importante pour notre environnement. Mais ce qui importe le plus, c’est l’aspect pédagogique de cette journée, journée qui sera l’occasion pour les enseignants de sensibiliser la génération montante aux problèmes de l’environnement. Nous donnerons ainsi à nos enfants la possibilité d’enfoncer leur racine dans le terreau européen et surtout de se familiariser avec cette nature sauvage et belle ».

« Disons-le avec des arbres »

Autre proposition que le rabbin Guigui souhaite avancer : planter des arbres pour marquer un événement. « Dans la tradition juive, toutes les cérémonies religieuses et familiales se conjuguent avec les arbres. On plante des arbres à l’occasion d’une naissance ; on plante des arbres à l’occasion d’un mariage ; on plante des arbres à l’occasion d’un anniversaire ; on plante des arbres à l’occasion d’un décès. Ainsi on contribue non seulement au bien-être de l’humanité mais surtout à immortaliser le souvenir d’un événement ou le souvenir d’un être cher », précise le rabbin Guigui. « Alors pourquoi n’adoptons-nous pas le slogan suivant : “En Europe, disons-le avec des arbres” et lançons une action de plantation d’arbres tous azimuts ».  La sincérité de la démarche du rabbin Guigui ne fait aucun doute. Sa pertinence non plus car bien souvent les autorités religieuses, qu’elles soient juives chrétiennes ou musulmanes, se cantonnent à des vœux pieux peu suivis de formulations concrètes. Le judaïsme peut-il verdir les Juifs et au-delà l’humanité entière ? Soyons modestes et surtout n’oublions pas qu’un petit peuple d’environ 13 millions d’âmes n’a pas vocation à imposer la marche à suivre environnementale au monde entier. Toutefois, comme le rappelle très justement le rabbin Yeshaya Dalsace, « l’impact symbolique du judaïsme est grand et la voix juive attendue. Enfin, la question n’est pas de savoir si le monde nous écoute, mais si nous faisons, à notre mesure individuelle et collective, ce qu’il faut pour préserver le monde. Le monde ne reposerait que sur 36 Justes, d’après la tradition, donc essayons d’être de ceux-là. Notre vocation est d’être exemplaires ; nous avons, sur bien des questions contemporaines, un certain effort à fournir pour y arriver ».


[1] Yeshaya Dalsace, L’Eclaireur, « L’écologie, un défi pour la Halkha », N°3, mars 219, pp.18-21.

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