Mélenchon, entre passion et errements

Laurent-David Samama
Après s’être auto-proclamé futur Premier ministre, Jean-Luc Mélenchon fait grise mine : les résultats de la NUPES, bons mais insuffisants, ne lui permettront pas de poser ses valises à Matignon.
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Il y croyait dur comme fer. Ou peut-être s’est-il convaincu de la véracité de son récit à force de le répéter sur les plateaux de télévision. Des semaines durant, Jean-Luc Mélenchon aura manœuvré. Il aura tout tenté pour s’imposer en principal opposant à Emmanuel Macron et transformer ces élections législatives en 3e tour présidentiel. Il voulait prendre sa revanche. Et il faut bien reconnaitre au chef des Insoumis une volonté à toute épreuve, une pugnacité légendaire et cette capacité à s’imposer, envers et contre tout, sur le devant d’une scène médiatique qui plébiscite habituellement ses adversaires d’extrême-droite. Face à cet air du temps tirant sur le brun – en témoigne la percée inédite du Rassemblement National qui fait entrer 89 députés à l’Assemblée nationale, une première ! – Jean-Luc Mélenchon s’est battu comme un beau diable. Ferraillant avec ce mélange si caractéristique de grandes qualités et de défauts rédhibitoires, oscillant constamment entre fureur et tactique, idéal et réalisme, noblesse et bassesses, il aura occupé le terrain politique.

Cette fois-ci, la tactique mélenchoniste se révélait inédite : c’était sous son égide plutôt que sous l’aile longtemps protectrice du Parti socialiste que la gauche se rassemblait largement. Quelques semaines auparavant, Mélenchon avait éteint les autres forces de gauche à l’élection présidentielle. Jadot (EELV) avait été rapidement neutralisé, Hidalgo (PS) s’était ridiculisée, Roussel (PCF) n’était jamais parvenu à convertir sa belle côte dans les urnes tandis que les ersatz trotskistes, Poutou et Arthaud, ne parlaient qu’aux leurs, c’est à dire à une ultra minorité. Restait donc le lider maximo insoumis, seul capable de préserver un peu de le superbe d’antan. Nom de code : Nupes pour Nouvelle Union populaire écologique et sociale, fourre-tout rassemblant l’essentiel des forces précitées, plus soucieuses de conserver un semblant d’influence politique que leur cohérence idéologique.

Soyons honnêtes : l’alliance était effectivement la seule manière d’espérer faire un score honorable voire de menacer le pouvoir du président Macron. Sur le papier, il y avait donc un chemin à suivre, pour la gauche, en se rassemblant. Reste que l’union reposant sur des bases trop peu solides, elle semblait bancale et dès le départ inapte à conduire Mélenchon à Matignon. Désaccords sur la méthode, sur la question du nucléaire, sur la politique sécuritaire, sur la politique internationale, sur le soutien à l’Ukraine, sur la construction européenne : c’est peu de dire que le ver était, dès l’origine, dans le fruit. Cette union vendue comme triomphale avait du plomb dans l’aile. Très tôt, plusieurs ténors socialistes, et non des moindres, marquaient d’ailleurs leur opposition : l’ancien Président Hollande, les ex Premiers ministres Manuel Valls (qui avait déjà un pied dans la Macronie), Bernard Cazeneuve et Lionel Jospin, mais également Carole Delga ou Stéphane Le Fol. Bref, une unanimité pas si simple à trouver, surtout parmi la vieille garde.

Antisionisme susceptible de muter en antisémitisme

Parmi les reproches formulés à l’égard des troupes de Jean-Luc Mélenchon, outre le détail programmatique, il y avait ce soupçon tenace de collusion avec l’Islam radical et un antisionisme susceptible de muter rapidement en antisémitisme. Avant mêmes le premier tour des élections législatives, plusieurs organisations Juives de Gauche condamnaient ainsi « l’OPA de la France Insoumise sur une partie de la gauche à travers la plateforme de la NUPES ». Vigilantes, la Maison Itzhak Rabin, le Cercle Léon BLUM, le Cercle Bernard Lazare, l’Hachomer Hatzaïr, le Centre Medem et l’association Socialisme et Judaïsme dénonçaient, dans un communiqué, le fait que certains candidat choisis par la Nupes « appuient les théories séparatistes, indigénistes, complotistes, populistes, et remettent en cause la laïcité, l’universalisme et la construction européenne ». Ancrées à gauche, ces organisations ne désertaient pas pour autant leur base historique : leur communiqué précisait bien qu’elles apportaient « leur soutien aux candidats restés fidèles aux valeurs de la gauche républicaine ». Un dilemme se posait dès lors aux électeurs de gauche soucieux de ne pas corrompre leur message : fallait-il distinguer les candidats « casher » de la Nupes et séparer le bon grain de l’ivraie ? Une conscience bien connue des sympathisants du CCLJ tentait d’opérer avec nuance. Sans souscrire aux ambitions exotiques et aux dérives d’une partie du programme insoumis, Raphael Glucksmann choisissait de soutenir le principe d’une union de la gauche. Son raisonnement s’avérait intéressant et nuancé : mieux vaut y peser de l’intérieur plutôt que de laisser la Nupes aux pro-russes, aux pro-Bachar, à ceux qui surfent sur la détestation d’Israël à des fins électoralistes. Soit.

