L’héritage controversé de Golda Meir

Véronique Lemberg
Seule femme à avoir exercé la fonction de premier ministre depuis la création de l’État d’Israël en 1948, Golda Meir a laissé un héritage qui fait toujours l’objet de vifs débats. Elle reste encore aujourd’hui à la fois admirée et détestée par les Israéliens, tout comme elle l’était de son vivant.
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« Extraordinaire de force et de détermination, Golda Meir pouvait faire preuve d’une terrible cécité politique », se souvient Elie Barnavi. « Elle voyait l’État d’Israël comme un accomplissement extraordinaire. Elle vivait dans le romantisme de l’ethos sioniste des pionniers. Tout ce qui s’opposait à cette vision était considéré comme une agression par cette femme rugueuse et intransigeante. Le monde de Golda Meir n’était pas celui de la nuance ni de la réflexion. C’était un monde en noir et blanc où il n’était pas question pour elle d’accepter la moindre concession. »

Ancienne ministre du Travail et des Affaires étrangères, leader du Parti travailliste et chef du gouvernement entre 1969 et 1973, Golda Meir n’est pas à proprement parler une « colombe ». Avec Israël Galili et Moshé Dayan, elle forme, au sein de son gouvernement, le « trio des durs » et, en février 1971, elle est la première à rejeter la proposition du président égyptien Anouar el-Sadate de faire la paix avec Israël en échange de la restitution du Sinaï. Longtemps critiquée pour avoir ignoré les avertissements sérieux concernant l’imminence d’une attaque arabe sur plusieurs fronts contre Israël en octobre 1973, son nom n’évoque pas que des bons souvenirs au sein de l’opinion publique israélienne. Golda Meir est synonyme d’intransigeance à courte vue et demeure associée aux manquements et aux erreurs de jugement de l’establishment politique et militaire ayant mené à la guerre du Kippour en octobre 1973.

L’erreur de Golda

Son esprit étriqué la pousse à suivre aveuglément les généraux de l’état-major de Tsahal et le légendaire ministre de la Défense, Moshé Dayan, qui ne s’attendaient pas à ce que l’attaque arabe se matérialise, malgré les signes flagrants montrant que les armées égyptiennes et syriennes se préparaient à une invasion. Estimant qu’après leur défaite cuisante en 1967, l’Égypte et la Syrie avaient fait la démonstration de leur infériorité militaire face à Israël, ils faisaient preuve, vis-à-vis de leurs adversaires arabes, d’un écrasant complexe de supériorité qui leur faisait un peu perdre le sens des réalités. Et lorsque le 6 octobre1973, à 7h30, le gouvernement a enfin admis qu’une offensive conjointe des armées égyptiennes et syriennes sera déclenchée dans l’après-midi, Golda Meir décide, contre l’avis du chef d’état-major David « Dado » Elazar, de ne pas lancer d’attaque préventive comme en 1967. L’erreur de Golda Meir est moins d’avoir, en pleine connaissance de cause, laissé aux Arabes l’initiative de la guerre que de ne pas avoir su prévoir celle-ci. Et surtout, de rejeter constamment les propositions de paix du président égyptien.

Mais sa force de caractère lui a toutefois permis de conduire la guerre du Kippour alors que nombre d’hommes autour d’elle, y compris un héros de guerre comme Moshé Dayan, se sont complètement effondrés. En dépit de nombreux reproches qui lui sont adressés, tout le monde reconnaît que Golda Meir a politiquement conduit Israël à la victoire. Mais une victoire au goût amer : plus de 2.700 soldats israéliens tués et des milliers de blessés. Israël sortira traumatisé de cette guerre difficilement gagnée. L’opinion israélienne ne le pardonnera pas à Golda Meir. Poussée par une vague de contestation populaire sans précédent contre les « manquements » du gouvernement, elle démissionne en avril 1974 et quitte la vie politique deux mois plus tard.

Jusqu’à sa mort en 1978, elle s’en voudra de ne pas avoir décrété la mobilisation générale alors qu’elle était convaincue de l’imminence d’une attaque à laquelle ne croyaient pas ses généraux. Elle avoue ne pas se pardonner d’avoir capitulé devant eux, de ne pas avoir cru en son pressentiment qu’une attaque était en train de se préparer comme en 1967. « C’est ce qui me tourmentera toute ma vie. Pourquoi me suis-je tue ? », confiera-t-elle un jour à un journaliste. En revanche, elle n’a jamais exprimé le moindre regret d’avoir obstinément rejeté les propositions égyptiennes de paix avant 1973.

L’image qui reste aujourd’hui de Golda Meir, ce n’est pas celle de la « grand-mère d’Israël » mais plutôt celle d’une dame âgée, coiffée d’un chignon et accrochée à ses cigarettes de tabac brun sans filtre. Et surtout, celle d’une dirigeante sans concession dont le visage ne figure même plus sur le billet de dix shekels.

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