Réforme judiciaire en Israël : le monde de la Défense sonne l’alarme

Frédérique Schillo
Anciens combattants et officiers réservistes alertent sur la dérive autoritaire du gouvernement Netanyahou et les risques que ses réformes font peser sur l’armée et la nation tout entière.
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Le 23 février dernier, une centaine de soldats et d’officiers réservistes de la division des opérations spéciales de Tsahal, parmi lesquels un général et des lieutenants-colonels, ont menacé dans une lettre adressée à Netanyahou de ne plus servir si la réforme judiciaire est adoptée : « Cette loi détruira tout ce pour quoi nous nous sommes battus ». Ce sont les réservistes les plus hauts gradés à s’opposer ainsi au plan du gouvernement. Mais Tsahal craint que ce ne soit que le début d’une vague de désobéissance dans ses rangs.

La grande muette étouffe sous les contestations. Il n’est pas un jour où des anciens combattants, des réservistes, voire des officiers en poste, se montrent inquiets face aux projets visant à casser la Cour suprême et à remettre une partie de la sécurité entre les mains des suprémacistes juifs Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich. Pour l’instant, Netanyahou reste sourd à leurs demandes. Rien ne le perturbe ; ni les missives adressées par d’anciens officiers du Corps blindé mécanisé et des commandos de Marine, ni les avertissements de 400 anciens responsables de la Sécurité, dont d’anciens chefs du Mossad, du Shin Bet, de la Police, et des conseillers à la Sécurité nationale, vent debout contre « des lois qui contredisent le caractère juif, démocratique et progressiste du pays ».

« Tsav 8 [appel d’urgence] pour la démocratie »

La grogne déborde dans la rue. Des manifestations monstres secouent les grandes villes d’Israël chaque samedi soir depuis le 14 janvier. Dans la foule se dressent des milliers d’anciens combattants et des réservistes « en civil ». Au sein du Mossad, la colère est déjà si grande et les manifestants si nombreux que le conseiller juridique a officiellement autorisé les agents à participer aux protestations. Par ailleurs, des centaines d’anciens combattants libérés du devoir de réserve ont organisé une marche de trois jours depuis le fortin de Latroun, lieu de mémoire des batailles de 1948 et 1967, jusqu’à la Cour suprême, à Jérusalem. Leur slogan : « Tsav 8 [appel d’urgence] pour la démocratie ». Dans le Nord, des vétérans de la guerre du Kippour sont allés jusqu’à mettre un char en tête de leur cortège, recouvert d’une banderole figurant la déclaration d’Indépendance. Le symbole saisit aux tripes. Quiconque se souvient des périls auxquels Israël a pu réchapper ne peut qu’être bouleversé par le dernier combat de ces « frères d’armes ».

« J’ai combattu dans toutes les guerres depuis 1968, à Gaza, en Cisjordanie, etc. Cette bataille est le combat le plus important de ma vie, celui qui a le plus de sens », nous confie en hébreu l’ancien chef d’état-major Moshe « Boogui » Ya’alon. Celui qui fut ministre des Affaires stratégiques puis de la Défense dans trois gouvernements Netanyahou (2009-2016) est aujourd’hui la voix claire, ferme et patriotique des opposants à la coalition. « Si le Premier ministre a tous pouvoirs, nous sombrerons dans une dictature », prévient Yaalon. Dans sa rage d’échapper à son procès pour corruption, fraude et abus de confiance, Netanyahou veut réduire au silence la Cour suprême, politiser la nomination des juges et pouvoir décider de tout par un vote à la majorité simple, sans garde-fou. Il s’est entouré pour cela d’un quarteron d’extrémistes : le ministre de la Justice Yariv Levin (Likoud), résolu à passer la réforme, si besoin en limogeant la procureure général, le chef du Shas Aryeh Deri, pressé d’effacer sa négociation de peine pour fraude fiscale et devenir ministre de l’Intérieur, Yitzhak Goldknopf, à la tête du parti antisioniste Judaïsme unifié de la Torah, soupçonné de corruption et les kahanistes Ben Gvir et Smotrich, multi-condamnés pour propos racistes. « Ce gouvernement est un gouvernement de criminels. 80 ans après la Shoah, Israël est en passe de devenir un Etat juif et fasciste, raciste et homophobe, messianique et corrompu », assène Ya’alon.

« Nous devenons des mercenaires »

