Juifs de négation, Juifs d’exception

Nicolas Zomersztajn
En raison de leur hostilité de principe à Israël, les Juifs antisionistes sont plutôt choyés par de nombreux médias, partis politiques et mouvements associatifs, et ce, même s’ils sont ultra-minoritaires au sein du monde juif. Considérés et se considérant aussi comme les « bons Juifs », ces Juifs antisionistes mériteraient la sollicitude pendant que la majorité des Juifs attachés à Israël n’auraient droit qu’à la réprobation.
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Au sein du monde juif, ils sont nombreux à considérer les membres de groupuscules juifs antisionistes comme des Juifs honteux ou des Juifs portés par la haine de soi. Or, ces anathèmes ne permettent pas de comprendre l’attitude et les postures de ces Juifs antisionistes. Bien qu’ils accusent Israël d’être un régime colonial et raciste d’apartheid qu’il faut boycotter et qu’ils s’opposent systématiquement aux institutions juives, ils ne sont absolument pas des Juifs honteux. Ce sont précisément des Juifs qui ne dissimulent pas leur identité juive qu’ils brandissent fièrement comme un étendard. Lorsque ces militants juifs antisionistes apparaissent dans les médias ou dans des manifestations aux côtés de collectifs propalestiniens, ils mettent systématiquement en avant leur judéité. Dans le discours qu’il prononce lors d’une manifestation, organisée à Bruxelles le 11 novembre 2023, pour exiger un cessez-le-feu immédiat à Gaza, le porte-parole de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) le prouve admirablement lorsqu’il affirme que : « Nous tenons à affirmer qu’une autre voix juive existe. Une voix juive qui soutient les droits et la justice pour les Palestiniens. Nous ne nous exprimons pas ici malgré que nous soyons juifs mais parce que nous sommes juifs. Notre judaïsme, notre histoire est celle de luttes contre les oppressions. »

Criminalisation du sionisme

À partir de ce constat, il s’agit de comprendre pourquoi il est si important pour ces Juifs antisionistes de revendiquer leur judéité. « Leur ossature idéologique repose sur un élément fondamental : la désignation du sionisme comme mal absolu », explique Elishéva Gottfarstein, journaliste à Akadem, site numérique pour lequel elle a réalisé une capsule vidéo sur des mouvements juifs marginaux, mais très médiatisés en raison de leur fureur antisioniste. « Cette caractérisation ne recouvre rien de théologique. Toutefois, sous l’influence des courants décoloniaux, le sionisme est assimilé à un mouvement colonial dans ses racines. Il est donc disqualifié et voué aux gémonies. En faisant du sionisme un impérialisme colonial dès ses origines, ils oblitèrent consciemment la dimension émancipatrice du projet national juif et ils jettent l’opprobre sur tous les Juifs acceptant la création de l’État d’Israël. » Derrière cette criminalisation du sionisme et d’Israël se loge toutefois une affirmation juive qui occupe une place centrale. « Ce qui compte, c’est de criminaliser l’ensemble de la population juive coupable de soutenir l’existence d’Israël et de s’en distinguer radicalement en apparaissant comme les « bons Juifs » aux yeux de la gauche », souligne Elishéva Gottfarstein. « Ainsi, des espaces politiques et médiatiques non juifs peuvent accueillir avec chaleur ces collectifs juifs antisionistes qui agitent haut et fort leur judéité du moment qu’ils jettent l’anathème sur le reste de la population juive. C’est pourquoi ils incarnent au XXIe siècle la figure du Juif d’exception, théorisée par la philosophe Hannah Arendt dans un long article publié en 1946 dans La tradition cachée. Hannah Arendt fait référence aux débats sur l’émancipation durant lesquels il s’agissait de valoriser les Juifs considérés comme vertueux et talentueux méritant d’obtenir des droits civils, tandis que tous les autres conserveraient leur statut de parias. » Depuis cette période, ce qui caractérise les Juifs d’exception c’est, comme le formulait Hannah Arendt, « d’être devenus incapables de distinguer leurs amis de leurs ennemis, ou de faire la différence entre un compliment et une insulte, et de se sentir flattés lorsqu’un antisémite leur affirme qu’il ne les englobe pas dans son antisémitisme, qu’ils sont des Juifs exceptionnels […] Le Juif d’exception est davantage un Juif qu’une exception. » dans « Les Juifs d’exception (janvier 1946) », dans La Tradition cachée. Le Juif comme paria, Christian Bourgois éditeur, 1987, p. 124 et 126.

Dans un article publié en 2006 dans Les Temps modernes (N°635-636, pp.12-21), le linguiste et philosophe français Jean-Claude Milner avait déjà épinglé cette manière d’affirmer l’identité juive exclusivement contre Israël en forgeant le concept de Juif de négation : « Ce Juif se nomme ainsi, parce qu’il ne peut prononcer le nom juif qu’en l’assortissant d’un opérateur de négation. Cet opérateur peut prendre des formes diverses. Ainsi, le Juif de négation dit volontiers non à l’État d’Israël. » Et cette négation devient évidemment son signe de distinction par rapport à la majorité des Juifs attachés à Israël : « La négation devient l’expression d’une glorieuse affirmation de soi. Mais le soi, en l’occurrence, ne cesse de se dire juif ; la négation devient, par retournement sophistiqué une fidélité au nom juif. Le ressort de la sophistication, c’est l’exception, qui permet de slalomer entre généralité et singularité : moi Untel, je suis le Juif innocent qui confirme que les autres Juifs sont coupables, forcément coupables. Je suis fidèle au nom juif, aussi longtemps que je dénonce ceux qui le portent. À quoi la société française ne peut que battre des mains. » Ils veulent être les seuls à proposer une modalité contemporaine et acceptable de la judéité au XXIe siècle, même si tout le monde sait pertinemment qu’il existe une incroyable diversité de déclinaisons de l’identité juive.

