Pourquoi tant de milieux peu concernés par un conflit si éloigné culturellement et géographiquement s’agitent-ils comme s’ils traitaient une question vitale de politique intérieure aux implications directes pour leur environnement politique le plus proche, à savoir leur commune ? C’est la question qui traverse immédiatement l’esprit de n’importe quel observateur étranger lorsqu’il découvre que des communes belges n’ayant aucune prérogative pour intervenir dans le règlement du conflit israélo-palestinien votent des motions de boycott d’Israël en qualifiant cet Etat de régime d’apartheid et de criminel contre l’Humanité. Poser cette question, c’est évidemment aborder celle de l’antisionisme radical et obsessionnel qui semble progressivement donner le ton dans certains milieux aux prétentions progressistes.
Pour y répondre, on peut évidemment avancer une raison évoquée depuis de nombreuses années : la culpabilité liée à la Shoah. Elle entraine un nombre considérable d’Européens à assimiler les crimes des Israéliens à ceux des nazis. A côté de cette raison, il y a quelque chose de plus profond : la résurgence de la passion antisémite. Cette passion insubmersible est même ontologique, c’est-à-dire liée à l’être. Après la Shoah, les Juifs ont connu une embellie qui a pris fin en ce début de 21e siècle. Mais comme le vieil antisémitisme est totalement discrédité, cette passion antisémite s’est reportée sur Israël, l’Etat diabolique. A nouveau, tout cela n’est pas neuf. Face à l’ampleur du phénomène, certains estiment qu’il y a bel et bien une troisième raison. « Au-delà de l’antisémitisme et de la culpabilité liée à la Shoah, il y a ce besoin d’une grande cause compassionnelle qui rassemble tous les malheurs du monde », avance Georges Bensoussan, historien des mondes juifs et ancien responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris. « La Palestine est devenue cette grande cause romantique compassionnelle. Autour de l’image de la victime palestinienne, ils peuvent ainsi évacuer toute considération historique et politique et communier face à la seule souffrance des Palestiniens. Plus nous nous dirigeons vers une Europe du marché, de l’individualisme et de l’affaiblissement de la souveraineté nationale, plus les Européens ont le sentiment d’être dépossédés de leur souveraineté et de leur destin national. Pour compenser cette dépossession, ils s’accrochent à une cause compassionnelle qu’ils ont trouvée dans la cause christique palestinienne et son corollaire l’antisionisme radical. Plus le politique disparait, plus le compassionnel s’affirme. Pour paraphraser Paul Eluard qui écrivait dans L’Amour la poésie qu’il “fallait bien qu’un visage réponde à tous les noms du monde’’, je dirai pour ma part qu’il fallait bien qu’une cause réponde à toutes les souffrances du monde. La cause palestinienne remplit aujourd’hui cette fonction ».
Lecture primaire du conflit israélo-palestinien
La dimension compassionnelle de la cause palestinienne en Europe présente l’avantage politique d’assurer la « convergence des luttes » et de rassembler ainsi des catégories d’individus n’ayant rien en commun. A travers la lecture primaire qu’ils font de ce conflit, ils y voient aussi une cause anticoloniale qui permet à la fois de mobiliser l’immigration postcoloniale en criant haro sur l’homme blanc et d’offrir une formidable occasion d’être antisémite à bon compte, c’est-à-dire au nom du Bien. Comme le soulignait très justement Vladimir Jankélévitch en 1967 dans L’imprescriptible, « L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être
antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux » (« L’Imprescriptible ». Pardonner. Dans L’honneur et la dignité, éd. Seuil, Paris, 1967, p. 145.)
Même si ces conseillers communaux ont été élus pour résoudre les problèmes auxquels sont confrontés leur commune et leurs administrés dans leur vie quotidienne, ils préfèrent bander leurs muscles pour des questions de politique internationale pour lesquels ils n’ont aucun compte à rendre ni aucune solution à apporter. Comme il s’agit d’une posture qui leur permet d’apparaitre dans le camp irréprochable du bien, ils ne visent rien d’autre. Cela leur permet à la fois d’occulter la dépolitisation générale des sociétés et de masquer leur impuissance politique sur des problèmes qu’ils sont censés résoudre conformément à leurs compétences réelles. Il ne leur reste plus qu’à adopter cette posture compassionnelle qui les place du côté de la victime. « C’est un cocktail puissamment irrationnel. C’est la raison pour laquelle nous ne parviendrons pas à nous en débarrasser facilement », s’inquiète Georges Bensoussan.
