Charité crétine…

Nicolas Zomersztajn
Dans un appel à ses « amis juifs » publié dans la presse flamande, l’évêque d’Anvers, Johan Bonny, a virulemment nazifié Israël en l’accusant de commettre un génocide à Gaza. Mais toute la singularité de sa diatribe anti-israélienne réside dans la stigmatisation théologique véhiculée par l’antijudaïsme chrétien.
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Le 9 novembre dernier, Johan Bonny, évêque d’Anvers, a fait ce que sa conscience lui dictait en publiant dans De Standaard une tribune intitulée « Amis juifs, je ne peux plus rester silencieux face à ce qui se passe à Gaza. » (« Joodse vrienden, ik kan niet langer zwijgen over wat gebeurt in Gaza. ») Non seulement il ne peut plus se taire face aux massacres de milliers d’enfants palestiniens, mais il appelle les principaux représentants juifs de Belgique à condamner avec lui la violence meurtrière de l’État d’Israël. Sa démarche semble d’emblée rédhibitoire, car il brandit immédiatement la vieille antienne antisémite – accusant les Juifs d’être plus loyaux vis-à-vis d’Israël que leur propre pays, uniquement parce qu’ils sont Juifs – lorsqu’il affirme que « ses amis juifs » ne vont pas condamner la réaction israélienne à Gaza, car « ils ont une très grande loyauté envers Israël ».

L’évêque d’Anvers l’assume explicitement dans cette tribune et dans les propos qu’il tiendra ensuite sur les antennes de la VRT, c’est en tant que chrétien qu’il s’exprime « en puisant dans l’histoire de notre religion ». L’accroche de sa tribune donne tout de suite la tonalité de son discours. Il invoque d’abord le silence du pape Pie XII face à l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale pour justifier son intervention médiatique : « Je pense rarement, voire jamais, au pape Pie XII (1876-1958). Sauf ces derniers jours et semaines, depuis les violences du Hamas le 7 octobre et les bombardements à Gaza. À partir des années 1960, le pape Pie XII serait resté neutre trop longtemps. Il n’aurait pas réagi assez durement contre la puissante Allemagne. Cela lui a valu le surnom de « pape nazi » dans certains milieux. » Il prend ainsi fait et cause pour les Palestiniens, avec transfert à leur profit du schéma hérité de la Shoah : l’extermination d’un peuple sans défense par une puissance militaire surarmée. Les soldats de Tsahal ont pris la place des SS allemands, les Palestiniens celle des Juifs et l’évêque d’Anvers ne prendra évidemment pas celle de Pie XII, car comme il le souligne : « Où commence et où finit le silence coupable ? Du passé au présent, il n’y a qu’un petit pas. Dans le journal de ce matin, j’ai lu que quatre mille enfants sont déjà morts à Gaza, soit environ quatre cents chaque jour. “Gaza est devenu un cimetière pour les enfants’’, a déclaré le porte-parole de l’UNICEF, James Elder. “Et pour tout le monde, c’est un enfer’’. Pourquoi suis-je assis ici en tant qu’évêque et me tais-je ? De qui ou de quoi dois-je me retenir ? » Et d’ajouter ensuite : « L’explosion finale s’est produite. L’offensive finale semble avoir commencé. Personne ne croit désormais à la coexistence pacifique dans l’ancien territoire sous mandat de la Palestine. Les enfants doivent mourir. Les jeunes doivent partir. Les autres se radicaliseront (que feraient-ils d’autre ?). Et après Gaza, la Cisjordanie suivra. »

« Destin similaire des Juifs et des Palestiniens »

