Regards n°1129

Ce que révèlent les impostures identitaires

Dans L’Ère des impostures (Éditions Albin Michel), Astrid von Busekist, professeure de théorie politique à Sciences Po Paris, explore les contradictions de nos sociétés qui proclament la liberté de se définir tout en exigeant que certaines identités demeurent authentiques, héritées ou fondées sur une expérience réelle. À travers des exemples d’impostures raciales, culturelles ou victimaires, elle montre comment l’identité, dès lors qu’elle confère reconnaissance et autorité, se heurte à une limite irréductible : l’exigence de vérité.

Comment expliquez-vous que l’aspiration à la liberté emprunte le chemin du mensonge et de l’imposture alors que la vérité aurait suffi ?

Le maniement de la vérité est justement le problème que je me propose d’étudier. La vérité est contournée pour des raisons complexes ; elle est parfois inaccessible, gênante, réductrice, indésirable. Tout dépend de la stratégie poursuivie par les acteurs. Ce qui les réunit en revanche est un projet de tromperie délibéré. Mon livre met en scène des types d’imposture très différents selon une gradation qui va de la stratégie d’émancipation (Coleman Silk, personnage principal de La Tache de Philip Roth, qui se fait passer pour Blanc et Juif alors qu’il est Noir) ; à l’appropriation d’une culture minoritaire opprimée, à l’image des Pretendians, ces Blancs canadiens et nord-américains qui prétendent appartenir aux Premières Nations ; aux « fossoyeurs de mémoire », ces fausses victimes de la Shoah qui publient des récits de rescapés prétendument autobiographiques et atteignent le degré le plus élevé de ce que j’appelle une tromperie éthique. Dans les trois cas, la vérité est malmenée ; dans les trois cas il s’agit de mensonges, mais de mensonges qui n’ont pas le même statut moral et politique.

Le cas fictionnel du passeur Coleman Silk ne relève-t-il pas plutôt s’une stratégie légitime d’émancipation individuelle à travers une omission/dissimulation de son identité minoritaire opprimée ? Sa démarche n’a rien de narcissique ni de victimaire. Pourrait-on comparer Coleman Silk à un Juif assimilé ayant évacué tout ce qui le ramène à son identité juive pour mieux évoluer dans la société ?

Le cas de Coleman Silk relève en effet d’une démarche de libération, d’émancipation dans un pays (je rappelle que son « invention identitaire » date des années 1950-1960) où seul le blanc est la « couleur de la liberté ». Dans une société américaine raciste, encore fermée aux aspirations de carrière de la population afro-américaine, l’ascension sociale passe par la dissimulation de l’identité « d’origine ». Or Coleman, qui est noir, devient non seulement blanc mais aussi Juif. Ce qui se joue dans les New York des années 1960 est moins « l’assimilation » des Juifs, que la possibilité d’une liberté d’être pleinement assumée. Le père de Coleman Silk compare les Juifs aux « éclaireurs indiens […] montrant la voie, les ouvertures sociales, le chemin de la réussite à une famille de couleur intelligente », et Coleman lui-même est le « plus grand pionnier du moi », c’est-à-dire l’inventeur libre de lui-même à l’image des Juifs newyorkais insouciants de leur appartenance. Coleman incarne le désir d’échapper à toutes les assignations — en cela, il est notre contemporain. Il dit en somme : Je ne veux pas être enfermé dans un rôle, dans une identité qui m’assigne à mon origine. Assigné par la société, mais aussi par sa famille qui ne comprend pas sa désolidarisation du destin en lutte de la population noire, Coleman se trouve dans une double contrainte qui lui vaudra sa perte. Ce que Roth a compris au tournant du siècle – La Tache date de 2000 – c’est qu’un changement profond était en cours. Ce changement est double : l’émergence d’une alliance entre les minorités, les victimes et les groupes marginalisés d’une part, une bascule d’autre part où la majorité est appelée à rendre des comptes. Ce moment autrefois appelé le politiquement correct, Coleman en a été la victime malgré lui.

L’imposteur évolue dans une société qui peut refuser d’emblée son mensonge. Comme vous le rappelez si bien en citant Der Spiegel à propos du récit Survivre avec les loups (Éditions Robert Laffon) de Mischa Defonseca, « il y a suffisamment d’histoires vraies à raconter ». Comment expliquez-vous alors que le narratif personnel et l’émotion immunisent contre le doute et l’exigence de vérité ?