Antisionisme éradicateur
On peut malgré tout se demander si tous les élus votant ces motions de boycott ont pris conscience des amalgames grossiers, des approximations scandaleuses de ces textes. « Il faut faire la part de la rhétorique. Mais il est vrai que la rhétorique fait froid dans le dos par ce qu’elle sous-tend de rejet de la légitimité de l’Etat juif. Et comment ne pas relever que ce sont les mêmes qui ont les yeux de Chimène pour la Russie de Poutine », constate Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël en France. Conscient qu’il y ait eu un antisionisme de principe au sein du monde juif avant la création d’Israël et qu’il existe encore aujourd’hui un antisionisme « de situation » dans le monde arabo-musulman mais s’accommodant fort bien de l’acceptation explicite du fait national israélien, à condition (et encore !) qu’il fasse une place vivable au fait national palestinien, Elie Barnavi assimile ce type de motion de boycott d’Israël à un autre type d’antisionisme qu’il qualifie « d’éradicateur », autrement dit d’hostilité définitive, sans nuance ni rémission à l’égard de l’Etat d’Israël. « Cet antisionisme éradicateur, c’est la détestation d’Israël habillée en idéologie politique. C’est une passion singulière », précise-t-il. « Généralement, les « ismes » nés de la révulsion à l’égard d’un mouvement particulier – l’antifascisme, l’anticommunisme, l’antiracisme, l’antilibéralisme –, ratissent large. On n’est pas antifasciste uniquement contre les manifestations du fascisme par exemple. L’antisionisme, lui, est particulariste et monomaniaque : il vise une idéologie nationale unique, et, à travers elle, un État-nation et lui seul. Par ailleurs, le procès qu’il instruit contre cet État-nation ne s’intéresse pas à son régime politique, ni à son discours, ni même à ses actes, sinon hypertrophiés, mythifiés et déformés pour correspondre au canon du Mal absolu ; en dénonçant son idéologie fondatrice, il s’en prend à son essence même, jugée une fois pour toutes illégitime. Aussi le démantèlement pur et simple de cet Etat-nation serait-il un acte conforme à la marche de l’Histoire comme à la morale commune. Ceci est extraordinaire. Aussi monstrueux soient les crimes dont se rend coupable un peuple à tel ou tel moment de son histoire, la raison voudrait que l’on s’en prenne à son régime, pas au peuple, voire à l’Etat dont ce régime s’est emparé. Pour l’antisioniste éradicateur, en Israël, peuple, Etat et gouvernement ne font qu’un ».
Antisémitisme déguisé
Même si de nombreux militants de la cause palestinienne se réclamant de l’antisionisme prétendent la main sur le cœur ne pas être antisémites, le lien entre ces deux notions est souvent établi. Ce n’est pas parce que des instances officielles israéliennes ou certaines franges des communautés juives de diaspora voient de l’antisémitisme dans la moindre expression d’antisionisme que la question de l’équivalence perd de sa pertinence. « Il n’empêche, à partir de la création de l’État d’Israël, et à moins de s’opposer à tout fait national au nom d’un principe cosmopolite supposé supérieur au tribalisme nationaliste, l’antisionisme perd toute justification rationnelle », estime Elie Barnavi. « En effet, il ne s’agit plus de s’opposer à un projet, mais de contester la légitimité de ce qu’il a produit. L’État existe désormais, a été porté sur les fonts baptismaux par les Nations Unies et se trouve de ce fait membre de droit de la communauté internationale. Dès lors, lui dénier cette qualité, l’ostraciser, proclamer sa scélératesse intrinsèque et affirmer sa volonté de le détruire, n’est rien d’autre que de l’antisémitisme déguisé sous des oripeaux jugés plus présentables »
Le visage de la souffrance du monde
La présence incontestable de l’antisémitisme ne doit pas pour autant voiler la complexité de cet antisionisme compassionnel. Alors que l’antisionisme a traditionnellement eu tendance à s’accommoder de la négation, minimisation ou distorsion de la Shoah, les tenants de l’antisionisme compassionnel du 21e siècle ne versent pas dans ce registre. C’est d’ailleurs ce qui les rend a priori déconcertants. On peut les voir très actifs dans des initiatives mémorielles liées à la Shoah : des commémorations dans leurs communes, des programmes d’enseignement de la Shoah dans les écoles, des visites d’Auschwitz-Birkenau, des hommages rendus à des rescapés, etc. Leur détestation compassionnelle d’Israël ne les empêche absolument pas de se mobiliser pour la Shoah ni de communier dans la mémoire tout aussi compassionnelle de celle-ci. Ayant vu défiler des milliers d’enseignants dans des programmes de formation d’enseignement à la Shoah dans le cadre de ses activités de responsable éditorial du Mémorial de la Shoah, ce paradoxe ne surprend guère Georges Bensoussan. « Le Juif étant le visage de la souffrance du monde avant 1945, ces gens peuvent être très impliqués dans la transmission de la mémoire de la Shoah. Ils peuvent ainsi passer sans aucun problème de la mémoire compassionnelle de la Shoah à la « palestinolâtrie » puisque le Palestinien est le visage de la souffrance du monde aujourd’hui », souligne-t-il. « Avec les Juifs morts, et surtout ceux qui ont péri dans la Shoah, ils n’ont aucun problème. Ce Juif mort est une victime. Et dans leur conception compassionnelle du monde, c’est le statut dans lequel les Juifs auraient dû se cantonner indéfiniment. Mais comme les Juifs ont eu le mauvais goût de muter en une figure de combattant fort et de conquérant vainqueur, un gros grain de sable est venu perturber l’imaginaire chrétien et musulman. Avec Israël, le Juif n’est plus cette incarnation de la victime pour les chrétiens et il n’est plus ce Dhimmi faible et soumis que la Cité musulmane a longtemps connu. Tous les codes étant universellement bafoués, Israël devient donc une incongruité insupportable. Tout cela étant mis bout à bout, Israël devient l’Etat de trop ».
Il n’en reste pas moins que le souvenir de la Shoah, c’est-à-dire de l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la perspective de l’anéantissement d’un Etat ayant servi de refuge à un nombre élevé de rescapés de la Shoah (un quart de la population israélienne en 1949) sont incompatibles. Il est aussi à craindre que la multiplication des motions de boycott du « régime israélien d’apartheid » incitent n’importe quel esprit égaré ou n’importe quel groupe de fanatiques à se réclamer de la légitimité de ces motions antisionistes pour se mettre à revendiquer le boycott de manifestations sportives ou culturelles auxquelles participent des Israéliens, ou pire, pour exiger des Juifs et des organisations juives qu’ils condamnent Israël comme preuve de leur appartenance au camp du bien. En somme un Maccarthysme qui ne dit pas son nom.