L’évêque d’Anvers ne se contente pas de nazifier Israël. Il appréhende les Juifs à travers le prisme victimaire des persécutions qu’ils ont subies dans leur histoire, sans d’ailleurs rappeler le rôle de l’Église catholique dans celles-ci. C’est précisément en raison des persécutions passées qu’il attend du peuple juif qu’il soit plus compréhensif et conscient de ce qui arrive aujourd’hui au peuple palestinien : « Si le peuple juif dit – ce que je comprends – qu’il a fait l’expérience de la souffrance et de la souffrance collective – ce qui est également exact – alors c’est précisément à partir de cette histoire qu’il devrait être d’autant plus capable de comprendre les peuples qui subissent aujourd’hui un sort similaire. Je ne dis pas le même sort, je n’utilise pas le même mot pour le désigner. Mais il s’agit néanmoins d’un destin similaire, à savoir celui d’être trop intégré au monde et de devoir le quitter. Pas seulement ici ou là, mais presque en tant que peuple. L’expérience de son passé doit certainement donner au peuple juif le sentiment de ce qu’un peuple peut faire à un autre. »

Même si l’évêque d’Anvers entretient sciemment la confusion entre sa foi et son militantisme politique, il poursuit sa justification en convoquant les évangiles et les apôtres pour mieux mettre en exergue ce qui distingue les catholiques des Juifs. « En tant qu’évêque, je veux me limiter à mon domaine, celui de la foi. Chrétiens et Juifs partagent en grande partie les mêmes écrits sacrés, les livres que nous appelons l’Ancien Testament. Mais dans notre interprétation de ces écrits, nous ne sommes en aucun cas sur le même chemin depuis la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Cette différence ne concerne pas des accessoires, mais le cœur du problème : le fait que l’amour de Dieu et le salut de Dieu ne sont plus liés à un pays, une race ou une culture spécifique. Au cœur du christianisme se trouve l’universalité du salut. Tous les droits et devoirs associés à la foi chrétienne ont une signification universelle. Ils transcendent tout intérêt privé, même tout intérêt religieux privé. Par conséquent, selon l’opinion chrétienne, il n’y a aucune parole de Dieu dans l’Ancien Testament qui, après la mort et la résurrection de Jésus, puisse légitimer une récupération violente ou une expansion militaire du soi-disant “pays biblique’’. Le Dieu d’Israël est le Père de tous les peuples, comme le dit la Genèse. » Présenté comme un plaidoyer d’humaniste soucieux du sort dramatique des Palestiniens, l’appel de l’évêque d’Anvers est une véritable offensive lancée contre le judaïsme. Il revient à la charge avec la vocation universelle d’une Église catholique dépositaire d’un message d’amour adressé à tous, qu’il oppose au particularisme du judaïsme que les Juifs ne peuvent s’empêcher de transformer en repli sur soi et en nationalisme exacerbé et belliqueux comme en Israël. Heurtant les chrétiens dans leur amour universel de l’humanité, ce particularisme juif serait donc la source des problèmes du Proche-Orient.

