Le coup d’état judiciaire menace la Start-Up Nation

Frédérique Schillo
Le coup de force du gouvernement Netanyahou pour faire adopter sa réforme judiciaire inquiète les milieux d’affaires et risque de miner en quelques mois les bases de l’économie qu’Israël avait mis 30 ans à bâtir.
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Dans les années 1970, deux psychologues israéliens, Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont révolutionné l’économie en étudiant le comportement des individus dans un contexte d’incertitude. Il en ressort que l’homo oeconomicus, loin d’être le modèle de rationalité, est motivé par quantité de biais cognitifs et émotionnels comme l’aversion à la perte et la préférence pour des gains sûrs, même faibles. Depuis leurs travaux, qui ont valu à Kahneman le prix Nobel d’Economie en 2002 (après la mort de Tversky en 1996), l’on sait combien le climat d’instabilité politique est le pire ennemi des économistes.

Israël a vécu nombre de crises, conflits et autres guerres ouvertes. Et pourtant, pour la première fois, une crise institutionnelle est en train d’affoler les milieux d’affaires et d’affecter son économie. « L’instabilité politique chronique avec cinq élections en moins de quatre ans n’avait pas remis en question la situation économique israélienne car on sait que cela fait partie des règles du jeu », nous explique Dan Catarivas, président de la Fédération israélienne des chambres de commerce binationales. De fait, au 1er janvier 2023, Israël affichait une situation assez stable par rapport aux autres pays de l’OCDE : un taux de croissance à 2,7% avec des perspectives à 3,4% en 2024, une inflation contenue à hauteur de 4,25%. Israël se trouvait en excédent budgétaire avec une réserve de devises étrangères de 200 milliards de dollars qui battait tous les records. C’était donc une position plutôt enviable compte tenu du contexte mondial secoué par la guerre en Ukraine et la crise de l’énergie.

Mais aujourd’hui, tout est bouleversé. « On est dans un climat d’incertitude. Les règles du jeu sont en train de changer. Or, les hommes d’affaires ont besoin de savoir quelles sont ces règles », s’inquiète Dan Catarivas. La Fédération des chambres de commerce qu’il préside ainsi que trois puissantes Associations patronales israéliennes (celles des fabricants, des constructeurs et de la high-tech) ont exhorté le gouvernement Netanyahou à interrompre la réforme judiciaire pour trouver un compromis comme souhaité par le président de l’Etat Isaac Herzog.

Netanyahou, de père à fossoyeur de l’économie israélienne ?

La réforme inquiète par son caractère antidémocratique puisqu’elle vise à casser la Cour suprême, affaiblir le système judiciaire et permettre au gouvernement d’adopter n’importe quelle loi à la majorité simple, y compris celles qui remettraient en cause les libertés fondamentales. « La concentration d’un important pouvoir politique entre les mains de la majorité dirigeante, sans contre-pouvoirs, pourrait paralyser l’économie du pays », se sont émus en janvier dans une lettre ouverte une centaine d’économistes israéliens. Deux mois plus tard, ils publient une nouvelle « lettre d’urgence », en avertissant qu’un krach financier pourrait se produire « plus puissamment et plus rapidement » que prévu. Parmi eux, des experts de droite et de gauche, certains proches de Netanyahou comme Eugène Kandel, son ancien conseiller économique, ou Jacob Frankel, qu’il avait nommé en 2013 à la tête de la Banque centrale d’Israël. On y retrouve aussi Daniel Kahneman, qui pointe les graves « dommages à long-terme sur la croissance économique et le niveau de vie des Israéliens ». Tous rappellent le lien, a priori sans rapport « entre la capacité du système judiciaire à critiquer le gouvernement et la confiance dans l’économie, qui affecte les performances économiques ». En général, la démocratie est bien le meilleur terreau où fleurit l’économie.