« Refuser » un mensonge comme vous dites, suppose que l’on sait qu’il y a mensonge. Or, l’habileté des imposteurs a précisément consisté à faire croire que leur récit était la véritable histoire. À ce titre les faux récits autobiographiques de la Shoah sont particulièrement dangereux. Lorsque l’on invente une histoire, lorsque l’on rompt le pacte autobiographique, on fait croire à une vérité qui est usurpée. Dans cette démarche, souvent bâtie dans le temps long et accompagné par des adjuvants, plusieurs ingrédients entrent en jeu. D’abord, je l’ai rappelé, le désir d’être victime : l’anthropologue René Girard le disait déjà, la victime occupe une place désirable. Par un curieux tour de l’histoire, la victime a remplacé celle du héros, comme l’a aussi montré l’historienne Annette Wieviorka dans son ouvrage consacré à L’ère du témoin (1988) ou, plus récemment, le philosophe et historien François Azouvi (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, 2024). Le témoin, surtout celui des tragédies les plus extrêmes comme la Shoah, bénéficie d’une autorité telle qu’il bénéficie d’emblée d’une crédulité au sens propre. Or, la structure fiduciaire du témoignage, la confiance qu’on lui accorde, ne peut être satisfaite que par la vérification des faits. Nous, lecteurs, sommes ensuite coresponsables : nous accordons crédit à ce type de récits. Même lorsqu’ils sont incohérents ou manifestement invraisemblables, nous n’osons pas douter. Signés par des « victimes », héroïnes morales de notre époque, nous leur accordons le bénéfice de vérité. Binjamin Wilkomirski affirme : « douter de moi, c’est douter de l’Holocauste ». Son identité légale, véritable, n’a aucune importance par rapport à l’identité émotionnelle qu’il s’est construite. Raconter des histoires fausses, comme le soulignent, entre autres, les philosophes Adorno ou Ricœur, c’est, de plus, manquer à sa promesse « d’être soi », mais c’est surtout abîmer la connaissance historique tout entière. Non seulement parce que ces impostures nourrissent une industrie culturelle friande de récits larmoyants, de happy endings, comme si l’humanité pouvait tourner la page après Auschwitz à coups de bons sentiments, comme si l’horreur pouvait être embellie ou encore mise à distance, mais parce qu’elles transmettent une vision erronée et simplifiée des événements. Ne pourrait-on dire une chose analogue de l’après 7-Octobre ? Les fausses victimes et les récits kitsch donnent ainsi une vision simpliste, fausse – et donc antidémocratique. Car la vérité historique, la mémoire collective, supposent des faits partagés. Si la « vérité émotionnelle », la (fausse) mémoire individuelle, l’emporte sur la factualité, il n’y a plus de langage commun possible – et partant, plus de « commun », ni en politique ni dans le monde intellectuel. On pourrait ajouter pour finir que ce type de récits alimente les discours révisionnistes ou négationnistes. Bref, l’une des maladies de notre époque est la substitution de « ma vérité » à « la vérité ». La frontière brouillée entre vérité et fiction, entre la vérité émotionnelle qui devrait l’emporter sur la vérité factuelle, parce qu’elle touche à mon être, à mes convictions, à mon image de moi-même, est le signe d’une impasse contemporaine du dialogue raisonné et probe. Et cela ne date pas du discours sur les « vérités alternatives » du président américain, les racines du scepticisme vis-à-vis de la factualité sont bien plus profondes.

Comment expliquez-vous que l’Université soit devenu un théâtre privilégié des impostures alors qu’elle présente plutôt toutes les particularités pour y être imperméable, notamment dans éthique de vérité ?

C’est une grande question. Il y a deux paradoxes à l’œuvre ici. Dans l’exemple des Pretendians, c’est en effet l’université qui a attiré les faussaires. L’hypothèse que je développe est celle de l’intérêt. Les politiques multiculturelles des universités nord-américaines ont ouvert leurs portes aux membres des communautés minoritaires, spoliés, exploités, marginalisées, à l’exemple des peuples autochtones. Contrairement à Coleman Silk, ces imposteurs sont des passeurs « descendants », ils ne s’identifient non au groupe majoritaire, ils endossent consciemment l’identité d’un groupe minoritaire. Comment l’expliquer ? L’une des raisons convaincantes est que, au-delà d’un déclassement objectif, ces individus sont motivés par l’intérêt : ils font du « shopping ethnique » pour être recrutés en lieu et place de ceux qui le méritent véritablement. Sous couvert de solidarité avec les peuples autochtones, ils tirent profit de leur (fausse) appartenance : la race devient un atout convertible (en postes universitaires, en allocations, en gains symboliques, en reconnaissance) pour les uns, tandis les communautés elles-mêmes sont lésées. Or le phénomène massif des Pretendians au Canada a conduit à la fois les communautés autochtones à se redéfinir elles-mêmes et les universités à revoir leurs stratégies de recrutement. Ce qui montre, ici aussi, que les impostures ne sont pas innocentes, qu’elles ont des conséquences politiques et sociales non négligeables. Le deuxième paradoxe, qui concerne également la période qui suit le 7-Octobre est tout aussi inquiétant. L’université est le lieu même du conflit des facultés comme le dirait Kant. L’université sert à apprendre, et à apprendre ce que signifie le dialogue, le débat raisonné, l’échange d’opinions sur fond de faits. C’est à l’université que l’on fait, en principe, l’expérience de l’honnêteté, mais aussi de la contradiction : d’une part, je dois administrer la preuve de ce que je dis ou écris ; d’autre part, je fais l’expérience que mon opinion bute sur celle des autres, en principe une expérience heuristique. Or, c’est au sein même de l’université que ces deux principes ont été secoués : la probité et l’administration de la preuve ont été malmenées, l’échange d’opinions a été rendu parfois impossible ou impraticable. Il me semble que, ici aussi, la vérité subjective l’emporte sur la factualité et que l’identité des individus qui s’expriment prévaut sur leur statut de citoyen universitaire. Ce n’est pas le cas partout et ce n’est pas une politique concertée de l’université, loin de là. Je me contente de décrire les effets d’un événement politique, en l’occurrence le 7-Octobre, sur ce que nous avons pu observer dans nos institutions.

