Lorsque l’on évoque les archives personnelles et familiales au sein de la communauté juive, des questions se posent souvent : quelle place leur accorder ? Que deviendront-elles après nous ? Sont-elles pertinentes ? Peuvent-elles encore parler à d’autres que nous-mêmes ? Et, si tel est le cas, comment s’assurer qu’elles demeurent accessibles, notamment dans nos régions ? Les archives apparaissent comme des gardiennes essentielles de la mémoire, mais leur existence matérielle reste fragile et soumise à l’épreuve du temps.
C’est dans le contexte d’une réflexion sur la place qu’occupent les archives personnelles dans la mémoire juive que se sont tenues, les 18 et 19 mars au Centre communautaire laïc juif (CCLJ), deux journées de collecte organisées par le Mémorial de la Shoah de Paris et la Kazerne Dossin de Malines. Une initiative qui illustre avec force une réalité fondamentale : la mémoire est en perpétuelle construction, nourrie par les documents privés, les trajectoires individuelles et les volontés de transmission.
Photographies de famille, correspondances, documents administratifs… Pendant deux jours, plusieurs dizaines de personnes venues de toute la Belgique ont confié leurs archives aux historiens et aux archivistes. Des fragments d’existence parfois conservés pendant des décennies dans l’intimité des foyers et appelés à devenir, une fois numérisés et étudiés, les pièces d’un récit collectif plus vaste. Leur numérisation permet deux choses : en assurer la préservation et s’assurer de les rendre accessibles aux chercheurs comme aux familles. La collecte couvrait une période allant de 1880 à 1946 et à travers ces gestes de préservation c’est donc une mémoire du temps long qui se recompose.
Pour Arlette Cige-Adler, venue avec sa fille Alice, cette démarche répond à une double exigence, à la fois intime et civique. « Dans le contexte actuel, il est important de s’assurer de la pérennité de ces archives personnelles », explique-t-elle. Les documents qu’elle conserve témoignent d’un parcours familial marqué par la déportation : son père fut envoyé à Auschwitz depuis la Belgique, tandis que sa mère y fut déportée depuis la Slovaquie. Leur rencontre après la guerre en Belgique marque le point de départ d’une histoire reconstruite, mais profondément marquée par la rupture anthropologique qu’a constituée la Shoah. « C’est notre manière d’encourager la connaissance, mais aussi de rendre hommage aux parcours de nos familles et aux disparus », précise-t-elle.
Sa fille souligne, quant à elle, la dimension intergénérationnelle de cet engagement. À l’occasion de la préparation à la Bar Mitsvah de son fils, les recherches généalogiques menées par celui-ci ont conduit la famille à replonger dans ces archives, puis à franchir le pas de leur numérisation. « C’est une fierté de faire cette démarche », confie-t-elle. C’est à la fois un acte de transmission et une réponse au négationnisme contemporain. » En effet, dans le contexte très polarisé que nous connaissons où les falsifications de l’histoire trouvent un écho grandissant, préserver et rendre accessibles ces traces documentaires devient un véritable acte citoyen, ancré dans une démarche scientifique.
Redonner une histoire
Cette conviction est également partagée par les professionnels présents lors de la collecte. Laurence Schram, historienne à la Kazerne Dossin, rappelle le caractère fondamentalement inachevé de la recherche historique : « La recherche ne s’arrête jamais. Chaque document collecté peut contribuer à reconstituer une trajectoire, à éclairer une zone d’ombre, à redonner un nom, un visage ou une histoire à une victime. Dans bien des cas, ces archives constituent la seule trace restante de vies brisées. » Au-delà de leur dimension scientifique, ces documents remplissent aussi une fonction morale. « Rendre une humanité et un parcours aux familles victimes de persécution est une mission de dignité », souligne-t-elle. Une fois collectés, les documents sont décrits, indexés et, pour beaucoup, mis en ligne, devenant consultables tant par les chercheurs que par les particuliers – qu’il s’agisse de retracer une histoire familiale ou d’alimenter des travaux sur les politiques antisémites, les déportations ou les migrations.
Cette dynamique de collecte trouve un écho particulier à Saint-Gilles, où subsistent au sein de la maison communale des fonds d’archives d’une richesse exceptionnelle. Lionel Kesenne, chef de cabinet du bourgmestre Jean Spinette, en a entrepris l’exploration. Les registres des étrangers constituent à cet égard une source précieuse pour retracer les parcours des habitants, notamment ceux des Juifs de la commune durant la Seconde Guerre mondiale.