Ce qui trouble les économistes est l’acharnement de Netanyahou à faire adopter une loi, par bien des aspects, personnelle puisqu’elle doit lui permettre d’échapper à son procès, malgré l’opposition de l’opinion, mobilisée dans les plus grandes manifestations qu’Israël n’ait jamais connues, et les alertes de Tsahal et des services de sécurité. Le processus législatif est « expéditif », a regretté sur CNN le 15 mars l’actuel gouverneur de la Banque d’Israël, Amir Yaron, qui craint d’être la prochaine cible : « Tout pays qui a touché à l’indépendance de sa banque centrale, et a fortiori l’a affaiblie, en a subi les conséquences économiques désastreuses ».

Cet entêtement est d’autant plus incompréhensible que Netanyahou est celui qui a fait entrer l’ancienne économie socialiste israélienne dans la modernité à la fin des années 1990. Il incarne le tournant néolibéral, lui le père des privatisations, des lois du marché, et du boom économique. Et ce serait lui aujourd’hui le promoteur de la démocratie illibérale, le fossoyeur de l’économie israélienne ?

Des signes inquiétants

Il est encore trop tôt pour mesurer les dégâts de la réforme. Mais déjà, le mal est fait : l’image de la Start-Up Nation est écornée [voir encadré]. « Pendant des années le succès de la Start-Up Nation a contribué à l’image de marque d’Israël. Les startupers israéliens, leur ingéniosité, leur créativité, toute cette dynamique se répercutait sur l’ensemble de l’économie. Avec cette réforme, le politique est en train de porter atteinte à l’image de marque israélienne », regrette Dan Catarivas. Et de déplorer : « Il est beaucoup plus facile de détruire une réputation que d’en monter une ».

Les inquiétudes se font notamment jour au travers des agences de notation. Si Fitch Ratings vient de confirmer son A+, en soulignant qu’Israël était dans « une économie diversifiée et résiliente », en revanche l’agence Moody’s avertit que la réforme pourrait affecter négativement ses perspectives économiques. Or, une dégradation de la note d’Israël ferait fuir les investisseurs, entraînant des hausses des dépenses d’intérêt de l’Etat et un ralentissement de la croissance. Le tout est estimé à une perte de 50 à 100 milliards de shekels par an, accompagnée d’une augmentation massive du fardeau de la dette publique.

Dans ce contexte, autre signe d’inquiétude pour les observateurs : le budget de l’Etat 2023-2024 a été expédié, si bien qu’une partie des ministres ignorent ce qu’ils ont voté. Le gouvernement n’a formulé aucune priorité et les problèmes s’accumulent comme le coût du logement ou l’inflation galopante, qui a obligé la Banque d’Israël à relever ses taux d’intérêt.

La chute du shekel, tombé à son plus bas niveau depuis quatre ans face au dollar, est un exemple tangible des conséquences désastreuses de la réforme. Certes, la monnaie israélienne était sans doute surévaluée, ce qui pouvait freiner sa compétitivité. Cependant, analyse Dan Catarivas, « le shekel s’affaiblit aujourd’hui pour de mauvaises raisons, pas seulement économiques, mais en raison d’évaluation psychologique par rapport à la crise actuelle. » De façon très significative, les cours se sont effondrés le 24 mars, immédiatement après que Netanyahou a annoncé poursuivre sa réforme coûte que coûte. Le consommateur devrait le ressentir au niveau du portefeuille puisqu’un nouvel affaiblissement du shekel devrait conduire à une nouvelle hausse des prix.

Jusqu’à présent, l’économie israélienne tient le choc. Mais pour combien de temps ? « Plus la crise continue et plus il y aura de dégâts », met en garde Dan Catarivas. Si le monde de la high-tech a osé sortir de sa bulle tel-avivienne pour prendre part pour la première fois de son histoire aux manifestations, c’est bien que l’heure est grave. Et que tout doit être fait pour stopper cette réforme insensée et retrouver un climat apaisé propice au business.

High-tech, le grand bon en arrière

C’est un constat édifiant : quasiment 100% des startups israéliennes créées aujourd’hui enregistrent leurs activités dans l’Etat américain du Delaware, contre seulement 15% avant le débat sur la réforme judiciaire. Déjà inquiets par le ralentissement mondial de la high-tech, les startupers sont si incertains sur leur avenir en Israël qu’ils fuient vers un horizon politico-économique plus stable. Ce faisant, ils tournent le dos à 30 ans de Start-Up Nation, 30 ans de progrès, en revenant aux années où l’économie israélienne était si faible que les startups s’enregistraient systématiquement aux Etats-Unis pour s’arrimer au géant économique.

