Du Covid-19 à l’Ukraine, extension du domaine complotiste

Stéphane Meyer
Le reflux de la pandémie de covid-19 n’a pas emporté avec lui tous les adeptes des récits complotistes. Ils dénonçaient les prétendus risques de la vaccination contre le Covid-19 et hurlaient à la dictature sanitaire. Aujourd’hui, ils se sont emparées de l’invasion de l’Ukraine par la Russie pour proposer leur propre récit complotiste systématiquement favorable à Vladimir Poutine.
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Des groupuscules et individus ayant minimisé la dangerosité du Covid-19 et crié à la dictature sanitaire relativisent l’ampleur de l’invasion russe, en rejettent la responsabilité sur l’Occident et évoquent surtout cette guerre en reprenant toute la propagande du Kremlin sans la moindre distanciation critique. Dans leur écosystème, il va de soi que c’est l’OTAN qui a déclenché cette guerre et que Zelenski est à la tête d’un régime nazi à la solde des Occidentaux.
Des milieux très remontés contre le traitement médiatique de la crise sanitaire s’en prennent à nouveau aux médias traditionnels qui, selon eux, intoxiquent les citoyens de leurs « média mensonges ». Les uns affirment que la guerre en Ukraine, comme la pandémie, a été planifiée par les « élites mondialistes corrompues ». L’objectif étant de distraire la population du scandale des vaccins. Les autres se focalisent sur les manipulations des multinationales pour accroître leurs profits, à l’image de l’enseignant catholique belge pseudo reporter Pierre Piccinin da Prata qui écrit le 31 mars 2022 sur sa page Facebook : « Après une pandémie qui a permis à nos gouvernements ultralibéraux de saigner notre Sécurité sociale au profit de l’industrie du médicament, la guerre en Ukraine devient le prétexte de continuer la spoliation des fonds publics, au profit, cette fois, de l’industrie de l’armement et des financiers qui spéculent sur le blé et les énergies ». D’autres encore, plus tordus, s’évertuent même à tisser un lien entre la pandémie et la guerre en Ukraine. Vladimir Poutine aurait envahi l’Ukraine pour y détruire des laboratoires biomédicaux dans lesquels les Etats-Unis travailleraient à l’élaboration d’un prochain virus plus virulent. C’est le cas de l’influenceur complotiste New Age belge Jean-Jacques Crèvecœur. Dans une vidéo diffusée le 28 février 2022 sur YouTube, il explique très sérieusement que la Russie bombarde l’Ukraine pour empêcher la prochaine pandémie de Bill Gates : « Poutine a visé dès le départ, a bombardé de façon extrêmement précise les emplacements des laboratoires biologiques en Ukraine où sont produits les armes pour la prochaine pandémie qui sera beaucoup plus mortelle que la précédentes. Poutine s’attaque spécifiquement et uniquement à la milice néonazie et aux dirigeants ukrainiens néonazis. Poutine nettoie le marais, c’est-à-dire nettoyer un pays comme l’Ukraine de toute la fange néonazie qui se préparait pour le prochain coup d’Etat contre les peuples du monde et pour accélérer la mise en place d’un gouvernement mondial ». Quelle que soit le récit fantaisiste qu’ils diffusent, l’importance prise par la guerre en Ukraine ne fait que confirmer leurs certitudes selon lesquelles le Covid-19 n’était une manipulation médiatique.

D’autres mouvances complotistes apportant leur soutien à Poutine sont surtout animés par une ancienne et solide hostilité aux Etats-Unis et à l’impérialisme américain incarné par l’OTAN. Cette mouvance est illustrée jusqu’à la caricature par Michel Collon, ce Belge s’autoproclamant spécialiste de la désinformation médiatique sur son site internet de « réinformation » Investig’Action. Dans une vidéo, il décrivait le massacre de russe de Boutcha comme « le Médiamensonge du jour » qu’il décrypte en « dix questions sans réponses ». Toujours en prenant soin de ponctuer ses titres chocs par des points d’interrogation, il en fait de même pour le bombardement du théâtre de Marioupol : « Théâtre de Marioupol : une mise en scène ? – Le MédiaMensonge du jour ». Et à chaque fois, les coupables sont désignés : les Etats-Unis et ses alliés de l’OTAN. « Il y a une forme de nombrilisme dans leur posture », constate Rudy Reichstadt, Membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès et fondateur de ConspiracyWatch, l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot, dans l’entretien qu’il nous a accordé. « Ils font preuve d’un ethnocentrisme étonnant qui les conduit à désigner systématiquement l’Occident comme l’auteur du mal et la cause des malheurs du monde. C’est cette causalité diabolique qui explique tout. Ils ramènent ainsi tout aux manœuvres fantasmés ou réels de l’Occident et des Etats-Unis. Paradoxalement, en critiquant l’Occident, ils le replacent au centre de tout. C’est étonnant car ils ne cessent de parler de multilatéralisme et de non-alignement ».

