Regards n°1130

Immersion au Cœur d’Anvers

Dans l’esprit des livres de souvenirs yizker-biher rédigés par les survivants de la Shoah au sein d’associations d’originaires d’une même ville, Steve Krief rend un vibrant hommage aux figures qui ont magnifié les institutions juives d’Anvers. Entre thématiques, anecdotes et documents inédits, 300 voix chaleureuses témoignent, à travers les générations, de l’exception de cette communauté. Nous avons rencontré l’auteur de ce magnifique ouvrage.

Quelle a été la genèse de cet ambitieux projet ?

Steve Krief : Ayant grandi à Anvers jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai gardé un lien très fort à la ville que j’associe à mon grand-père Nuchem Bodner, la figure qui m’a le plus marqué de ma vie. Installé à Paris, j’y retournais régulièrement visiter ma famille et mes amis. Il se fait aussi qu’ayant rédigé trois articles sur Anvers – un sur la Bourse, un sur le boulanger-pâtissier Kleinblatt, et un autre sur les mouvements de jeunesse – pour L’Arche Magazine que j’ai co-dirigé de 2012 à 2018, il ne m’avait pas échappé, à l’époque déjà, que nos repères de jeunesse étaient en train de disparaître. Le décès de Beni Barnatan, alias Beni Falafel, a constitué un point de bascule. J‘ai posté un message sur le groupe des anciens de l’école Tachkemoni pour les sensibiliser sur la sauvegarde de la mémoire juive anversoise. C’est alors que la Fondation Goldwasser-Back m’a contacté et nous avons discuté de la possibilité d’écrire un livre qui rendrait hommage à cette communauté extraordinaire à travers celles et ceux qui l’ont peuplée. Rappelons qu’aujourd’hui la majorité des familles sont établies depuis plusieurs générations à Bruxelles ou à Tel Aviv et que la communauté juive actuelle est principalement constituée d’orthodoxes et de Géorgiens. Une page s’est tournée.

Comment avez-vous organisé ce livre choral ?

S.K. : J’avais l’architecture du livre en tête, j’ai bien sûr lu des livres d’histoire ; je m’étais aussi rappelé de récits de personnes qui m’avaient confié leurs mémoires en vue d’en faire des livres de famille mais quelle fut ma surprise de sentir l’enthousiasme des trois cents participants à ce projet, comme si chacun attendait ce moment pour livrer ses souvenirs. Il m’importait d’interviewer des gens très différents, par leurs parcours, par leur génération, par leur lien à la religion, leur courant politique, etc., pour révéler les nombreuses facettes de ce microcosme. Et si la résilience, le dynamisme et l’essor de cette communauté ont été formidables et uniques, je ne tenais pas non plus à enjoliver l’histoire. J’ai consacré un an et demi à ce projet gigantesque, en mode militaire, à côté de mes autres engagements professionnels. Et le voilà ! Ces pages, réunies en deux volumes, invitent à retrouver, en textes et en images, les voix des différentes figures d’Anvers, dans différentes ambiances : des grands-parents rescapés de la Shoah aux petits-enfants gâtés, en passant par les parents, pour beaucoup, actifs dans le monde du diamant. C’est l’occasion de passer en revue le cinéma, les lieux culturels sans oublier les mouvements de jeunesse. On retrouve parfois les mêmes narrateurs à différents endroits du livre selon les thématiques. L’idée était de recueillir leurs paroles dans une certaine urgence et de les partager au plus tôt.

Qu’avez-vous encore appris de ces témoignages ?

S.K. : On m’a raconté tant de récits émouvants… J’ai notamment mieux saisi le pourquoi du « ghetto anversois » : alors que les autorités belges avaient favorisé, après la Seconde Guerre mondiale, le retour des diamantaires juifs – qui donnaient de bonnes couleurs à l’économie belge – les revenants n’étaient, par contre, pas les bienvenus dans certaines sections sportives où les tensions avec la population non-Juive étaient fréquentes, d’où les développements, économique, social, éducatif, sportif, culturel, etc., de la communauté. J’ai aussi été touché par l’élan de solidarité de cette génération qui avait combattu pendant la guerre, à l’image de Romi Goldmuntz, Léon Maiersdorf et Herman Schamisso pour qui la reconstruction de la vie juive était indissociable des valeurs humaines. C’est la raison pour laquelle je situe le chapitre « Social » juste après la « Bourse », parce que pour moi, la Bourse, sans sa dimension sociale, n’aurait été qu’une entreprise. Or ses acteurs se sont acharnés au travail, certes pour rendre leurs enfants heureux mais encore pour assurer la dignité des leurs. J’ai ainsi appris que les fondateurs de l’Altesheim (maison de retraite), Henich Apfelbaum et Bram Laub, avaient fait de l’abondance en nourriture une priorité : à aucun moment, les résidents – survivants des camps – ne devaient se trouver dans la situation de demander à manger.

Écrit par : Florence Lopes Cardozo

Esc pour fermer

kotek 1130
Un mensonge qui fait l’unanimité
Historien de la Shoah et des génocides, professeur émérite de l’ULB, Joël Kotek vient de publier Le génocide à l’épreuve(...)
Véronique Lemberg
Société
polarisation 1130
La lutte contre l’antisémitisme comme objet de polarisation
Lorsque la polarisation transforme les désaccords politiques en affrontements identitaires, la lutte contre l’antisémitisme devient une arme de disqualification de(...)
Nicolas Zomersztajn
Société, Antisémitisme
edito 1130
L’antisionisme : procureur de ses adversaires, juge de sa propre innocence
L'éditorial de Nicolas Zomersztajn
Nicolas Zomersztajn
Société
Visuel NL 2026-2027 (1)
L’énigme Chouchani | En avant première
Projection en avant première du film "L’énigme Chouchani" en présence de son réalisateur Michael Grynspan.
Non classé
45
Comment sortir de l’impasse ?
De tous les cas de figure qui se profilent, l’hypothèse d’un gouvernement restreint emmené par Gadi Eisenkot reste la plus(...)
Frédérique Schillo
Israël
44
Des urnes et des racines : les fidélités politiques des Israéliens
Les partis changent, les alliances se recomposent, mais les Israéliens restent fidèles à leurs traditions politiques. Des villes du Néguev(...)
Jérémie Renous
Israël