Salmigondis d’une pauvreté intellectuelle et spirituelle

« Si un étudiant me remet une dissertation identique à celle des déclarations de Johan Bonny, je lui colle un deux sur vingt ! », fustige un historien spécialiste des relations judéo-chrétiennes, préférant conserver l’anonymat en raison de ses fonctions actuelles au sein d’organisations internationales actives dans le dialogue judéo-chrétien. « C’est un salmigondis d’une pauvreté intellectuelle et spirituelle. Il jette à la figure du grand public des éléments théologiques compliqués qui doivent être traités avec nuance et saisis dans toute leur complexité. En faisant cela, il ne fait que trahir sa fidélité à la théologie de la substitution développée par les textes des apôtres et confirmée par différents conciles qualifiant le christianisme de verus Israel (le véritable Israël) qui aurait remplacé le judaïsme décrit alors comme le vetus Israel (l’ancien Israël). » L’antijudaïsme chrétien des déclarations de l’évêque d’Anvers ont également suscité la réprobation de Vivian Liska, directrice de l’Institut des études juives de l’Université d’Anvers, et de son collègue Dennis Baert, chargé de cours au sein de cette même institution. Dans une tribune qu’ils ont cosignée dans De Standaard, ces deux chercheurs ont aussi démontré la méconnaissance du judaïsme de cet homme d’église. « La tradition juive n’a jamais eu besoin de la mort et de la résurrection du Christ pour comprendre que “le Dieu d’Israël est le père de tous les hommes’’. L’universalité de la valeur humaine à partir de la création de l’homme à l’image de Dieu fait partie des plus anciens enseignements juifs, des siècles plus anciens que le christianisme. Oui, la tradition juive pense différemment de la tradition chrétienne en ce qui concerne la relation entre l’universalité et la particularité. Là, en effet, nous ne sommes pas sur la même voie. Dans la tradition juive, tout le mystère de l’être humain réside dans le fait qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes tous liés et pourtant différents les uns des autres. C’est en partie pour cette raison que les Juifs n’ont pas essayé pendant des siècles, au nom de “l’universalité du salut’’, de convertir, bon gré mal gré, par le feu et l’épée, tous les habitants de la planète, des non-croyants aux peuples colonisés », soulignent-ils pour déplorer ensuite la démarche de l’évêque d’Anvers. « En quelques paragraphes, Bonny porte un préjudice considérable à plus de 60 ans de dialogue et de réconciliation entre Juifs et chrétiens. Il utilise de nombreux clichés issus de la longue histoire de l’antijudaïsme chrétien : “les Juifs’’ aveuglés par leur refus de reconnaître le Christ et interprétant mal leurs propres textes, “les Juifs’’ qui ont perdu leur alliance avec Dieu maintenant que les chrétiens comprennent la véritable portée universelle de cette alliance, “les Juifs’’ avec leurs lois matérielles face à l’amour spirituel des chrétiens, “les Juifs’’ qui attendent le moment propice pour assassiner des enfants. »

L’exemple d’Amalek

L’évêque d’Anvers se permet d’entretenir l’hostilité envers les Juifs en s’appuyant sur la théologie catholique. En revanche, il ne supporte pas que les dirigeants israéliens puissent se référer à l’histoire juive dans leurs discours. L’évêque Bonny trouve « exaspérante la façon dont certains dirigeants politiques et militaires d’Israël détournent les thèmes bibliques pour légitimer leurs actions meurtrières ». Selon lui, ils « nuisent à l’image de leur religion et de toutes les religions du monde et renforcent l’impression que la religion est liée au sang, à la terre et à la violence »[1]. On peut en effet regretter que le Premier ministre Benjamin Netanyahou ait notamment invité les Israéliens à « se rappeler ce qu’Amalek vous a fait subir » lorsque l’offensive terrestre à Gaza a été lancée. Mais pour l’évêque d’Anvers, le recours à cette métaphore biblique n’est qu’une preuve supplémentaire de la volonté génocidaire des Israéliens envers les Palestiniens. « En annonçant une nouvelle phase de l’offensive sur Gaza, M. Netanyahou a fait référence à Amalek, un peuple de la Bible hébraïque que les Israélites étaient censés exterminer pour se venger. “Souvenez-vous de ce que les Amalécites vous ont fait, selon notre sainte Bible’’, a-t-il déclaré », fait remarquer Johan Bonny. « Le texte biblique auquel il se réfère est Samuel 15:3. Le texte se lit comme suit : “Allez, frappez-les et détruisez tout ce qu’ils possèdent. Ne les épargnez pas, mais tuez-les, hommes et femmes, nourrissons et enfants en bas âge, bœufs et moutons, chameaux et ânes.’’ Cela revient à donner un fondement biblique à une extermination totale jusqu’au dernier. »[2] À Nouveau, l’évêque d’Anvers mélange tout. Dans son essai Réflexions sur la question antisémite (Éditions Gallimard), Delphine Horvilleur se penche longuement sur l’exemple d’Amalek pour expliquer l’antisémitisme à travers les siècles. À cette occasion, elle rappelle à juste titre qu’Amalek n’est pas une incitation au meurtre, mais plutôt le nom donné par les commentateurs de la Torah aux pires ennemis des Juifs, les antisémites. La « critique » de l’évêque d’Anvers n’est donc pas innocente. Apportant de l’eau au moulin antisémite, elle pourrait faire songer à une Histoire juive « avec une grande tache », celle des Juifs déjà oppresseurs, massacreurs, génocidaires et finalement encore déjà usurpateurs d’une terre qui ne leur appartenait pas.

