La Laïcité expliquée à la gauche

Sarah Borensztein
La désertion de la gauche dans le combat laïc a de quoi en désespérer plus d’un. Heureusement, certains phares veillent encore et ne lâchent pas les armes.
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C’est l’ère du temps qui le veut, nous ne cessons de nous tourmenter sur le risque – ciel ! – d’offenser l’un ou l’autre croyant. Par un retournement de valeurs habilement conduit, celui-ci devient une sorte d’espèce menacéeà protéger. L’humoriste de France Inter, Sophia Aram, ne cesse pourtant de le répéter : « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques ! » Et pas plus les musulmans que les autres croyants, car aux États-Unis, c’est le christianisme le plus rétrograde qui se saisit du joker « bébé phoque » pour faire interdire des livres dans les établissements scolaires. D’où peut donc venir cette lâcheté nouvelle face au religieux ?

La Laïcité expliquée à la gauche, le titre du hors-série de Charlie Hebdo (NDLR : Charlie Hebdo (Hors série), février-mars 2024.), rédigé par son rédacteur en chef, Gérard Biard, met les pieds dans le plat. Tragiquement, le pire ennemi de la laïcité aujourd’hui est, d’une certaine manière, sa propre mère : la gauche. Car ses autres ennemis ne sont que des opportunistes savourant les errances d’un adversaire politique qui a oublié son histoire et son ADN.

Bien sûr, toute la gauche n’a pas toujours été laïque ou anti-ecclésiastique. Édouard Drumont, antisémite de compétition et grenouille de bénitier, était de sympathie socialiste, tout en nourrissant une détestation profonde pour la République. Gauche et bigoterie ne sont pas antinomiques. Mais philosophiquement, cette famille politique étant portée par un idéal d’égalité et de protection des plus vulnérables, elle sût combien un État religieux ou trop permissif avec la religion était générateur de discriminations, de ségrégations et d’injustices. Alors comment peut-elle tomber dans le panneau ? Comment, comme le rappelle Gérard Biard et comme le rappelait Richard Malka dans sa plaidoirie pour Charlie Hebdo (NDLR : Le droit d’emmerder Dieu, Richard Malka, Grasset & Fasquelle, 2021.), en est-elle arrivée à vénérer des personnalités comme Virginie Despentes, sans tousser ne serait-ce qu’un instant sur sa confession d’admiration fugace mais passionnée… pour les frères Kouachi ? Comment en est-on arrivé là ?

 

La gauche identitaire

Il y a toujours eu deux gauches. Celle qui, malgré la brutalité de la politique, tente de conserver ses principes et sa quête d’universel, et puis celle de « la fin justifie les moyens ». Mais au-delà des calculs tactiques et électoraux, c’est une question, plus viscérale, d’identité. Car cette seconde gauche est identitaire. On convoque régulièrement le rapport parfois ambigu qu’entretient cette famille politique avec l’islam.

À ce sujet, le 8 novembre dernier, l’écrivaine française Abnousse Shalmani livrait un vibrant discours à la mairie de Paris lors de la remise annuelle des prix de la laïcité. Un texte magnifique qui a été acclamé par le public présent, mais aussi a posteriori. Le moment le plus marquant du discours (qui en compte beaucoup), fut une prise à partie en bonne et due forme du PS français et de ses lâchetés lors du pogrom du 7 octobre. Commentant la remise du Prix national à Michaël Delafosse, maire PS de Montpellier, elle lança, implacable : « En tant que présidente du prix de la laïcité, et cela n’engage que moi, je n’entraîne pas mon jury là-dedans, je ne donne pas de prix à un socialiste. Je les laisse se flinguer dans leur moratoire à la con, à savoir si le Hamas est terroriste ou pas, s’il a commis des pogroms ou pas, ou s’il fait rompre ou pas avec ceux qui disent le contraire, propagent l’odieux mensonge, le négationnisme. Je donne un prix à un homme politique, plus courageux que d’autres. Pour reprendre la formule de Cocteau : “Il n’y a pas de laïcité, il n’y a que des preuves de laïcité.” Pour l’instant, l’homme politique en question a fait le job, mais comme je suis méfiante, je ne lui donne rien, je lui prête. Trop de politiques ont trahi la laïcité ! Je peux compter dans mon dos le nombre de poignards au nom de nombreux socialistes de gauche qui ont sombré dans le camp des islamistes. Et ça, je ne leur pardonne pas depuis mon enfance iranienne et depuis la révolution islamique de 1979, qui a vu la gauche et les islamistes se lier ! Donc, au contraire de beaucoup, j’ai choisi mon camp. Chez moi, c’est ni oubli, ni pardon ! ».

Ovationné, ce passage a néanmoins crispé un visage au premier rang, celui d’Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris. Il faut dire que tout le parti, lors du décisif 7 octobre, n’a pas versé dans la même lâcheté et les mêmes compromissions et que, de manière générale, il serait faux d’accuser Madame Hidalgo de jouer dans la pataugeoire croupie de l’identitaire.

Malheureusement, les faits sont têtus et il faut regarder la réalité en face : la gauche, en perte de vitesse, a tendance à se raccrocher à ses branches les plus calamiteuses. En France comme en Belgique, la tentation est là chez les socialistes et revient régulièrement les hanter. Or, l’échec magistral et hautement prévisible de la NUPES française doit servir de leçon aux européens : ces deux courants politiques, bien que voisins sur l’échiquier, ne sont pas faits du même bois. Car, nous le disions, au-delà de l’opportunisme, ce qui différencie les deux gauches, c’est l’identitarisme.  L’extrême gauche, celle qui flatte les identités, ne prospère que dans le conflit permanent.

 

Renouveau d’universel

En face, se trouvent les universalistes. Concept éminemment de gauche, ils sont de plus en plus nombreux, à batailler pour que ce terme reprenne la place d’honneur qui lui est due. La plus belle victoire serait qu’il finisse par être acquis, quel que soit le bord politique. Et c’est peut-être en Belgique que ce petit miracle adviendra. Au printemps 2023, s’est créé un groupe citoyen de réflexion, nommé tout naturellement Les Universalistes. Formé de personnalités diverses émanant du politique comme du civil, le groupe a publié le 27 février dernier son Manifeste. Objectif ? Faire barrage aux extrêmes de tous bords qui progressent et prospèrent sur nos manquements : « Les revendications identitaires et communautaristes se multiplient, avec pour corollaire l’érosion des libertés, la fragilisation de nos institutions et l’affaiblissement de l’État de droit. Ceci n’est pas une fatalité. Il est encore possible d’agir pour promouvoir un modèle fondé sur le dialogue, le respect réciproque et l’humanisme. »

« Le modèle belge de neutralité de l’État, affirme le Manifeste, est menacé (…) La neutralité est considérée par certains comme un principe générant des discriminations visant particulièrement les minorités. » En conséquence, le manifeste rejoint, sans le citer, Gérard Biard, qui déplore dans son livre les personnalités qui « expliquent que la liberté d’expression doit s’effacer devant la “liberté religieuse” ». Et, comme le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Les Universalistes craignent le retour du délit de blasphème : « Il faut distinguer deux choses, clarifient-ils : d’un côté, la critique des croyances, religieuses ou idéologiques, protégée par la loi (y compris acerbe et virulente) et, de l’autre, l’incitation à la haine et à la discrimination à l’endroit des personnes sur base de leurs convictions ou de leurs origines (réelles ou supposées), sanctionnée par la loi. (…) nous nous engageons à tout mettre en œuvre pour que le « droit au blasphème », moquerie ou toute autre critique, voire dérangeante, d’une religion ou d’une conviction ne soit jamais pénalement réprimé. Concomitamment, nous nous engageons à préserver la liberté d’expression, sous la seule réserve de ce qui est interdit par la loi, soit l’incitation au racisme, à la haine et le négationnisme. »

Relativisme culturel, complotisme, théories racialistes, repli identitaire… les dérives dénoncées par le collectif sont encore nombreuses. Et l’on notera une mise au point sur la neutralité d’État, pilier autour duquel s’articule le Manifeste : « Cette neutralité n’est ni de droite ni de gauche, ni fermée ni ouverte, ni inclusive ni exclusive, tout comme elle n’est pas une guerre contre les religions ni un levier pour discriminer des minorités. Elle est un principe humaniste de séparation des sphères politique et religieuse qui garantit les libertés, la paix civile, la cohésion sociale et préserve la pluralité convictionnelle. » Et d’ajouter concernant l’enseignement : « Engagés pour l’émancipation, [nous] sommes attachés à la raison, à la pensée critique, à la science et aux connaissances. (…) C’est pourquoi il est impératif de protéger l’école des pressions identitaires ou idéologiques de plus en plus fortes. »

Si, en France, la majorité des personnalités publiques et politiques se réclamant de l’universalisme sont plutôt classées à gauche, la Belgique et sa culture des coalitions multipartites pourrait tenter d’embrasser plus large. En effet, parmi les personnalités à l’origine du texte, on trouve Djemila Benhabib, Georges Dallemagne, Christophe Magdalijns, Viviane Teitelbaum, Julien et Marc Uyttendaele. Droite, gauche, centre, politique, société civile, l’éventail est effectivement large. Nul ne sait encore quelle forme ce groupe prendra lors des futures élections, qui sont au centre de ses préoccupations. Mais si la gauche oublie parfois ses fondements, des personnalités de tous bords confondus semblent décidées à ramener l’essentiel au centre de la table. Dont acte.

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