Le boulet Jeremy Corbyn

Le raisonnement de ceux qui voulaient sauver la Nupes de ses tourments se valait jusqu’à ce que sa frange la plus dogmatique n’invite l’ex chef de file des Travaillistes britanniques, Jeremy Corbyn, à soutenir leur effort de campagne dans le 20e arrondissement parisien. Tristement célèbre pour avoir ouvert la gauche britannique au reflex antijuif, Corbyn s’affiche en soutien de poids de deux candidates, Danielle Simonnet et Danielle Obono. Qui l’eut cru ?

Le 4 juin, sitôt le tweet de l’Anglais publié, Simonnet faisait état de son « émotion » et sa « fierté » tandis que sa rivale socialiste dissidente, la méritante Lamia El Aaraje s’offusquait : « Les masques tombent : inviter et afficher le soutien de Jeremy Corbyn,

Jeremy Corbyn / Shutterstock

écarté du Labour Party et du groupe pour complaisance avec l’antisémitisme en Angleterre, après 1 000 plaintes enregistrées par ce parti, est une honte dont est fière Danielle Simonnet ». Autant de critiques balayées d’un revers de la main par Simonet et l’état-major insoumis, peu ou pas entendues par la Nupes alors même que venait les soutenir un des acteurs les plus en vue de la propagation du réflexe antisémite. Car la liste des reproches adressés à Corbyn est désespérément longue et sans équivoque : soutien à l’auteur d’une fresque représentant des banquiers au nez crochu s’enrichissant sur le dos des pauvres, affirmation que les sionistes britanniques « ne comprennent pas l’ironie anglaise », laisser-faire face à la multiplication des propos antisémites au sein même de la gauche anglaise. Ce n’est pas tout. Pour Simone Rodan-Benzaquen, directrice de l’American Jewish Committee Europe (AJC), « le problème Corbyn dépasse la seule question de l’antisémitisme. Ses accointances et positions sur des personnages et des institutions islamistes et terroristes sont problématiques. Corbyn a par exemple travaillé pour la chaîne télévisée gouvernementale iranienne Press TV; il a également toujours été réticent à condamner Daech, ou encore décrit le Hamas et le Hezbollah comme ses “amis” ».

Avant que la polémique n’enfle, les candidates Obono et Simonnet ont su remporter leurs sièges haut la main. D’ailleurs, au soir du premier tour des législatives, Jean-Luc Mélenchon jubilait : son coup politique avait fonctionné, il incarnait l’opposition et se voyait, à coup sûr, dans les habits du futur Premier ministre français. Pour la journaliste et essayiste Laeticia Krupa, auteure de La tentation du clown (éd. Buchet Chastel, 2021), le succès médiatique et politique de « JLM » raconte « la victoire éclatante de la communication politique. On se rend compte, quand on regarde l’épopée de Jean-Luc Mélenchon, de l’efficacité que peut avoir un discours. Evidemment, il y a eu des déplacements de terrain, une campagne qui a été largement faite par la France Insoumise qui est la force majeure de cette alliance de gauche. Là-dedans, le discours est fondamental. C’est important de dire aux Français ce qu’on va faire une fois élu. Même si on ment… Jean-Luc Mélenchon sait qu’il y a 99,8% de chances – on va être sympathiques – qu’il ne soit pas nommé à Matignon et pourtant c’est le message principal depuis sa défaite présidentielle, ce qu’il a réussi à porter en étendard. C’est un message simple, un message de combat. Il a mis de l’enjeu dans un scrutin qui semblait lasser les Français. Il y a eu beaucoup d’abstention mais il a su mettre de l’aspérité ».

Mainmise étouffante sur la Nupes

Pourtant, au lendemain du second tour des législatives, la performance n’est pas à la hauteur des attentes. Certes, le tribun engrange 131 sièges, sans compter les éventuelles arrivées en provenance du groupe « Divers Gauche ». Mais déjà, les dissensions se font entendre au sein de la NUPES. Jadot demeure muet, Roussel semble déjà en rupture. Et Valérie Rabaut, députée socialiste de Tarn et Garonne, figure montante de cette nouvelle gauche, s’oppose frontalement au principe d’un groupe unique NUPES à l’Assemblée. Sont-ce les dérives de ses collègues qui l’auraient convaincu de revendiquer à nouveau son étiquette propre ou bien une volonté, une fois réélue, de jouer sa carte ? Ces questions méritent d’être posées. A l’avenir, il y a fort à parier que les dérives idéologiques et la main mise étouffante de certains Insoumis sur la Nupes conduisent à la scission. Etrangement, cette volonté de noyauter la gauche contredit les mots mêmes de son leader naturel, à l’issue de ces dernières élections : « Être insoumis c’est ne pas accepter l’ordre des choses », clamait ainsi Jean-Luc Mélenchon. « Ça veut dire qu’on retire la domination qui est sur soi et c’est exactement la racine du mot émancipation. On s’émancipe, on se libère soi-même. Libérez-vous de vos préjugés, de vos préjugés de genre, de vos préjugés de classe, de vos préjugés d’adresse. Libérez-vous, libérez-vous pour libérer la société ». Alors, la NUPES, modèle de démocratie interne ou dernière impasse en date, à gauche ?

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