Pour les années 1930, pas moins de 46 registres ont été conservés. Ils renferment une multitude d’informations : photographies, données personnelles, parcours administratifs, assignations, ainsi que des mentions spécifiques, comme les « fichiers juifs » établis pendant l’Occupation. Les annotations administratives y révèlent les ruptures brutales imposées par la guerre. L’absence d’un individu, signalée par la police, laisse entrevoir une fuite, une clandestinité ou une déportation. Dans certains cas, des mentions ultérieures viennent indiquer un décès en déportation, inscrivant dans le dossier une forme de conclusion tragique. Ces archives témoignent aussi de trajectoires complexes, où se croisent différents destins : individus à la fois identifiés comme juifs et comme opposants politiques anciennement internés en Allemagne, homosexuels ou encore passagers du tristement célèbre paquebot Saint Louis, refoulés vers l’Europe puis arrêtés sur le territoire de la commune en 1942.
Les archives des étrangers ne se limitent évidemment pas à la communauté juive. Elles révèlent également d’autres réalités, parfois plus ambiguës, comme celle d’étrangers ayant travaillé pour l’occupant, notamment dans la confection, l’interprétariat ou les bordels militaires.
Il faudrait imaginer un projet aujourd’hui à Saint-Gilles pour connaître ces fonds, en révéler la valeur historique et humaine et en permettre l’exploitation tant scientifique que mémorielle. Il s’agirait ainsi de redonner une identité aux habitants de la commune persécutés parce que juifs, leur restituer leurs noms, visages et histoires.
Cette articulation entre archives privées et archives publiques soulève une question essentielle : celle du maintien des documents dans leurs régions d’origine. La numérisation permet une large diffusion et un accès facilité mais la conservation locale garde une importance symbolique et pratique. Elle permet aux familles, aux habitants et aux chercheurs d’inscrire ces histoires dans un territoire et de relier les lieux aux trajectoires.
Histoires familiales et mémoire globale
Les journées de collecte au CCLJ ont ainsi mis en lumière une tension féconde entre proximité et universalité. Ancrées dans des histoires locales et familiales, ces archives participent à une mémoire globale de la Shoah car elles constituent à la fois un moteur de transmission et un signal d’alerte. En documentant les mécanismes de la persécution elles nous rappellent les dangers toujours présents de l’exclusion, du racisme et de l’antisémitisme.
Ce que nous prouve ces initiatives de préservation c’est aussi que chaque photographie déposée, chaque lettre numérisée, chaque dossier exhumé contribue à lutter contre l’oubli. Nous connaissons actuellement une période inquiétante à bien des égards, où les repères historiques semblent vaciller sous l’effet de la désinformation et des simplifications. Les traces tangibles qu’offrent ces archives est un ancrage précieux qui rappellent à toutes celles et ceux qui s’y intéressent que derrière les chiffres et les catégories se trouvent des vies, des visages et des histoires singulières. Elles sont autant de preuves qui nous permettent de nous assurer de transmettre la réalité de ce que fut l’histoire de la communauté juive.
Dans un contexte où une partie de la communauté juive exprime des inquiétudes quant à son avenir en Belgique, ces gestes de transmission prennent une résonance particulière. Pour les participants avec lesquels on discute, confier ses archives ce n’est pas seulement préserver le passé mais c’est aussi affirmer une présence, un enracinement et une volonté de continuer à faire partie d’une histoire collective. En choisissant de partager ces traces, les déposants réaffirment leur attachement à leur région et leur engagement à contribuer, malgré les incertitudes, à la connaissance et à la mémoire de cette société dans laquelle ils vivent.
Il semble donc essentiel de rappeler qu’à l’instar des œuvres d’art ou des monuments qui nous entourent, les archives racontent une histoire et permettent de transmettre des savoirs à celles et ceux qui les consultent. Sauver les archives, dès lors, ne relève pas d’un « fétichisme des documents » mais il s’agit de préserver la possibilité même de comprendre, de transmettre et de relier notre passé au présent. Si nous en profitons pour faire en sorte que ce passé continue de parler à toutes les composantes de la société, alors nous pourrons espérer qu’il puisse peut-être aussi contribuer à éclairer le présent et l’avenir.





