Claudia Sheinbaum, vent de nouveauté au Mexique

Laurent-David Samama
Progressiste au CV remarquable, la nouvelle présidente du Mexique est devenue la première personnalité juive à diriger un pays de plus de 50 millions d’habitants au terme d’une campagne percutée par l’antisémitisme.
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Des centaines de milliers de personnes sont massées sur le Zocalo, dans le centre historique de Mexico. À l’endroit même où les Aztèques avaient coutume de célébrer leurs grandes victoires, une fois n’est pas coutume, c’est une femme, la première présidente de l’histoire du pays, que la foule salue. Issue des rangs de la gauche, Claudia Sheinbaum prend ainsi la suite du populaire Andrés Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, après avoir largement défait le candidat de la droite, Xóchitl Gálvez. Une bonne nouvelle pour le camp progressiste, tandis qu’ailleurs les perspectives politiques s’assombrissent : aux États-Unis où l’on rejoue un duel peu enthousiasmant d’octogénaires, en Europe où l’extrême droite s’apprête à faire une percée inédite au Parlement.

Sheinbaum, elle, est faite d’un autre bois. Petite-fille de Juifs d’Europe orientale émigrés au Mexique dans les années 1940 pour fuir la barbarie nazie, « La Presidenta » affiche un CV hors du commun. Fille de chimiste, elle commence par poursuivre des études de physique avant de devenir la première femme du Mexique à mener une thèse en ingénierie énergétique. La suite de son cursus se déroule en Californie, à l’Université de Berkeley ; un parcours remarquable qui lui permet d’intégrer, en 2007, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) récompensé du Prix Nobel de la Paix la même année. Sheinbaum aurait pu s’arrêter là. Mais voilà qu’elle se pique de politique ! En 2015, elle est élue maire du district de Tlalpan, en périphérie de la capitale, puis de toute la ville de Mexico. Une rampe de lancement idéale pour succéder à AMLO. Désignée candidate du Mouvement de régénération nationale (Morena), elle se lance alors dans une campagne marathon, au cours de laquelle elle sillonne les 32 États de son pays, des plus petits bourgs aux oasis de prospérité et jusque dans les régions économiquement sinistrées du sud du pays. Le tout dans un contexte particulièrement sanglant. En dépit des réformes menées sur les plans sécuritaires et économiques, le Mexique demeure miné par la corruption, la criminalité (dix femmes y sont assassinées chaque jour) et le pouvoir tentaculaire de narcotrafiquants qui n’hésitent plus à s’en prendre aux élus pour conserver leur mainmise.

« Juive et étrangère en même temps »

Reste que ce ne sont pas les narcotrafiquants qui auront donné à Claudia Sheinbaum le plus de fil à retordre. Au cours d’une campagne violente et souvent houleuse, l’identité juive de la candidate issue des rangs de la gauche n’aura cessé de revenir, contre son gré, au cœur des débats. Au cours des derniers mois, une accusation revenait en boucle : celle de ne pas être totalement mexicaine. Un soupçon largement entretenu par l’ancien Président Vicente Fox qui, à plusieurs reprises, qualifia Sheinbaum de « Juive bulgarienne » comme pour mieux la disqualifier. Décidément acharné, le même Fox se servit ensuite d’une photo prise sur le vif dans laquelle, à la suite d’un déplacement de campagne, la candidate se voyait offrir un médaillon et une croix, brièvement passés autour du cou. « Juive et étrangère en même temps » s’empressa alors de tweeter l’ex-Président, tandis qu’une partie de l’opinion se demandait si la mexicanité de la candidate était finalement bien avérée. Pour mettre un terme aux affabulations, de la même manière que le fit Barack Obama quelques années auparavant, Sheinbaum n’eut d’autre choix que de rendre public (par deux fois) son certificat de naissance. On apprit à cette occasion que la politicienne est née en 1962 à Mexico. Mais ceci ne freina ni les attaques ni même les caricatures où apparaît la socialiste affublée d’un nez disproportionné et de doigts crochus.

Désormais au pouvoir, Sheinbaum a rejoint le cercle fermé des rares chefs d’État juifs en dehors d’Israël, qui plus est dans un pays de plus de 50 millions d’habitants. Une performance loin d’être anodine dans un pays de tradition catholique. Mais parmi la petite communauté juive locale (- de 1 % de la population) plutôt engagée à droite, la Presidenta n’a pas remporté tous les suffrages. On lui reproche une position souvent critique envers le gouvernement israélien, notamment à la suite des bombardements sur Gaza, et une trop grande discrétion autour de ses origines. Une stratégie qui contraste avec ses débuts en politique, lorsque la fille de Carlos Sheinbaum Yoselevitz et d’Annie Pardo Cerno, d’ascendance ashkénaze lithuanienne du côté paternel et séfarade (Bulgarie) du côté maternel, n’hésitait pas à parler de sa « fierté de femme juive » et de la tradition juive laïque qui entourait le foyer de son enfance.

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