Le dialogue judéo-musulman et citoyen à l’épreuve de la haine antisémite

Daniel Bensoussan-Bursztein
Le 19 mars 2012, Mohamed Merah, islamiste franco-algérien âgé de 23 ans, assassinait de sang-froid trois enfants juifs et un adulte à l’entrée de l’école Ozar-Hatorah de Toulouse. Il agissait de même, une semaine auparavant, avec trois militaires dont deux au moins étaient de religion musulmane. Certains commentateurs ont pu écrire ou dire que l’assassin avait visé tout à la fois des juifs et des musulmans. Si dit comme tel, le fait est stricto sensu exact, sa formulation n’en demeure pas moins problématique.
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En effet, tandis qu’il apparaît évident que c’est le symbole républicain et national qui est en premier lieu visé à travers des militaires, auxquels Merah reproche un engagement supposé au sein de conflits mettant en jeu des pays ou des groupes musulmans (« Tu tues mes frères, je te tue », déclare-t-il à l’adresse d’Imad Ibn-Ziaten qu’il vient d’assassiner de sang-froid), quelle symbolique « coupable » pouvaient bien incarner des enfants âgés de 4 à 8 ans, sinon en l’espèce celui d’être nés juifs, ce crime de la naissance, au fondement du « crime contre l’humanité » selon la définition qu’en donnait feu André Frossard ?

Au-delà de la monstruosité des actes accomplis, l’absence d’une réaction d’envergure, à l’image de l’importante manifestation qui suivit la profanation du cimetière juif de Carpentras, au mois de mai 1990, donne la mesure du climat délétère qui semble avoir gagné une partie tout au moins de la société française. Du succès jamais démenti d’un ancien humoriste reconverti en apôtre de la haine judéophobe, à la diffusion toujours plus grande que connaît la propagande négationniste sur Internet, cet espace virtuel au sein duquel le vrai comme le faux se déploient à égalité, tous les signaux indiquent que la passion antisémite ne s’est jamais aussi bien portée depuis la fin de la guerre que dans la France actuelle. Dramatique, ce constat n’en rend pas moins plus nécessaire que jamais le dialogue judéo-musulman, et plus largement citoyen, seul à même de faire durablement reculer les préjugés et éloigner de la sorte le spectre de la guerre civile. Combattre les préjugés et en premier lieu ceux qui ont trait à ce que d’aucuns appellent l’« importation du conflit israélo-palestinien ». Ce qu’il est convenu de désigner comme la communauté juive, qualification au demeurant impropre tant les identités y sont multiples et parfois contradictoires, n’est pas à l’abri, eu égard à la violence antisémite qu’elle subit depuis plus d’une dizaine d’années, de prendre le chemin du « repli communautaire », expression certes convenue, mais dont le corollaire inévitable demeure in fine l’abandon du cadre républicain.

A Paris, le Centre international de cultures populaires (CICP), lieu historique des plus importantes associations de lutte contre l’extrême droite, est régulièrement la cible d’attaques ou de dégradations de la part de nervis se réclamant de la « communauté juive ». De quoi le CICP est-il coupable aux yeux de ces « justiciers » qui, curieusement, n’ont jamais trouvé le même courage pour s’en prendre à ces « cibles » autrement plus risquées que sont le théâtre de Dieudonné ou l’ex-Tribu Ka, groupe venu « parader » jadis, et sans la moindre réplique, au cœur du quartier juif du Marais ? D’abriter bon nombre d’associations de soutien aux Palestiniens. Un choix que l’on est en droit à l’évidence de critiquer, mais qui ne saurait justifier des actes de violence aussi imbéciles que politiquement contre-productifs. Récemment, le président d’honneur de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), Bernard Ravenel, écrivait au président du CRIF, Richard Prasquier, pour lui faire part des exactions commises par ces voyous se réclamant de la communauté juive. Dans un contexte où le simple nom du « CRIF » suscite les passions, parfois les plus délirantes, il fallait un certain courage pour écrire et rendre public une telle lettre. C’est que la bataille se joue également à l’intérieur du mouvement de soutien aux Palestiniens : peut-on soutenir ces derniers sans verser dans la haine anti-juive ou le refus de l’idée même d’un Etat juif ? Et symétriquement, du côté juif, peut-on exprimer son attachement indéfectible à un Etat juif dans les frontières reconnues internationalement, sans passer sous silence par ailleurs l’ensemble des droits légitimes du peuple arabe palestinien, au premier rang desquels celui de posséder un Etat ? Aussi marginalisés soient-ils, ceux qui au sein des mouvements pro-palestiniens acceptent le principe d’un Etat juif aux côtés d’un futur Etat palestinien, en même temps qu’ils rejettent toute forme de haine judéophobe, peuvent à terme, demain, se révéler les meilleurs alliés politiques de la communauté juive. 

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