L’ombre de Philip Roth

Dans son essai L’Ère des impostures, Astrid von Busekist explore les zones grises de l’identité en commençant par Coleman Silk, le héros du roman de Philip Roth, La Tache, qui, étant noir, choisit de se faire passer pour un blanc, juif de surcroît. Cet acte que l’autrice présente comme une « imposture d’émancipation » ou de « passing » est suivi d’une galerie d’imposteurs identitaires réels et d’un genre très différent de ce héros de fiction : Rachel Dolezal, cette militante américaine antiraciste blanche célèbre pour s’être fait passer pendant des années pour une femme noire et s’identifiant comme telle. Ou encore des militantes féministes ou antiracistes canadiennes prétendant avoir des ancêtres amérindiens. Et enfin, le cas de ces non-Juifs se faisant passer pour des victimes de la Shoah.

Philip Roth (1933-2018) n’a certes jamais consacré de roman aux imposteurs contemporains qui se sont fait passer pour noirs, amérindiens ou victimes de la Shoah. Il est néanmoins difficile de ne pas imaginer l’intérêt qu’auraient suscité chez lui ces personnages dont l’identité publique s’effondre soudain lorsque leur imposture est révélée. Ils auraient sans doute éveillé son ironie, parce qu’ils concentrent plusieurs des problématiques qu’il a abordées dans ses romans : le désir de devenir quelqu’un d’autre, la fabrication de soi, le mensonge, la tyrannie des identités, la racialisation de la culture. Mais ils auraient également introduit une inversion troublante de la figure de Coleman Silk. Celui-ci ne cherche pas à acquérir le prestige d’une identité minoritaire : il tente au contraire d’échapper à l’identité que la naissance lui a imposée. Chez lui, le « passage » relève d’une volonté radicale de s’émanciper.

La question des fausses victimes de la Shoah aurait sans doute touché Roth différemment. On peut imaginer qu’il l’aurait abordée avec cette même ambiguïté et cette même subtilité qui caractérisent Opération Shylock (1993). Dans ce roman vertigineux, Roth affronte directement les conséquences de la Shoah, mais aussi les usages de la mémoire, les identités juives et israéliennes, le dédoublement et l’imposture.

Les fausses victimes de la Shoah auraient ainsi pu lui apparaître comme une forme particulièrement amère d’usurpation. S’inventer une destinée de survivant, c’est alors non seulement falsifier une biographie, mais s’approprier une mémoire dont Roth n’a cessé d’explorer le poids, les contradictions et les métamorphoses.

L’Ère des impostures d’Astrid von Busekist entre singulièrement en résonance avec l’œuvre de Roth. Là où il faisait travailler la fiction, l’ironie et l’ambiguïté, elle propose de conceptualiser des phénomènes dont ses romans avaient déjà révélé la puissance : la tentation de se fabriquer soi-même son identité, le désir d’échapper aux assignations, le poids du regard collectif et, surtout, la volonté des groupes, surtout minoritaires, à décider des appartenances.

C’est précisément ici que L’Ère des impostures devient particulièrement intéressante et pertinente. Car le livre ne se contente pas d’établir une galerie, parfois stupéfiante, de falsificateurs d’identité. Son véritable enjeu apparaît lorsqu’il explore l’une des contradictions les plus révélatrices de notre conception contemporaine de l’identité. Jamais, peut-être, n’avons-nous affirmé avec autant de force le droit de l’individu à déterminer souverainement son identité. Chacun serait libre de définir ce qu’il est plutôt que d’accepter ce que la naissance, la société ou l’histoire prétendent lui imposer.

Or, au moment même où cette souveraineté individuelle est proclamée, les appartenances collectives semblent faire l’objet d’une surveillance toujours plus attentive. Plus l’individu revendique le droit de dire « je suis », plus le groupe auquel il prétend appartenir paraît tenté de lui répondre : « ce n’est pas à toi d’en décider ». Nous célébrons le sujet qui se définit lui-même tout en renforçant le pouvoir des communautés de décider qui peut légitimement franchir leurs frontières.

L’Ère des impostures pourrait presque se lire comme le prolongement théorique de certaines intuitions romanesques de Philip Roth. Le personnage de Coleman Silk en serait la figure tutélaire : non pas simplement un imposteur, mais un homme qui fait de sa propre existence une formidable tentative d’échapper aux assignations identitaires mais qui échoue en découvrant tragiquement qu’on n’échappe pas à ses origines ni au groupe auquel on est censé appartenir. 

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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