Le procédé n’est pas neuf. En 1996 “Le secret de l’abbé Pierre de Michel-Antoine Burnier et Cécile Romane, éditions Mille et une nuits, Paris”, l’abbé Pierre avait défrayé la chronique en reprochant aux Juifs leur attachement à Israël et en remettant en cause l’idée de « terre promise » dans des termes virulemment antisémites. « Je ne peux pas ne pas me poser cette question : que reste-t-il d’une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient de le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu’ils y entrent ? Quand on relit le livre de Josué, c’est épouvantable ! C’est une série de génocides, groupe par groupe, pour en prendre possession ! Alors foutez-nous la paix avec la parole de Terre promise ! Je crois que – c’est ça que j’ai au fond de mon cœur – que votre mission a été la diaspora, la dispersion à travers le monde entier pour aller porter la connaissance que vous étiez jusqu’alors les seuls à porter, en dépit de toutes les idolâtries qui vous entouraient. »[3] Ces déclarations reprennent l’ancienne thématique chrétienne d’un peuple déicide condamné à errer que l’Église a condamnée à l’occasion de la déclaration Nostra Ætate issue de Vatican II, et elles inscrivent la pulsion génocidaire au cœur de la tradition juive. Des sophismes dont se délectent tous les négationnistes.

Jésus, ce Palestinien

L’évêque d’Anvers termine son appel en rappelant encore qu’il s’exprime en tant que chrétien. « Mais en parlant ainsi, je suis obligé par la différence essentielle – et donc par le message même – pour lequel Jésus de Nazareth est mort sur la croix. Déjà à cette époque : un Juif de Palestine, âgé de 33 ans. » Cette allusion lui permet de se raccrocher aux musulmans en laissant entendre que Jésus était Palestinien et que les Juifs s’en prenaient déjà aux Palestiniens à cette époque en tuant le plus noble d’entre eux. Mais Johan Bonny ne dit pas que lorsque Jésus le Galiléen, et non pas le Palestinien, est tué par les Romains (et non pas les Juifs), il s’agit de la province de Judée. Ce n’est qu’en 135, après l’échec de la révolte de Bar Kohba, que l’Empereur Hadrien décide de nommer cette province Syria Palæstina en guise de mesure punitive envers les Juifs, dont la province de Iudaea évoquait le nom.

Quelle que soit la sincérité de son indignation, les propos de l’évêque d’Anvers n’en demeurent pas moins d’une grande violence envers les Juifs. Dans un climat de résurgence de l’antisémitisme, sa posture est même dangereuse, car en tant que membre du clergé, il a réhabilité le registre révolu de ce que Jules Isaac qualifiait d’enseignement du mépris dans lequel l’antisémitisme moderne a pris racine. Les Juifs de Belgique ne lui ont jamais demandé de se taire, mais ils attendaient de lui qu’il s’abstienne de lectures religieuses faites de préjugés antisémites et d’idées simplistes face à cet « Orient compliqué ».

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Esther et Etienne Kervyn
Esther et Etienne Kervyn
6 mois il y a

quelle tristesse, cette situation nous préoccupe, nous avons travaillé durant 43 ans pour le “vivre ensemble” nous avons organisé des rencontres, invitant juifs chrétiens, musulmans ,laïcs à faire un tour de table. autour d’une collation, en compagnie de gens spécialisés chacun dans leur domaine. tout cela pourquoi? Monsieur Johan Bonny, aurait du réfléchir à deux fois avant d’avancer des propos inexacts et offensants, car son attitude éveille une avalanche de haine supplémentaire, dont on se serait bien passé!

François Braem
François Braem
5 mois il y a

“(…) Johan Bonny, a virulemment nazifié Israël en l’accusant de commettre un génocide à Gaza (…)” – COMMENTAIRE – Ayant soigneusement lu et relu le texte de Johan Bonny – en néerlandais et en français -, je ne trouve nulle part dans son texte une accusation de génocide s’agissant du gouvernement israélien actuel ou de l’Etat d’Israël

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