Ce grand bond en arrière se traduit par un manque à gagner pour le fisc israélien. Il menace de déboucher sur une fuite des capitaux et une fuite des cerveaux. Un vrai défi pour Israël qui pourrait se voir priver d’une partie de sa jeunesse innovante, qualifiée et dynamique, celle sur laquelle repose tout l’écosystème d’innovation de la Start-Up Nation.

Or, avec une croissance de 6,4% en 2022, la high-tech est bien le moteur de l’économie israélienne dont elle représente 50% des exportations et 15% du PIB. Sans elle, Israël ne serait plus qu’un petit pays pauvre du Moyen-Orient, empêtré dans les lubies d’un régime autoritaire.

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Dr Amos Zot
Dr Amos Zot
1 année il y a

En résumé, la plupart des Juifs orthodoxes ont tort en ce qu’ils considèrent que ne sont Juifs que ceux qui sont nés de mère juive ou qui ne se sont pas convertis suivant le rite orthodoxe. La plupart des Juifs libéraux et laïcs ont tort car ils usent du double standard dans leur critique d’Israël.
Il n’y a , à ma connaissance , aucune Cour suprême au monde qui détient autant de pouvoir que la Cour israélienne qui peut même retoquer des lois sur base du critère de raisonnabilité , de sorte qu’une réforme judiciaire est nécessaire pour rendre Israël plus démocratique.
Le Professeur Dershowitz , éminent juriste et professeur de Harvard, démocrate de surcroît, estime à raison que cette réforme judiciaire aura pour effet plus de démocratie en Israël.
Quant aux craintes pour  l’économie israélienne ; elles sont consécutives aux menaces de boycott de certains entrepreneurs israéliens .
Aucune banque au monde ne peut éviter une faillite si tous les déposants  demandent en même temps le retrait de leurs fonds. 

Daniel
Daniel
1 année il y a

Je suis radicalement opposé au gouvernement actuel, mais qualifier son projet de réforme de “coup d’état judiciaire” est le genre d’abus de langage qui n’est pas de nature à favoriser le dialogue. Il n’y a rien d’illégal à la réforme judiciaire que tente de faire passer le gouvernement. Nous assistons à un conflit civilisationnel entre une droite libérale, laïque, patriotique d’une part, et une droite obscurantiste, théocratique et fascisante d’autre part. La gauche quant à elle est pratiquement absente de l’échiquier politique. Le conflit est de nature sociologique, et doit se résoudre de manière politique. Accuser ceux avec lesquels on est en désaccord de fomenter un coup d’Etat sans le moindre début de démonstration revient à un déni de démocratie.

Dr Amos Zot
Dr Amos Zot
1 année il y a
Répondre à  Daniel

Qualifier la coalition actuelle de « droite obscurantiste, théocratique et fascisante « est plus qu’un abus de langage, c’ est une contrevérité. Il y a effectivement un conflit sociologique entre certains députés soutenant cette coalition et d’autres soutenant l’opposition mais  Lapid, Lieberman, Ganz et Saar auraient pu former une coalition avec Netanyahu car ils sont en désaccord sur très peu de points. 

Daniel
Daniel
11 mois il y a
Répondre à  Dr Amos Zot

Je reconnais volontiers avoir fait un amalgame à propos de la droite « droite obscurantiste, théocratique et fascisante ». Je ne visais bien entendu pas le Likoud, parti qui a toute sa place dans la démocratie israélienne. Mais je maintiens que les autres partis de la coalition forment une « droite obscurantiste, théocratique et fascisante ». 

Dr Amos Zot
Dr Amos Zot
11 mois il y a
Répondre à  Daniel

Obscurantiste et théocratique mais pas fascisante.

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Frédérique Schillo
Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris