Regards n°1122

La puissance évocatrice de Roxane Gouguenheim

Du chêne de Goethe à Buchenwald à la figure biblique de Jacob, l’artiste plasticienne Roxane Gouguenheim pense la forme à l’épreuve de l’Histoire. Intitulée Ouvrir les Temps Sombres, l’exposition présentée à la galerie Laura Setbon, réunit peintures, sculptures et installations autour des notions de résistance, de lutte et de survivance des formes dans un contexte de crise.

La forme après la nuit. L’art après la pluie ! Au moment de rencontrer Roxane Gouguenheim, une tempête assombrit soudain le ciel, obligeant à fermer dard dard les fenêtres de l’atelier que l’artiste occupe dans un ancien immeuble désaffecté réaménagé en espace de création à Saint-Denis. Rien qui n’inquiète pourtant Gouguenheim, courageuse amazone coutumière des Lumières assombries et des autres changements de perspectives. Avec en fond sonore une playlist menant de Nick Cave à David Bowie, cette dernière nous propose un avant-gout fascinant des œuvres qu’elle expose, à partir au 3 février 2026, dans l’antre de la galerie d’art contemporain Lara Sedbon, à Paris. Adepte d’un art sans concession, ne cédant rien à l’approche commerciale et au diktat du joli, l’œuvre de Roxane Gouguenheim s’inscrit dans une généalogie intellectuelle et spirituelle profondément marquée par la pensée juive européenne. Une œuvre postérieure à la Shoah, qui interroge et sonde la destruction et l’effondrement mais également cette petite flamme qui subsiste et renait. Un art envisagé comme résistance fragile mais obstinée face à la perspective de disparition. Une renaissance aussi intense que créative.

Cet hiver, ce sont plusieurs projets que l’artiste expose. Avec pour commencer Les Portes de Jacob, à la fois entrée et sortie vers l’univers de l’artiste où cette dernière convoque explicitement des ainés qui irriguent, depuis l’origine, son œuvre : Hannah Arendt, Walter Benjamin, Theodor Adorno et Giorgio Agamben y sont omniprésents, servant de cadres comme de tuteurs. Tous ont en commun d’avoir pensé l’histoire depuis sa rupture, depuis l’impossibilité d’un progrès linéaire après Auschwitz. « Est contemporain, écrit Agamben, celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières mais l’obscurité. » Cette obscurité n’est pas une posture : elle est pour Roxane Gouguenheim une condition. Il y a dans la figure de Jacob un symbole puissant doublé d’une métaphore, explique l’artiste. La figure de Jacob, combattant nocturne et blessé à l’aube, traverse l’exposition. Jacob lutte, survit, mais demeure marqué à jamais. Pour Gouguenheim, cette blessure est constitutive de la condition juive moderne : une existence jalonnée d’épreuves et de défis existentiels, qui passe par les seuils, les exils, les ruptures du temps historique et la perspective récurrente d’une extinction imminente. Entre les portes de Janus — ouvertes en temps de guerre — et celles de Jacob, plutôt intérieures et spirituelles, se dessine une réflexion sur la guerre comme expérience totale. Une nouvelle grammaire qui bouscule autant les corps que les esprits. S’ensuit la série Men in Dark Times (titre emprunté à Arendt) qui rend hommage aux intellectuels juifs allemands broyés ou contraints à l’exil par le nazisme. Pareille un écho à leurs trajectoires heurtées, la peinture de Gouguenheim y adopte une forme fragmentaire, aphoristique, débordante et sans clôture. Une certaine violence d’exécution faite de gestes rapides, de dépouillements aux allures de refus de l’achèvement. Le non-finito devient ici un geste éthique. Un propos à défendre. Et voilà le tour de force artistique : si dans ces toiles rien ne représente directement la Shoah, tout en assume l’héritage formel : impossibilité du récit total, la survivance des éclats, les murmures effacés, l’expression yiddish fantomatique.

De Weimar à Buchenwald, de la culture à la barbarie

Cette logique atteint un sommet, dans l’enceinte du centre d’art et de culture Robert-Doisneau à Meudon, avec un dernier temps baptisé Eiche Homo, dont le cœur est la grande toile consacrée au chêne de Goethe à Buchenwald. L’histoire de cet arbre mythique mérite que l’on s’y attarde. Vénéré au XIXᵉ siècle comme symbole de l’humanisme allemand — Goethe aurait médité sous l’ombre protectrice de ses branches — l’arbre traversa les décennies et fut conservé au centre même du camp de Buchenwald. Autour de lui, les nazis accomplissaient leur œuvre d’extermination tandis que les déportés travaillaient, souffraient et mouraient. Le chêne, lui, demeurait comme un symbole à lire de plusieurs façons : survivance d’un espace de vie dans un lieu de mort, dernier espoir de civilisation dans un de ses tombeaux à ciel ouvert ou encore incarnation de l’insupportable proximité entre la culture la plus élevée et son anéantissement. La légende disait que la destruction du chêne coïnciderait avec la fin du Reich. Le chêne fut finalement détruit par un bombardement en 1944… En faisant de cet arbre un moment central de son œuvre, Gouguenheim confronte l’humanisme à son effondrement concret et le visiteur à ses propres valeurs. On lira dès lors le titre Eiche Homo comme un triple clin d’œil à Goethe, à Nietzsche (Ecce Homo) et à Primo Levi. Autour de la pièce maitresse, des Hypostases noires, des bois brûlés dressés (Parresias), une sculpture blanche fragmentée et un escabeau portant les mots orphiques de Goethe. Le tout donne l’impression d’une constellation d’intelligence et de références sans hiérarchie ni résolution. Le travail éminemment juif de Roxane Gouguenheim pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Il constitue une série de fragments d’une profondeur rare, oscillant entre oubli, violence, fragilité et saturation, soulignant le caractère indissociable de Weimar et de Buchenwald qui apparaissent ici comme un couple, rappelant que toute culture porte en elle la possibilité de sa barbarie. A couper le souffle !

Ouvrir les Temps Sombres

Du 3 au 28 février 2026

La galerie By Lara Sedbon

Rue Notre-Dame de Nazareth 63

75003 Paris

Écrit par : Laurent-David Samama

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