Blanche Gardin : le rire s’est tu

Sophia Aram à la cérémonie des Molières, Blanche Gardin à Voices for Gaza, vidéo d’Elishéva Gottfarstein sur Akadem, message public à l’attention de Delphine Horvilleur. État des lieux de passes d’armes par médias interposés.

Le 6 mai 2024, Sophia Aram monte sur la scène des Molières et délivre un discours digne et fort : « Dans le brouhaha de nos indignations faciles, le silence, même relatif, après ce 7 octobre dans lequel 1200 israéliens ont été massacrés, est assourdissant. Et s’il est évident que nous partageons tous ici les appels au cessez-le-feu, comment être solidaires des milliers de civils morts à Gaza, sans être aussi solidaires des victimes israéliennes ? Comment exiger d’Israël de cesser le feu, sans exiger la libération des otages israéliens ? Comment réclamer le départ de Netanyahou sans réclamer celui du Hamas ? (…) il ne tient qu’à nous tous de briser ce silence et la solitude d’une partie de ceux qui nous écoutent au théâtre ou ailleurs. » Un discours vivement applaudi, mais qui ne fut pas au goût de tous. Dans un sketch présenté en juillet 2024 à une soirée de solidarité pour Gaza, Blanche Gardin, qui prend régulièrement la plume pour la cause palestinienne, ironisait, devant une salle hilare, sur le fait qu’elle ne pouvait plus avoir de Molière maintenant qu’elle était devenue « antisémite », parce qu’il fallait désormais être « islamophobe », comme Sophia Aram, pour décrocher la récompense.

Une attaque à laquelle Sophia Aram fait allusion, avec sourire et humour, dans son excellent spectacle « Le Monde d’après » (celui-là même qui fut récompensé du Molière), précisant qu’elle suppose que cette critique lui était sûrement adressée « en toute sororité et bienveillance » avant d’ironiser « et bien sûr, je ne suis que reconnaissance ! » Puis elle rappelle que d’autres humoristes s’étaient déjà essayés à la discipline du crachat, tels Guillaume Meurice et Aymeric Lompret, anciens collègues de Sophia Aram à France Inter. Cette guéguerre entre humoristes est à l’image de la scission de la gauche. Les valeurs de Sophia Aram sont claires : humanisme, féminisme, universalisme et laïcité. Malheureusement, les deux derniers termes valent aujourd’hui, bien souvent, l’étiquetage « islamophobe » par de belles âmes qui mélangent tout.

La tristesse, dans le cas de Blanche Gardin, c’est qu’elle nous avait habitués à la finesse et au pas de côté, à la critique de l’engagement moutonnier, à la critique des postures rebelles aux discours excessifs prémâchés et recrachés tels quels, à la dérision des identitaires et du mouvement woke. En juillet 2023, dans les pages du Point, elle confiait à la journaliste Peggy Sastre préférer traduire le terme et les appeler les Éveillés, « ne serait-ce que parce que cela souligne le côté religieux et sectaire du truc (…) un mélange d’une pensée très radicale, fanatique, excluante, avec un aspect extrêmement infantile et infantilisant ». Dans un spectacle, elle ironisait même sur les militants pro-palestiniens qui venaient lui casser les pieds en terrasse parce qu’elle buvait un café dont l’argent partirait en Israël pour tuer des enfants palestiniens. Un pogrom et une guerre plus tard, la voilà qui se retrouve en interview sur une chaîne YouTube décoloniale qu’elle ne manque pas de complimenter ! Pour qui avait l’habitude de beaucoup écouter l’artiste (avec joie) sur et hors scène, même le ton de sa voix semble avoir changé, son rythme, ses respirations. On croit la voir jouer un personnage, pourtant elle est sincère. Depuis la riposte israélienne et les nombreuses victimes palestiniennes qui en découlent, l’humoriste a multiplié les prises de paroles, notamment sur ses réseaux sociaux.

Comme un certain Dieudonné

Le 5 mars dernier, une vidéo de la journaliste Elishéva Gottfarstein a été postée sur le site Akadem. Dans sa présentation, elle analyse et décrypte la dérive intellectuelle de Blanche Gardin, qui rappelle tristement… un certain Dieudonné (lequel n’a pas manqué d’encenser Blanche et de lui « tendre la main »). La vidéo insiste sur une tendance à distribuer des points de bons et mauvais Juifs et à considérer que les seuls méritant un soutien face à l’antisémitisme sont ceux qui veulent la fin de l’Etat d’Israël. Elishéva Gottfarstein pointe aussi une rétention d’eau dont Gardin semblerait souffrir quand il s’agirait de pleurer les victimes israéliennes, car le seul point qui aurait retenu l’attention de l’humoriste serait des cas d’exagération du nombre de bébés tués dans les kibboutz.

