Euthanasie : quand la mort change de visage

Daniel Bensoussan-Bursztein
Que signifie mourir dans la dignité, notion dont se réclament les partisans d’une modification de la loi française sur la fin de vie ? Littéralement bonne mort ou mort douce (du grec ancien Eu, bon au sens d’agréable, et Thanatos mort), l’euthanasie (légalisée en Belgique et aux Pays-Bas) renvoie historiquement à deux tendances de fond.
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Hâter une mort que l’on sait imminente en vue d’échapper à une agonie douloureuse, tout d’abord, selon son acception la plus courante. C’est l’euthanasia, fin de vie sans souffrances dont Suétone nous parle (« Vie des douze césars ») à propos de l’empereur Auguste. Euthanasie qu’on pourrait qualifier de « bienfaitrice » qui commence à prendre un sens proprement médical avec Francis Bacon (1561-1626) lequel parle d’une « mort douce entourée de soins », le médecin se voyant assigné la tâche d’« aider à trépasser paisiblement et facilement ».

Si la question de la souffrance humaine et des moyens de s’y soustraire se situe au cœur de cette première problématique, l’euthanasie peut également renvoyer au fait d’éliminer des individus jugés inutiles au regard du fonctionnement de telle ou telle société donnée. Dimension présente là encore dès l’Antiquité, à Sparte bien sûr, mais également au travers des écrits de Platon dépeignant la cité idéale : « Chaque citoyen a un devoir à remplir dans tout Etat bien policé ; personne n’a le loisir de passer sa vie dans les maladies et dans les remèdes. Tu établiras dans l’Etat une discipline et une jurisprudence telles que nous l’entendons, se bornant à donner des soins aux citoyens qui seront bien constitués de corps et d’âme. Quant à ceux qui ne sont pas sains, on les laissera mourir… ». Enjeu social qui s’exerce aux deux extrémités de la vie, qu’il s’agisse des enfants malformés que l’on jette d’un précipice à Sparte ou des habitants de Céos contraints de boire la ciguë après 60 ans.

Rencontrant à la charnière des XIXe et XXe siècle un écho dans les aspirations eugéniques d’une partie du monde médical, ce courant de pensée alimentera les débats en vigueur dans l’Allemagne des années 1920 et 1930 autour des « vies sans valeur de vie ». Processus intellectuel et politique qui débouchera entre autres sur la mise à mort des aliénés par le IIIe Reich, opération dite du « T4 », reconnue comme crime contre l’humanité au procès de Nuremberg.

Quelque peu en sommeil dans les années d’après-guerre, pour les raisons évoquées précédemment, le débat sur l’euthanasie resurgit dans le sillage des progrès accomplis par la médecine de réanimation dont on peut situer l’essor au début des années 1950. Majeure, la place prise par cette branche éminemment technique de la médecine conduit à changer la définition de la mort, constatée jusqu’ici par l’arrêt du cœur et depuis 1959 par celui, définitif, du cerveau (ce qu’illustre l’encéphalogramme plat). Devenu le nouveau critère juridique du décès, l’état de mort encéphalique (rendu possible, on ne le répètera jamais assez, du fait des progrès de la médecine) va permettre le développement massif des transplantations d’organes à partir de « cadavres chauds », expression née dans le milieu médical des années 1970. Corrélativement à ce nouveau visage pris par la mort, un problème éthique a trait aux dégâts cérébraux pouvant entraîner une altération ou une abolition de l’état conscient chez des sujets qui, sortis du coma, peuvent respirer sans l’aide d’une quelconque assistance. Vivre sans conscience ? Peut-être plus qu’ailleurs, c’est ici que se pose la question de la dignité de la personne humaine, un individu semblant, tout au moins au regard de son état apparent, avoir perdu sa qualité d’être pensant. « Ne pas finir comme un légume », lit-on et entend-on régulièrement ici ou là. Expression du langage courant qui, par-delà sa violence symbolique, nous rappelle à quel point la dignité naît aussi peut-être et avant tout dans le regard de l’autre.

Posé la première fois en 1972, le diagnostic de l’état végétatif a aujourd’hui considérablement évolué. La question de ce qu’il est devenu commun d’appeler l’acharnement thérapeutique et des limites à y apporter n’en continue pas moins de se poser. De Karen Ann Quinlan, dont l’histoire défraya l’actualité américaine il y a une trentaine d’années jusqu’à celle, plus récente et médiatisée, de l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon, les « rançons de la réanimation » n’ont de cesse d’interroger les limites de la médecine moderne. La vie humaine pourrait-elle se réduire à sa seule dimension biologique ? Au-delà de quelque position tranchée que ce soit, soulever le problème de l’euthanasie aujourd’hui ne peut manquer de renvoyer à celui, plus vaste, posé par l’emprise de la technique sur l’homme.

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