Complexe de supériorité

Cette prétention d’exceptionnalité des Juifs antisionistes est intimement liée à un complexe de supériorité moral et intellectuel envers la majorité du monde juif. Ils se targuent non seulement d’être les seuls à avoir compris les grandes problématiques actuelles liées à la colonisation et la création d’Israël, mais aussi à avoir adopté l’attitude juive la plus vertueuse à travers la condamnation du sionisme et d’Israël. Et c’est en s’appuyant sur des références juives qu’ils fondent leurs prises de position. Qu’ils soient minoritaires, voire complètement marginalisés, au sein du monde juif, ne les dérange absolument pas. Bien au contraire, cela ne fait que renforcer leur exceptionnalité et leur conviction de voir juste. Ils peuvent ainsi se parer des attributs de l’avant-garde détenant la conscience révolutionnaire qui s’oppose à la majorité du troupeau sioniste qui n’a rien compris au sionisme et à Israël qu’elle soutient. Dans un post qu’il a publié le 31 décembre 2023 sur sa page Facebook, un membre très médiatisé de l’UPJB, qui s’est aussi autoproclamé spécialiste de l’extrême droite, illustre de manière aussi édifiante que caricaturale ce sentiment de supériorité lorsqu’il s’en prend à l’immense majorité de Juifs ne partageant pas ses prises de positions antisionistes : « (…) Issue de la majorité silencieuse, de la grande masse, il y a une meute formée par des petits juifs devenus fanatiques, sans discernement, irrationnels et nationalistes par panique morale et paranoïa, entretenue de génération en génération. (…) Ces petits juifs peureux, paniqués, victimaires, communautarisés, religieux par opportunisme, repliés, sectaires, incestueux sociaux, égoïstes, snobs, mondains, m’as-tu-vu à Knokke ou à Courchevel, nationalistes, racistes, colonialistes, fascistes, révisionnistes du sionisme et de l’antisémitisme sont au final… des juifs honteux. »

Ce positionnement antisioniste plaît au monde non juif. C’est souvent pourquoi les Juifs antisionistes sont considérés comme les « bons Juifs ». Leur parole peut même servir de caution juive à des discours résolument antisionistes et parfois antisémites. Ce sont donc les Juifs qu’il faut écouter, et dont la parole n’est pas contestée même lorsque leurs affirmations sont fausses ou erronées. « Cela peut devenir très pervers dans la mesure où l’analogie avec les musulmans est rapidement faite », déplore Elishéva Gottfarstein. « Ces Juifs antisionistes font l’amalgame entre islam/islamisme et juif/sionisme. Dès lors qu’il ne faut pas confondre les musulmans avec les islamistes, ils en déduisent par analogie qu’il ne faut pas assimiler les Juifs aux sionistes. Et dans ce discours, les Juifs antisionistes apparaissent comme les bons Juifs. Les Juifs sionistes, la majorité, deviennent donc des fanatiques, des racistes et des suprémacistes. »

Antisémitisme à cause d’Israël

Mais c’est surtout en matière d’antisémitisme que la perversité atteint des sommets. Ces Juifs antisionistes ont développé des logiques contraires aux fondements les plus élémentaires de l’antiracisme. Lorsque l’antisémitisme n’est pas d’extrême droite, ils ont tendance à considérer qu’Israël est la source première de cette haine. C’est à cause d’Israël et du soutien que les Juifs lui expriment qu’il y aurait de l’antisémitisme. « Dans cette logique, les Juifs deviennent responsables de l’antisémitisme qu’ils subissent et méritent donc cette aversion à leur égard. Dès lors, les seuls qui échappent à cette haine globale justifiée sont les Juifs appelant à la destruction d’Israël », fait remarquer Elishéva Gottfarstein. « Or, dans tous les schémas de lutte contre le racisme, la victime n’est jamais considérée comme responsable de la haine qu’elle subit. On peut en déduire que ce qui vaut pour toutes les victimes du racisme ne vaut pas pour les Juifs lorsqu’ils subissent l’antisémitisme. » Cela reflète surtout un état d’esprit en contradiction complète avec le zèle et la détermination dont font preuve ces Juifs antisionistes lorsqu’ils combattent le racisme. Ils seraient les premiers à contester l’idée selon laquelle les arabes, les noirs, les femmes ou toute personne LGBTQ seraient responsables de la haine dont ils sont les victimes. Mais bizarrement, cela ne vaut pas pour les Juifs. Tout cela serait anecdotique et risible si les Juifs n’étaient pas confrontés à une parole antisémite de plus en plus diffuse et assumée.

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Eitan Bronstein
Eitan Bronstein
18 jours il y a

Oui! C’est nous les fièrent anti sionistes

Anne Rabi
Anne Rabi
4 jours il y a
Répondre à  Eitan Bronstein

Bravo pour le français !

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