Relativisme et tyrannophilie

S’ils ont chacun des obsessions et des idéologies différentes, le dénominateur commun de tous ces complotistes réside dans la croyance qu’on leur ment. Le « on » c’est le système, c’est-à-dire les médias traditionnels, les experts et le gouvernement. Comme ils s’efforcent de prendre systématiquement le contrepied du système, ils s’abreuvent à de sources anonymes et officielles mais issues de régimes non démocratiques. « Pour ces mouvances complotistes, la démocratie n’est qu’une illusion encore plus dangereuse que les régimes autoritaires et les dictatures parce qu’elle ment sur sa véritable nature », souligne Rudy Reichstadt. « C’est ce qui explique leur complaisance envers ces dictatures et leur capacité de renverser la réalité et d’inventer des mondes parallèles orwellien. Certains peuvent être fascinés par ces régimes autoritaires ou totalitaires mais je pense que c’est surtout le relativisme qui les conduit à effacer toute distinction entre une démocratie et une une dictature. Ils font ainsi abstraction des caractéristiques de la démocratie 

« Pour ces mouvances complotistes, la démocratie n’est qu’une illusion encore plus dangereuse que les régimes autoritaires et les dictatures parce qu’elle ment sur sa véritable nature »,

que sont les contre-pouvoirs, la presse pluraliste, la société civile, etc., mais aussi de la nature des dictatures où les libertés fondamentales sont étouffées ou inexistantes. Je pense que c’est surtout ce relativisme qui les pousse à la tyrannophilie. Au nom de l’idée qu’il se font de la démocratie réelle, ils en arrivent paradoxalement à soutenir des régimes non démocratiques ».
Cette forme de relativisme apparait clairement dans la manière avec laquelle les autorités russes diffusent leur propagande à travers le monde. Au cœur de ce dispositif de manipulation de l’information et de déstabilisation des institutions démocratiques occidentales, Russia Today (RT) et Sputnik jouent un rôle central. Ces deux « médias » russes diffusées en plusieurs langues alimentent la complosphère internationale d’éléments de langage pro-Poutine. La stratégie est toujours la même : il s’agit de multiplier les narratifs complotistes pour créer un doute sur l’établissement des faits tels qu’ils sont rendus par les médias occidentaux sérieux. Avec la négation de l’objectivité journalistique et la promotion de vérités soi-disant alternatives, RT et Sputnik exacerbent le relativisme en semant la confusion dans l’esprit des téléspectateurs et des internautes. Et lorsque les médias traditionnels occidentaux font leur travail en démontant ces mécanismes de propagande déployés par RT, les dirigeants de cette chaîne les tournent en dérision ou invoquent la liberté d’expression afin de les disqualifier. C’est ce qui a poussé fin février 2022 la Commission européenne à interdire RT et Sputnik de diffusion dans toute l’Union européenne.

Sharp Power russe

Bien que cette mesure de bannissement fasse hurler les colmplotistes et permette à ces officines de propagande de se présenter en victimes de l’intolérance et la crispation des Européens, elle rend crédible la réponse européenne face à la propagande russe. « Qui regrettera l’interdiction de diffusion de RT et Sputnik ? », s’interroge Rudy Reichstadt. « Ces officines ne manqueront pas au journalisme ni à l’esprit critique. Certains journalistes ont faire part de leur désapprobation face à la fermeture de ces chaînes de télévision au nom de la liberté d’expression et de la possibilité de voir ce que la Russie explique sur ces médias. Je pense qu’il fallait plutôt prendre au sérieux ce que ces chaines disaient depuis des années et que ce ne sont pas des médias d’information mais des organes de propagande très particuliers. Ce ne sont pas des instruments de soft power mais de sharp power ». Loin de chercher à convaincre, séduire et à persuader les autres Etats sans avoir à user de leur force ou de la menace, le sharp power consiste à manipuler et à gérer des informations à son propos dans les médias d’information et les systèmes éducatifs d’un autre pays afin d’induire en erreur ou de diviser l’opinion publique d’un pays ciblé, ou pour masquer ou détourner l’attention d’informations négatives le concernant. Contrairement au soft power où il est question de subjuguer et de magnifier ses propres réalisations, le sharp power s’exerce en salissant l’ennemi et semant la division chez lui. Ce qui s’apparente à une forme de guerre de l’information. Les Russes l’assument pleinement d’ailleurs et ne se priveront pas de continuer à faire endosser à RT et à Sputnik le rôle de « troll » semant la discorde et la confusion auprès des opinions publiques occidentales pour affaiblir et discréditer l’Occident libéral tant honni par Poutine et ses soutiens. Une chose est donc certaine : quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, le complotisme a encore de beaux jours devant lui.

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Kahn
Kahn
2 années il y a

Le journalisme aujourd’hui prend-t-il du recul lorsqu’il traite de l’information ?
La guerre en Ukraine permet aux États-Unis de se rapprocher dangereusement de la Russie. L’OTAN aux portes de la Russie représente un danger crucial pour la Russie, qui est un pays européens dans lequel nous avons des intérêts économiques puissants.
L’Ukraine a-t-elle respecté les accords de Crimée de 2014 ?
Les États-Unis n’attisent ils pas le feu en armant l’Ukraine et en nous entraînant, nous européens, dans une destruction de l’économie russe ?
Le rôle de l’Europe est-il pas d’imposer la paix en faisant pression sur notre allié ukrainien ?
De la même manière, l’obligation vaccinale pour des enfants, alors que nous n’avons aucun recul, ne représente-t-il pas un danger ?
La France et l’union européenne achètent des stocks considérables de vaccin alors que la dangerosité du virus est aujourd’hui très faible. S’ils sont achetés, c’est bien pour être utilisés ensuite. Cela alors même que nous n’avons toujours pas de recul sur les effets du vaccin.

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