« On sent la judéité partout dans l’œuvre de Leonard Cohen »

Laurent-David Samama
Rédacteur en chef de Rolling Stone, Belkacem Bahlouli vient de publier Leonard Cohen (Ed du Layeur), beau livre retraçant la discographie complète de l’auteur-compositeur-interprète canadien. Interview.
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Quelle place occupe Leonard Cohen dans l’histoire du rock ?

Belkacem Bahlouli Il occupe une place à part, pas vraiment rocker, pas vraiment folkeux, pas vraiment vocaliste, Leonard Cohen est un « concept en soi » si l’on peut dire : il a embrassé tous les styles musicaux de la country à la folk/americana, jusqu’aux sons électroniques et la musique d’Europe de l’Est voire des nuances flamenco. C’est cet ensemble qui rend son œuvre unique : sa voix bien sûr, identifiable entre mille, sa poésie, simple mais riche en évocations et en métaphores, et le son unique de ses albums, car il y a une vraie recherche esthétique et sonore dans son travail.

Dans votre livre, vous retracez la discographie de Leonard Cohen. Qu’en retenir puisque tout y semble mythique ? Quelles époques vous tiennent spécialement à cœur ?

B.B. Évidemment, il y a les quatre premiers albums indispensables, incontournables, vitaux même, on découvre le personnage, sa musique, ses ambiances, mais aussi sa tristesse, sa culture, sa vie, sa vision du monde, son ton désabusé mais pas blasé qui sera sa marque de fabrique. Intervient ensuite le gros changement musical avec l’arrivée de Phil Spector sur Death of a Ladies’ Man à la production, qui renouvellera le son du Montréalais. Beaucoup estiment que cet album est un désastre dû à la mauvaise ambiance pendant l’enregistrement et que l’arrangement est surchargé, personnellement je l’ajoute aux quatre premiers sans problème, car cette bascule a conditionné la voix de Leonard par la suite, basse, profonde, puis abyssale et enfin spectrale dans les deux derniers albums ainsi que dans Thank you for the dance, son disque posthume. Difficile de choisir… J’aime toutes les périodes, avec une préférence marquée pour les tout premiers et les tout derniers, et aussi deux live, celui à Londres, qui a marqué son retour en 2008/2009 et bien sûr le magique Live à l’Ile de Wight de 1970 !

En bref 

Pendant un demi-siècle, avec sa voix de baryton, il aura chanté l’amour et la haine, le sexe et la spiritualité, la guerre et la paix, l’extase et la dépression. Mais aussi et avant tout, la liberté. Liberté d’écrire comme il l’entendait, et liberté de sortir des disques lorsqu’il le voulait. A n’en pas douter, Leonard Cohen occupe une place à part dans la musique contemporaine. C’est cette empreinte aux larges contours que raconte Belkacem Bahlouli avec précision, dans un grand livre retraçant la carrière de l’artiste canadien. Y sont évoqués le mystère de la création, la quête de beauté et l’extrême exigence apportée par Cohen à ses textes, aux pochettes de ses albums et à la scénographie de ses apparitions sur scène. Au fil des pages, on redécouvre l’itinéraire magistral du chanteur, de l’écrivain, du poète et du dandy à l’œuvre empreinte de pensée juive. Autant de disques racontant le balancement constant entre pessimisme et élan vital, humour et nihilisme, romantisme, et désespoir. Sublime !

Fil rouge de la discographie de l’artiste, son rapport étroit au judaïsme, au texte biblique qu’il évoque à longueur d’albums mais aussi à Israël…

B.B. La spiritualité a toujours été présente chez Leonard, c’est un fait documenté. Elle donne une dimension mystique à certains de ses textes ! On sait que ses grands-parents étaient orthodoxes et, bien qu’il n’ait pas grandi dans le quartier juif de Montréal, il a beaucoup lu et même étudié les écritures sacrées. Prenez la chanson Hallelujah… Déjà, le titre ! Et ce texte nourri de références à la Bible, comme d’ailleurs beaucoup d’autres de ses écrits. Il a poussé la logique jusqu’à reprendre la prière de Rosh Hashana dans Who By Fire, chanson sublime s’il en est, une litanie incroyable de profondeur, de dimension mystique. Quant aux références à Israël, effectivement on en trouve quelques-unes dans The Future, l’album « politique » de Cohen, qui détonne dans la discographie du Canadien. Cohen, ne parlait que très peu du judaïsme, notamment en interview. Il était un Juif « intimiste » : pour lui la religion, le sacré, faisaient partie de sa sphère intime, profonde. Il ne mettait jamais son judaïsme en avant, et toujours dans sa quête de spiritualité, il se fera ordonner moine bouddhiste dans les années 1990 ! Côté militant, on se souvient qu’il est allé en pleine Guerre du Kippour remonter le

moral des troupes en Israël, mais au final, si l’on voit ou sent sa judéité partout dans son œuvre, lui-même n’en parlait que très peu.

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