Boogui Ya’alon n’est pas le seul à prononcer le mot de dictature. « De plus en plus de gens disent ‘nous ne servirons pas sous une dictature’ » a déploré l’ancien chef d’état-major Dan Halutz sur la radio militaire. Et d’en conclure : « C’est ainsi que nous devenons des mercenaires. Nous nous sommes enrôlés dans l’armée d’un Etat démocratique. Si c’est une dictature, autant servir en Ouganda ou au Rwanda, où ils paient plus ». Le drapeau noir ne flotte pas encore sur la Knesset, mais le gouvernement se montre déjà omnipotent. Il veut faire main basse sur la Justice et réduire la liberté d’expression en fermant la chaîne publique Kan. Sa politique est partisane, communautariste, méprisante pour les minorités. Elle se fait dans un esprit de revanche sur Oslo et sur l’évacuation de Gaza, approuvée en 2005 par la Cour suprême. Les ultra-orthodoxes sont reconnus comme un Etat dans l’Etat et l’extension des droits et services aux résidents des implantations équivaut à leur annexion de facto. Culot ultime, la coalition veut nommer le grand rabbin militaire en accord avec le Shas, un parti qui exige que les étudiants de yeshivot soient exemptés de service militaire. « Voilà aussi pourquoi les réservistes manifestent », explique Ya’alon. « En Israël, ils sont ceux qui servent et donnent beaucoup. Ils travaillent, paient des taxes, et il leur faut encore prendre les charges des haredim sur le dos ! C’est sur eux que repose l’Etat. Notre économie forte, la high-tech, c’est à eux, les réservistes, qu’on le doit ».

Les militaires sont inquiets par la casse judiciaire comme citoyens et comme soldats. L’affaiblissement de la Cour suprême les laisserait sans protection face à des mandats d’arrêt émanant par exemple de la CPI, laquelle s’est déclarée compétente en 2021 pour enquêter sur de possibles crimes de guerre dans les Territoires occupés. L’un des moyens pour un pays d’échapper aux poursuites internationales est de diligenter ses propres investigations. Or quelle serait leur légitimité aux mains d’une justice politique ?

Comme si cela ne suffisait pas, la refonte sécuritaire en Cisjordanie vient aussi saper l’autorité du nouveau chef d’état-major Herzi Halevi, qui voit la police des frontières lui échapper au profit du ministre de la Sécurité Ben Gvir, tandis qu’une grande partie de l’Administration civile revient désormais à Smotrich. Autant offrir des allumettes à « deux pyromanes », s’insurge Ya’alon : ces deux annexionnistes « veulent faire la guerre aux Palestiniens, et le plus vite possible. La Cour suprême les en empêche, c’est pourquoi ils tiennent tant à la démanteler ». Au moment où Tsahal doit gérer l’une des pires situations sécuritaires, avec un Hamas toujours plus fort face à une Autorité palestinienne en lambeaux, Ben Gvir continue ses provocations, sur le mont du Temple et ailleurs. Il a récemment dit vouloir ordonner à la police de lancer l’« Opération Rempart n°2 » contre Jérusalem-Est sur le modèle de l’intervention militaire à Gaza en 2002. Une initiative sans lendemain. Mais cela échauffe les esprits alors que la tension monte à l’approche du Ramadan, fin mars.

Des lois dangereuses

D’autres lois présentées par la coalition se révèlent tout aussi dangereuses. Elles n’ont aucun sens sinon de jeter de l’huile sur le feu, comme l’assouplissement des règles d’engagement dans les Territoires ou la peine de mort pour les terroristes (la plupart sont neutralisés). Quant au projet de garantir l’immunité aux soldats, il scandalise au plus haut niveau. « La récompense et la punition font partie intégrante de l’expérience militaire », fustige le dernier chef d’état-major Aviv Kohavi dans un entretien à Haaretz, « il n’y a aucun moyen de maintenir une armée éthique, professionnelle et correctement conduite sans cela ».

Le ministre de la Défense Yoav Gallant a beau tenter de rassurer sur les réformes en cours, la crise est majeure. Elle mine le moral des troupes, questionne la place de Tsahal dans la nation et aggrave le conflit avec les Palestiniens. Elle a d’autres effets dangereux. La dérive autoritaire du gouvernement Netanyahou détourne les investisseurs d’Israël et embarrasse ses alliés, à commencer par Washington. Un soutien politique et financier dont Tsahal ne peut se passer au moment où l’Iran annonce avoir franchi une nouvelle étape de son programme nucléaire.

On ne compte plus le nombre de fois où les décideurs militaires ont averti qu’Israël courait un grave danger moins tant en raison des menaces extérieures que de ses divisions internes. Nous y sommes. Le monde de la défense alerte. D’une voix sûre, responsable, foncièrement légitimiste. Heureusement la mobilisation populaire est forte. Elle finira par l’emporter, la réforme ne passera pas et cette coalition tombera, assure Yaalon, plein d’espoir : « Nous devons sauver l’Etat d’Israël ».

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Dr Amos Zot
Dr Amos Zot
1 année il y a

A titre d’information , “les” n’est pas synonyme de “des”.
Effectivement la démocratie israélienne est en danger mais depuis longtemps. Antonio Gramsci ,ou Meretz pour traduire en hébreu, est surreprésenté dans de nombreux médias, universités plus la Cour suprême.
Le fait que Netanyahu ait gagné les dernière élections malgré ce constat , démontre que +- 70% des Juifs israéliens parviennent à résister à la désinformation

Douenias Giacomo
Douenias Giacomo
1 année il y a

Article totament biaisé anti-Bibi, rédigé, sans nuance aucune, par une “historienne” de gauche.

ABDEJLIL BELLIL
ABDEJLIL BELLIL
1 année il y a

EXSACTEMENT

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Frédérique Schillo
Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris