Toute la beauté du sang versé

Florence Lopes Cardozo
Lion d’Or 2022 de la Mostra de Venise, ce documentaire vibrant visite la vie, l’œuvre et les combats politiques de la photographe américaine Nan Goldin. Le dernier en date : un spectaculaire bras de fer avec la famille Sackler.
Partagez cette publication >

Rousse, fébrile et courageuse, Nan Goldin s’apprête, une fois encore, à ouvrir les yeux du monde bien-pensant sur la réalité. Et c’est sur un « happening sauvage » au Metropolitan Museum de New York que s’ouvre le film de Laura Poitras. Le documentaire, fort et élégant, difracte la vie de l’artiste en trois faisceaux : celui de sa sphère intime, celui de son œuvre et celui de son engagement pour la Justice au sens large. Mais c’est avant tout à sa sœur, Barbara Goldin, que le film est dédié. C’est aussi à sa sœur que la photographe semble avoir emprunté son rejet du conformisme et par là-même son irrésistible exploration de la vie, dans ses moindres recoins et par les deux bouts. Qui sait, un pour elle et l’autre pour sa sœur rebelle, qui a claqué, à 19 ans, la porte de la vie.

Nan fera elle-même de son instabilité un art, un rempart contre le « piège suffocant de la banlieue ». Sa vie, son corps et ses fidèles amitiés constituent le matériau d’une œuvre underground et autocentrée. Début 1970, elle évolue dans le monde marginal et nocturne des drag-queens, des homosexuels, de la drogue, de l’alcool, de la prostitution et des transgenres. Ses origines juives bourgeoises ne l’entravent en rien ou peut-être l’ont-t-elle boostée à bousculer la bienséance, à dévoiler, témoigner, innover à travers des autoportraits et photos plutôt trash. Ne pas se laisser intimider par la gent masculine.

Elle crée aussi, avant l’heure, des diaporamas à partir de diapositives qu’elle accompagne de musiques choisies tout comme celles savamment sélectionnées pour ce documentaire. On lui doit encore la première exposition photo sur le sida. Son œuvre, qui dérangeait hier, figure aujourd’hui dans les collections des plus grands musées américains et européens. Son univers semble parfois tutoyer ceux de Cindy Sherman ou de Yolande Zauberman.

Opiacés

Parmi les expériences intenses de Nan, il y en a une qu’elle n’a pas choisie : celle de la dépendance fulgurante à l’OxyContin, un antidouleur addictif, à terme, mortel. Miraculeusement sortie de ce cauchemar, elle découvre que la famille Sackler, propriétaire de la société pharmaceutique Purdue Pharma ayant conçu et commercialisé l’OxyContin, continue de larguer massivement ses opiacés sur le continent, qu’elle en tire impunément des profits faramineux. Mais encore, qu’elle use du mécénat artistique pour redorer son image et se dédouaner de la mort de centaines de milliers 

d’Américains. En réponse à ce scandale étouffé, Nan Goldin cofonde, en 2017, l’association P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now), qui prône la réduction des risques sanitaires et la prévention des overdoses. P.A.I.N. s’attaque ouvertement aux Sackler.

La réalisatrice et journaliste Laura Poitras, régulièrement nominée aux Oscars, donne ici à voir les réunions du collectif chez Nan et leurs actions dans les musées, répandant des flacons vides dans les bassins des galeries, s’allongeant dans les salles, dispersant des prescriptions médicales et dollars souillés de sang, scandant des slogans. On observe Nan et ses pairs, tel David face à Goliath, demander aux grandes institutions, de ne plus accepter de dons des Sackler, de retirer leur nom hautement affiché dans les musées, de les juger. Le Louvre sera le premier musée à réagir. La justice et le politique n’en sortent pas grandis. Les citoyens semblent bien seuls à défendre la cité.

Ce combat filmé, qui force l’admiration, est entrecoupé d’archives et de « ballades » dans l’œuvre, la vie et l’album familial de Nan. Elle y parle de la photo qui l’a sauvée et construite, de ses amours, de ses expériences, d’errance, de dèche, d’étudiante, de femme battue, de prostituée, de barwoman adulée, du silence assourdissant de l’Etat américain et de l’église face à l’épidémie du sida, de ses amis gays qui tombaient comme des mouches en se battant. Sa voix et ses réflexions sont graves et profondes. Son regard aiguisé reflète des années de luttes et non de haine. Sa vie, ses révoltes et ses constats, elle a décidé de les sublimer en images et en actions. Qu’on apprécie ou pas la femme, l’artiste, les résultats sont là. Chapeau bas ! lui aurait sans doute dit Barbara.

Info
Toute la beauté et le sang versé, un film de Laura Poitras
Photographies et diaporamas : Nan Goldin
Durée : 1h57
Sortie en salle le 19 avril 2023
Récompenses : Lion d’Or au Festival de Venise 2022 et nominé dans la catégorie meilleur documentaire aux Oscars 2023

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Découvrez des articles similaires

L’Enlèvement

Sélectionné à la compétition officielle du Festival de Cannes 2023, L’Enlèvement (Rapito) est un film dur, esthétique et courageux qu’a réalisé le cinéaste italien Marco Bellocchio. Il déterre l’affaire Mortara, ce scandale de l’Église qui, au milieu du XIXe siècle, indigna Bologne, puis toute l’Italie, et choqua jusqu’aux États-Unis.

Lire la suite »

L’héritage controversé de Golda Meir

Seule femme à avoir exercé la fonction de premier ministre depuis la création de l’État d’Israël en 1948, Golda Meir a laissé un héritage qui fait toujours l’objet de vifs débats.
Elle reste encore aujourd’hui à la fois admirée et détestée par les Israéliens, tout comme elle l’était de son vivant.

Lire la suite »

Golda

Voilà une coïncidence des plus troublantes. Ce film tant attendu, qui contextualise la guerre du Kippour autour de la figure historique de Golda Meir, se calque, exactement 50 ans plus tard, sur notre actualité monstrueuse.

Lire la suite »