Esprit de Cordoue, es-tu là ?

Noémi Garfinkel
Les 14, 15 et 16 novembre, le collectif « D’accord de ne pas être d’accord », l’Amitié Judéo-Musulmane de France et l’Asbl Le Foyer organisent, en partenariat avec le service des relations publiques du Parlement bruxellois, un événement de promotion du dialogue entre les communautés, inspiré par l’esprit de Cordoue. Une initiative citoyenne destinée à plus de 500 élèves bruxellois à laquelle le CCLJ apporte son soutien.
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Est-il possible de faire revivre à Bruxelles un peu de l’esprit de Cordoue, cette disposition intellectuelle empreinte de curiosité et de tolérance que le Collectif « D’accord de ne pas être d’accord » a empruntée, pour nommer son projet, à la période lumineuse, qui vit, dans le sud de l’Espagne médiévale, juifs, chrétiens et musulmans vivre ensemble selon un modèle fécond de cohabitation pluri-religieuse ?

C’est le pari lancé par ce collectif polyphonique belge né en 2014 à la suite de l’exportation du conflit au Proche-Orient, afin de répondre aux comportements de haine par la parole, l’échange et le dialogue. Issus d’horizons professionnels variés, déterminés à mettre en valeur la nécessaire pluralité des idées dans le débat démocratique, les membres du Collectif sont président d’Asbl (Rachid Barghouti), écrivains (Agnès Bensimon, Michel Gheude) et psychologue (Danielle Perez). Ils collaborent régulièrement avec des artistes (poètes, comédiens, musiciens…), des associations et des travailleurs sociaux de terrain, des lieux d’expression citoyenne et des acteurs culturels, nous enjoignant à « accepter nos désaccords tout en nous rassemblant autour de ce qui nous rapproche, à l’opposé des courants fondamentalistes faits de pensée unique et qui rejettent la diversité. Le Collectif propose d’écouter davantage nos dissonances, d’explorer les altérités plutôt que les identités, pour créer des ponts entre les personnes, tout en abordant aussi ce qui distingue et différencie ».

À travers des rencontres dont le format, le contenu, le public et la saveur varient au gré d’une position d’ouverture constante dont tous témoignent, c’est au fil des années tantôt la question de l’identité qui a été explorée avec Rachel Khan, Sam Touzani et Nadia Geerts, tantôt une exposition de photos, un questionnement de l’identité par le rire avec Sam Touzani et Sabyl Ghoussoub, et une représentation musicale de Naomi Aguilera qui ont été présentés à La Tricoterie. Le témoignage et les animations des poètes francophone Laurence Vielle, néerlandophone Geert Van Istendael et d’origine irakienne Salah Al Hamdani et Ronny Someck, au Parlement bruxellois ou au théâtre Le Public, ainsi que des rencontres culinaires ouvertes à tous autour de la confection de pain selon différentes traditions font également partie des multiples déclinaisons de l’esprit de Cordoue mises en œuvre par le Collectif ces dernières années.

Sensibiliser à cet héritage culturel

Fort d’une première expérience réussie en mars 2022 à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui a eu lieu à la demande de Jack Lang et sur proposition d’Edgar Laloum, éducateur spécialisé, écrivain et vice-président de l’Amitié Judéo-Musulmane de France (AJMF), le Collectif réitère l’expérience à Bruxelles le 16 novembre prochain, en collaboration avec le Parlement bruxellois, cette fois-ci avec le souhait de sensibiliser la jeunesse belge à cet héritage culturel, dont l’insaisissable nature provoque parfois certaines crispations. Pour certains, ce modèle de société médiévale dominée par la religion est intransposable tel quel aux sociétés sécularisées (qu’elles soient neutres ou laïques) contemporaines, pour d’autres, le mythe de Cordoue ne serait qu’une chimère sans réalité historique, faisant passer la relative paix sociale de l’époque (garante de l’essor économique d’une société assujettie à un pouvoir politico-religieux alors en pleine ascension) pour une romance exagérée entre les trois monothéismes ; mythe par conséquent à déconstruire.

Mais l’esprit de Cordoue tel que le définit et le démontre le Collectif ne semble avoir pour ambition, dès lors qu’on ne confond pas Histoire et éducation civique, que de servir d’inspiration et de ligne directrice pour contrer efficacement, ici et maintenant, le discours qui n’évoque les relations entre Juifs et musulmans que sous l’angle fataliste de l’antagonisme. Le nombre croissant de pays musulmans engagés sur la voie de la normalisation des relations avec Israël semble indiquer de façon encourageante qu’un vent de concorde d’ordre mondial pourrait à nouveau souffler et inspirer les hommes ; toujours dans l’esprit -et pas au pied de la lettre- d’émulation, de curiosité et de partage qui animait au 9e et 10e siècles les joutes oratoires entre érudits musulmans, penseurs juifs et patriarches chrétiens réunis sous le toit de la Bayt al-Hikma (Maison de la Sagesse) de Bagdad ou de Cordoue.

La soirée du 16 novembre, organisée en deux parties après l’accueil du public par Rachid Madrane, président du Parlement bruxellois, présentera tout d’abord une performance artistique faisant revivre les chants, musiques, poèmes et danses du répertoire andalou, interprété par Henri Agnel (musicien et compositeur), Soléa Garcia Fons (chanteuse et danseuse), Louisa Nadour (poétesse), Ana Yepes (danseuse et chorégraphe) et les chanteuses Naomi Aguilera et Shinogee. Suivra le débat au cours duquel les intervenants aborderont la question d’une renaissance possible de l’esprit de Cordoue, avec les contraintes et dans les conditions de notre époque. Brigitte Stora (auteure, journaliste), Catherine Vuylsteke (journaliste et enseignante néerlandophone), Radouane Attiya (écrivain et assistant au département des Sciences de l’Antiquité à l’ULiège) et Michel Gheude (membre du Collectif et écrivain) participeront au débat, modéré par Edgar Laloum, initiateur du projet. Cette soirée viendra clore deux jours d’ateliers créatifs conçus par les artistes réunis par Edgar Laloum et sous sa supervision, à destination d’élèves francophones et néerlandophones de la région bruxelloise, et en présence d’un éducateur bilingue. Ces ateliers, présentés au préalable en classe par les membres du Collectif, mêleront danse, poésie, chant et musique, et offriront aux jeunes la possibilité de faire l’expérience directe et exaltante d’une partie de l’histoire et de la culture communes héritées de la civilisation d’Al-Andalus. C’est ainsi que l’esprit de Cordoue se manifeste : dans l’action concrète, dans l’expérience et l’expérimentation, certes sans garantie -mais qui peut prétendre en donner quand il s’agit de première fois, auprès d’un public d’adolescents de surcroît ? Les enseignants invités à faire participer leur classe ont submergé le Collectif de réponses positives, la demande était telle qu’une matinée supplémentaire d’ateliers a dû être ajoutée aux deux journées initialement prévues.

Déminer un terrain piégé

À l’heure où tant d’enseignants reconnaissent manquer d’outils de communication pour déminer un terrain piégé et encadrer un dialogue bloqué d’avance, la dimension artistique et créative de ce projet offre une autre façon de faire et de vivre ensemble. Personne ne peut prédire l’effet qu’aura cette expérience sur ces jeunes. Les optimistes aspireront peut-être à voir naître des vocations artistiques ou la curiosité pour cet Autre pas tout à fait pareil mais pas si différent de soi. Et aux pessimistes, on répondra que l’action mène toujours à plus de résultats que l’inaction.

L’esprit de Cordoue s’inscrit dans la continuité de ce que Karim Miské, réalisateur (et co-auteur avec Emmanuel Blanchard et Nathalie Mars) a mis en lumière dans son film documentaire Juifs et musulmans, si loin, si proches sorti en 2013 : « Même si cela n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, cette histoire commune existe. Le contentieux actuel au Proche-Orient fait écran à un héritage partagé. Plus de douze siècles précédent la naissance de ce récent fossé. Observer et reconnaître la culture commune qui a émaillé l’histoire entre Juifs et musulmans jusqu’au conflit proche-oriental, permet de mesurer à quel point les patrimoines hébraïque et musulman sont mêlés, combien les influences culturelles, scientifiques, religieuses et philosophiques sont réciproques. Rappeler cette simple vérité, c’est relativiser l’histoire récente, déconstruire l’idée que Juifs et musulmans seraient par nature ennemis ». Souvenons-nous que la langue de culture des Juifs et des musulmans de Cordoue fut la même, et qu’aujourd’hui encore, « mon frère » se dit indifféremment akhi en arabe et en hébreu.

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