La réaction de la comédienne fut surprenante. Le 12 mars, elle poste ainsi un message public s’adressant au rabbin Delphine Horvilleur, qui n’est pas l’auteur de la vidéo, mais qui l’avait relayée. Dans un long texte qui se perd en circonvolutions, où l’on ne sait si Gardin tente un dialogue ou plutôt une « rééducation » de Delphine Horvilleur, on a également droit au Grand Chelem de l’argumentaire « je ne suis pas antisémite parce que » : parce que quand on est de gauche, l’antisémitisme est antinomique ; parce qu’on connaît bien l’Histoire et que le nazisme c’est vraiment moche ; et puis, parce que dans la famille, « on a des cousins juifs ». Sur le tiercé des arguments éculés et vides de sens, c’est un strike.

Blanche Gardin n’est probablement pas antisémite (ou peut-être est-ce ici le cœur blessé d’une ex-fan qui parle). Elle a été touchée, à juste titre, par la tragédie que vivent les gazaouis et en a déduit un narratif erroné et très manichéen. Mais quand bien-même ses intentions ne seraient pas mauvaises, sa « défense » rassemble toutes les réponses stéréotypées de nombreuses personnalités, politiques ou non, lorsqu’on les recadre sur une sortie de route. Des sophismes qu’il est bon de rectifier.

Nous passerons ici sur le fait « d’avoir des Juifs dans sa famille », titillant la subtilité d’une Nadine Morano et son « amie noire ». En revanche, l’argument qui consiste à dire « je suis de gauche, je ne peux pas être antisémite », il va vraiment falloir arrêter. Une bonne fois pour toutes, chers amis – ou anciens amis – tenez-le vous pour dit, de gauche, socialiste, communiste, ne sont pas des certificats de virginité qui vous dédouanent de propos problématiques, ou vous empêcheraient de développer une haine des Juifs. Elishéva Gottfarstein nous rappelle ainsi Proudhon (« Le Juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer »), le procès des blouses blanches et l’affaire Dreyfus. Nous y ajouterons Edouard Drumont, auteur de la France Juive, ou encore Jaurès, qui, bien qu’ayant fini repenti, aura proféré des horreurs sur « la race juive ».

La gauche n’a jamais été immunisée contre l’antisémitisme. Tout simplement parce qu’elle a une fâcheuse tendance, lorsqu’elle est en roue libre, à sortir les Juifs du genre humain, à les écarter de ses préoccupations humanistes, pour en faire une sorte d’entité floue, bien utile pour expliquer les tragédies du monde. L’argument « je sais que le nazisme, c’est nul », oubliez-le aussi. Des formes d’antisémitisme, il y en a autant qu’il existe de groupes humains et de courants politiques sur cette terre. Le nazisme et la Shoah n’en furent que le point culminant. Mais l’antisémitisme faisait déjà des bains de sang depuis la nuit des temps, raison pour laquelle le sionisme est né… bien avant la Seconde Guerre mondiale.

Dog whistle

Pour finir, Blanche Gardin avance un argument qui est, là encore, habituel, et abondamment utilisé, d’ailleurs, par La France Insoumise : « si j’avais eu des propos antisémites (…), il suffirait de porter plainte contre moi et je devrai me rendre au tribunal ». La démonstration ne tient pas plus. On le sait, plus aucune personnalité publique ne serait assez idiote pour dire haut et fort « mort aux Juifs ». Pour preuve, la technique du dog whistle (sifflet à chien), qui consiste à faire des sous-entendus ne tombant pas sous le coup de la loi, puisqu’on ne peut pas en prouver les intentions. C’est le principe d’écrire « Mais qui ? » pour parler des Juifs qui tirent les ficelles du pouvoir pendant une pandémie. Peut-on condamner un sous-entendu ? Bien sûr que non, et c’est heureux qu’il en soit ainsi en démocratie. Pour autant, le sous-entendu peut-il être analysé ? A-t-on le droit d’estimer l’intelligence ou la hauteur morale de l’auteur ? Peut-on interroger la focalisation maladive de certains sur le conflit israélo-palestinien, quand d’autres conflits contemporains les intéressent autant qu’un match poussin de croquet sur gazon ?

Mais surtout, est-il concevable d’imaginer que tous ces sous-entendus, blagues tendancieuses, obsessions très sélectives, affiches aux visuels connotés, jeux de mots et traits d’esprit, finissent, mis bout à bout, par créer un climat légèrement propice à la banalisation et l’augmentation de l’antisémitisme ? Non seulement c’est concevable, mais il faut en parler. Pour conclure sur l’éternelle rhétorique « je ne suis pas antisémite, juste antisioniste », notons l’excellente réponse de l’humoriste israélien Yohay Sponder, qui paraphrase cette hypocrisie consistant à « aimer les Juifs, mais seulement quand ils sont sans-abri » et qui ajoute, « le sionisme, c’est juste un Juif avec une maison ! Vous savez ? C’est un peu comme… les limaces et les escargots. »

Écrit par : Sarah Borensztein