La Guerre des mots aura bien lieu

Sarah Borensztein
La guerre qui s’est installée en Ukraine passe, comme tout conflit, par un affrontement des récits, qu’il s’agisse d’images ou de mots. On le voit bien dans l’argumentaire brandi par le chef de l’Etat russe lorsqu’il affirme notamment « combattre les nazis ». Il va falloir batailler pour l’approfondissement, le détail, la nuance et la rationalité, car les abus de langage vont devenir la norme de notre vocabulaire. Et surtout, aiguiser notre esprit critique.
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« Ça remet les choses en perspective ». Voilà ce que l’on est sans doute nombreux à avoir pensé en ce 24 février 2022. Endormis dans notre confort, voilà que l’Histoire se rappelle à notre bon souvenir. Ah ! que tous nos combats, nos guéguerres quotidiennes semblent futiles quand les armes se mettent à parler. Il y a de quoi avoir honte, en regardant une époque qui a si peu le sens des mots, le sens de la mesure, de la nuance et même, tout simplement, de la décence. Ah ! on en a usé, de ces grands mots ! À défaut de grandes idées. « Facho », « nazi », « stalinien », « dictature », « étoile jaune », « collabo », « Pravda », etc. C’est ça, la Génération Hashtag. Celle du buzz et du slogan facile. Mais la responsabilité est collective. Politiques, journalistes, militants, simples citoyens, nous avons laissé cette sale habitude s’installer. Les mots, vidés de leur sens par tous ceux qui croyaient entrer dans la lumière avec des effets de manche, sont devenus un champ de bataille de bac à sable. Quant à nos polémiques quotidiennes, elles ne se sont guères illustrées par plus de maturité.
Ces dernières années, nous avons tous passé tant de temps à nous écharper pour savoir s’il fallait écrire « chef » ou « cheffe », si telle actrice était suffisamment foncée de peau pour jouer Nina Simone au cinéma, s’il fallait des nains dans Blanche-Neige, que nous en avions oublié combien le tragique nous rattrape toujours. Nous en avions oublié combien ces sujets ridicules sur lesquels nous nous engueulons gaiement tous les deux jours étaient un luxe, car ils étaient la preuve précieuse que nous étions en démocratie et en temps de paix. Nous avions oublié que l’Homme est un animal barbare et violent et que, sous le vernis des abonnements Netflix et du smartphone pour tous, sommeille un primitif. Nous ne nous sommes pas civilisés. Nous avons seulement oublié. Dans la douceur de cette ère de paix, nous avons oublié qu’elle ne coulait pas de source. Oui, il n’y a qu’en démocratie qu’on a le luxe de pourvoir jouer à se faire la guerre sur les plateaux télés pour des questions dérisoires. Parce que l’on sait les vrais canons et les goulags bien loin et qu’en démocratie, on a même le droit d’être un idiot, car la bêtise n’y tue pas.

Le Syndrome « dictature » de la Tourette

Le souvenir frais des « convois de la liberté », déjà ridicules et pathétiques hier, n’est pas moins désolant aujourd’hui, à l’heure où les seuls convois qui comptent sont humanitaires. Il est des gens qui n’ont que le mot dictature à la bouche. Ce sont généralement les mêmes qui emploieront tout le jargon mesuré que l’on connaît à chaque crise et qui, nous l’avons évoqué précédemment, se rapporte souvent à la Seconde Guerre Mondiale. Langage et pensée sont intimement liés et, quand on ne maîtrise pas l’un, bien souvent, on fait du tort à l’autre.
Vous vouliez voir à quoi ressemblait l’autoritarisme ? Vous parliez de censure ? De propagande ? De médias corrompus ou soumis ? Vous voilà servis. Le 6 mars dernier, Paul Gogo, journaliste français (Ouest-France) travaillant à Moscou a résumé dans un tweet l’état de la « liberté » de la presse et de la « liberté » d’expression en Russie actuellement : « Etat de siège dans le centre de Moscou comme à l’époque des manifestations de N….. [NDLR : Navalny] Place Rouge fermée en prévision d’un évènement qu’on ne peut pas qualifier en public [NDLR : manifestations anti-guerre] contre un événement qu’on ne peut pas qualifier et qui a lieu dans un étranger proche ».

La Douma a, en effet, adopté une loi condamnant quiconque mentionnerait une « guerre » ou une « invasion ». Peine encourue : jusqu’à 15 ans de prison. La Russie n’est pas encore devenue la Corée du Nord, mais cette chape de plomb sur un pays aux portes de l’Europe reste glaçante.

Abus de langage

Où se situeront la Belgique et l’Europe dans cette histoire ? C’est encore flou mais les contours se dessinent. Une chose reste néanmoins certaine : nous avançons vers une période prolongée de guerre, même si elle ne devait rapidement redevenir que « froide » (au moment d’écrire ces lignes, elle ne l’est toujours pas). Or, dans un affrontement, même lorsque les armes se taisent, la guerre médiatique est systématique et, avec elle, c’est tout l’arsenal de mots-clés, d’épouvantails et de faux-semblants qui se déploie. Nos moyens de communication ultrasophistiqués et ultrarapides vont amplifier le phénomène, on peut déjà le mesurer. Alors, plus que jamais, il va falloir batailler pour l’approfondissement, le détail, la nuance et la rationalité, car les abus de langage vont devenir la norme de notre vocabulaire, c’est inévitable.

Dans le judaïsme, le rapport au verbe est très puissant et particulier. Héritage de l’étude sans fin du Talmud, qui enseigne que dans une parole, écrite ou orale, tout compte, y compris les silences. Cela va bien au-delà de l’aspect religieux, car du plus pieux à l’athée, la relation aux mots reste un point commun indéniable. Pour les uns, ce seront des mots bibliques, pour d’autres, des mots philosophiques, pour d’autres encore, des mots de psychanalyse, de poésie, d’humour ou de subversion. Mais quoi qu’il arrive, le mot reste toujours un outil de pensée. Ce constat, il n’est, en réalité, pas seulement rabbinique mais aussi universel. Or, notre langage est aujourd’hui abimé, quelle que soit la langue que nous parlions. Ce n’est pas qu’une question d’anglicismes envahissants, comme l’a relevé l’Académie Française. C’est une question de disparition du temps long, indispensable au déroulement d’une réflexion cohérente. Bien évidemment, le contexte géopolitique dans lequel nous nous trouvons doit aussi laisser sa place à l’émotion, parce qu’il est question de vies humaines. Et la rapidité d’information en 2022 laisse peu de place au recul et à la respiration. Les images et éléments affluent de mille canaux différents, et il est parfois difficile de faire le tri entre fait, analyse, intox et propagande.

Shutterstock/Gevorg Ghazaryan

La guerre qui s’installe en Europe passe, comme tout conflit, par un affrontement des récits, qu’il s’agisse d’images ou de mots. On le voit bien dans l’argumentaire poutinien, brandi par le chef de l’Etat russe et toute sa cohorte de représentants locaux et internationaux. « Combattre les nazis », voilà ce que ferait Poutine en ce moment en bombardant un pays où l’extrême-droite fait désormais… 2% aux élections. Avec ses presque 30 % d’intention de vote nationaliste, la France ferait bien de se méfier. De leur côté, les Ukrainiens se présentent comme les défenseurs du monde libre, monde qui leur échappe brutalement. Et de fait, on sent bien que ce qui effraie réellement Poutine n’est pas tant la proximité de l’OTAN (les distances sont toutes relatives, aujourd’hui), que le risque de contagion démocratique dans son pays par l’intermédiaire d’anciens pays satellites de l’URSS. Car si le monde slave garde un certain conservatisme (les récentes évolutions politiques de la Pologne ne laissent pas augurer un progressisme débordant), il ne veut plus ni d’empire, ni de Tsar.

Nazis, pogroms, Churchill

Nous allons donc tous devoir nous montrer très vigilants face au rouleau compresseur de propagande que le Kremlin semble avoir décidé de dérouler. Bien sûr, le lexique nous semble absurde. Répéter en boucle « nazis nazis nazis », c’est un peu faible, comme argumentaire. Mais, même si, en 2022, l’on est habitués à ce que n’importe qui hérite de la même insulte pour n’avoir pas utilisé le bon pronom ou pour avoir encouragé à la vaccination, force est de constater que nous sommes désarmés face à un chef d’Etat semblant aussi lucide qu’un ado rebelle de Twitter. Le cas « Trump » a créé un précédent…
Dernière sortie en date ? Les sanctions contre la Russie rappelleraient les « pogroms antisémites ». On savait que Poutine ne manquait pas de gaz, on sait aussi, à présent, qu’il ne manque pas d’air ! Pour autant, si le culot sans nom d’un dirigeant russe, en train de broyer des villes entières tout en brandissant le souvenir des pogroms donne envie de hurler, il ne doit pas nous surprendre. Tout comme les discours sur le nazisme, ou les commentateurs comparant le courageux Président Zelensky à Churchill, ne doivent pas nous surprendre. Pour légitimer, mais aussi pour s’incarner et même, pour prendre sens pour les observateurs extérieurs, une guerre finit toujours par reprendre des éléments culturels et historiques anciens pour les réactualiser. Les comparaisons sont parfois pertinentes, parfois révoltantes. Et nous allons tous être tentés de faire de même. Pour comprendre comment nous n’avons pas vu arriver cette tragédie. Et pour se rassurer en se disant que, si l’Histoire est un éternel recommencement, il suffit de distribuer les rôles pour savoir comment elle finira. Tout cela aussi, nous devons en tenir compte pour être armés le mieux possible face au flot de formules faciles que nous allons voir voler dans les mois qui viennent. Car, avec ou sans tirs d’obus, ce conflit risque de s’importer durablement dans nos vies, par ses implications géopolitiques, commerciales, sociales, écologiques. Il va donc falloir aiguiser nos Larousse, nos Atlas et nos esprits critiques : Aux armes !

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Sam
Sam
9 mois il y a

Cela fait longtemps que l’Europe ne se bat plus pour la Liberté. Elle pense que c’est un acquis, alors qu’il faut la pratiquer du berceau à la tombe. Les intellectuels de l’Ouest se sont laissés conquérir par une opération intense de perversion pratiquée par un ancien du GRU, Vladislav Sourkov. C’est lui qui a piloté l’opération de contrôle des médias russes dès 2000, puis a étendu ses tentacules de désinformation via le GRU et le FSB, à nos intellectuels, et à Internet. Tout cela est financé par l’argent des matières premières, dont le pétrole et le gaz.
La dernière raison, est que l’Ouest n’accorde plus de valeur au contenu, mais essentiellement au contenant. Cf. Facebook, Instagram, TikTok (d’origine chinoise), Netflix, etc. L’Amérique a dévalorisé la valeur de ses idées, pour en faire des produits de grande consommation répétitifs. Or les êtres humains, à fortiori son élite, ont besoin de valeurs pour se guider. Et ces valeurs (généralement ennuyeuses) reposent sur d’autres contenus que des photos/vidéos produites par les influenceurs.
Ce n’est pas que les influenceurs doivent être remplacés, mais c’est qu’une place pour les vrais intellectuels (c’est-à-dire ceux qui ont appris le passé pour le faire évoluer) manque de façon criante dans le système de masse qu’est Internet. Il n’y a rien à faire, on ne peut pas se passer de l’élitisme. Il est d’abord destiné à une auto-consommation, rarement à la masse directement, car être intellectuel ne veut pas dire savoir communiquer dans un langage compréhensible du reste de la société.
Nous arrivons là à la question de la lecture, en cours de destruction par l’image. C’est en effet l’étape obligée pour les échanges intellectuels, or nos sociétés dévalorisent ce support indispensable à l’échange raisonné. Voici les raisons pour lesquelles la propagande poutinienne s’est propagée à nos intellectuels, qui sont sollicités par ces chaînes de télévision dont le but unique est de détourner leur discours (et non leurs écrits) pour les retourner contre nos valeurs.
Ainsi en a-t-il été de la Syrie. La rébellion initiale, était celle d’un peuple contre un tyran. Puis, la Russie a pris prétexte d’ISIS, marginal en Syrie, pour mettre à bas cette rébellion libératrice de la société syrienne. Israël et l’Occident sont restés passifs. Il n’y a eu aucun débat en Occident sur ce détournement de notre peur de l’Islamisme, en une boucherie dont le vrai but, était de maintenir au pouvoir un odieux tyran, avec l’aide du Hezbollah et de l’Iran. Voilà un exemple de perversion réussie par les services secrets russes.
L’Ukraine est une répétition de la Syrie, mais Zelensky connaît bien l’enjeu que représente la Communication, car c’est son métier d’origine.

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