Regards n°1124

L’illusion diplomatique dans un monde qui croit à la force

Dénonçant la guerre contre l’Iran, plusieurs responsables européens invoquent avec force le droit international et le refus de l’escalade militaire. Mais derrière cette posture de principe, se dessine une même conviction : celle d’un ordre mondial régulé par le droit plutôt que par la puissance. Ce pacifisme juridique très séduisant est pourtant contestable car il a tendance à évacuer oui nier les réalités de la violence politique.

En s’opposant fermement à la guerre contre l’Iran, Dominique de Villepin se présente une fois de plus comme le grand défenseur du droit international et du multilatéralisme. « La guerre de choix déclenchée par les Etats-Unis et Israël en Iran fait partie des seuils successifs franchis dans les dernières années qui nous rapprochent d’un monde brutal d’affrontements impériaux », affirme cet ancien Premier ministre de Jacques Chirac dans une tribune publiée le 3 mars 2026 dans Libération. « Cette guerre prend déjà la forme d’une guerre impériale, parce qu’elle est conduite sous l’idée qu’un ordre peut être imposé par la force, corrigé en permanence par la force, maintenu par la force. Elle franchit plusieurs points de non-retour : celui du droit international, celui de la diplomatie, en rompant des négociations en cours, celui de l’élimination extrajudiciaire assumée, que seules les dictatures avaient pratiquée à ce jour comme moyen politique acceptable. »

Pour cet ancien diplomate qui a dit non à la guerre contre l’Irak en 2003 dans un discours célèbre prononcé au Conseil de sécurité de l’ONU, l’intervention américano-israélienne contre l’Iran est clairement condamnable : « On veut nous imposer l’idée que cette guerre est illégale, certes, mais légitime. Je défends l’idée qu’elle est illégale, illégitime, inefficace et de plus dangereuse pour nous. La fin ne justifie pas les moyens ; au contraire, les moyens entachent la fin. » Après avoir déclaré qu’« Il n’y a pas de démocratie sans souveraineté nationale. La Charte des Nations unies est et reste inviolable, un point c’est tout », il en appelle à la constitution d’une « coalition politique et diplomatique de retenue doit tracer un chemin hors de la guerre par tous ceux qui ne veulent pas cette guerre, une coalition aux Nations unies pour porter la voix du droit international. » Il conclut sa tribune de manière cocardière en clamant que « La France, c’est le droit international et le multilatéralisme. C’est pourquoi nous devons porter un projet de renaissance de la diplomatie globale et de l’ONU au lieu de la déclarer morte, voire d’en faire une vieillerie dépassée par quelques responsables politiques français. »

Il n’est pas le seul Européen à adopter cette posture de fidélité aux grands principes d’un ordre mondial fondé sur le strict respect du droit international. Dans une allocution prononcée le 4 mars dernier sur le perron du siège du gouvernement à Madrid, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez déclare que « La position du gouvernement de l’Espagne se résume à un non à la guerre » en ajoutant ensuite : « On peut parfaitement être contre un régime odieux comme celui d’Iran, et en même temps opposé à une intervention militaire […] hors de toute légalité internationale. » Le lendemain, c’est le président du Parti socialiste belge, Paul Magnette[, qui lui emboîte le pas en séance plénière de la Chambre des représentants en exhortant le gouvernement à suivre la voie ouverte par l’Espagne : « Nous sommes aux côtés du peuple iranien et de son aspiration à la paix et à la liberté. Mais l’histoire est claire: les interventions militaires sans mandat international n’ont jamais apporté la paix ni la stabilité. » « Pas de Belgique en guerre ! Sans mandat clair de l’ONU, sans issue diplomatique, la voie des armes n’est pas la solution. La Belgique doit choisir la paix, la désescalade et le respect du droit international. Notre pays doit agir pour défendre le droit international et travailler à une désescalade immédiate. Il est temps de dire clairement non à cette logique de guerre. »

Renoncer à penser la violence

Ces trois hommes politiques européens invoquent le droit international avec gravité, avec solennité, et avec la conviction rassurante que les mots suffiront à conjurer la réalité. Mais la réalité, elle, ne s’embarrasse pas de ces formules, aussi éloquentes soient-elles. Au-delà de leurs divergences apparentes (droite gaulliste pour de Villepin et social-démocratie pour Sánchez et Magnette), ils témoignent tous les trois de la même confiance dans un pacifisme juridique fondé sur le droit international. C’est précisément ce type de position séduisante qu’il convient d’envisager avec la plus grande prudence. Car la question décisive n’est jamais de savoir si la guerre est moralement condamnable — ce qu’elle est presque toujours — mais de comprendre ce qui se produit lorsque la politique renonce à penser la violence comme réalité du relations internationales. Car l’histoire contemporaine montre que l’abolition verbale de la violence ne la fait pas disparaître. Elle peut même avoir pour effet paradoxal de désarmer ceux qui refusent la tyrannie face à ceux qui n’ont aucune hésitation à l’exercer.

C’est dans cette perspective que les interventions de ces opposants européens à la guerre contre l’Iran apparaissent étonnamment proches. Ils condamnent tous moralement la guerre, comme si le simple fait de nommer la guerre suffisait à en établir l’illégitimité et l’illégalité. Paul Magnette appelle à dire « non à la logique de guerre », tandis que Dominique de Villepin accumule les qualificatifs : « illégale, illégitime, inefficace, dangereuse ». Mais cette manière de poser la question risque de transformer un problème politique en jugement moral abstrait. Or, la politique ne se laisse pas dissoudre dans la morale : elle surgit précisément là où les hommes doivent agir dans un monde traversé par la force, la violence et les conflits.

Même si l’on se place sur le terrain de légitimité et de la légalité, il est possible de ne pas partager leur élan pacifiste. « La question de la légalité est intéressante parce que quel est l’agresseur dans ce cas-là ? L’Iran nous fait la guerre depuis 1979, ils n’ont jamais arrêté », observe Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël en France. « La guerre contre l’Iran n’est pas juste au sens strict du terme, parce qu’il n’y a pas eu de danger imminent. Mais elle est légitime. On peut quand même considérer que l’Iran nous fait la guerre depuis l’installation de ce régime Téhéran a armé des milices qui nous entourent et n’ont pas arrêté de faire la guerre. » Il rappelle : « la raison d’être du régime iranien, c’est la destruction d’Israël. Donc de ce point de vue-là, oui, il faut bien à un moment essayer d’en finir et donc je trouve que la campagne que nous menons contre l’Iran est légitime et elle arrive à son heure dans la mesure où l’Iran est très affaibli », même s’il admet être « angoissé » face à l’absence de stratégie politique pour le jour qui suivra cette guerre.

Leur position repose également sur une confiance marquée dans le droit international, présenté comme la structure normative capable de contenir la violence des États. Mais le droit ne possède jamais une existence indépendante du monde politique qui le soutient. Les règles ne vivent que par les institutions et les puissances qui les défendent. Croire que l’invocation du droit suffit à opposer une barrière à la violence revient à oublier que le droit lui-même peut être impuissant lorsque disparaît la volonté politique de le faire respecter. Les traités violés, les institutions contournées et les régimes totalitaires en a fournissent de multiples exemples. Ainsi, lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, ce ne sont ni les résolutions ni les protestations qui ont arrêté les chars. Le droit international, si souvent présenté comme l’armature de l’ordre mondial, s’est révélé pour ce qu’il est trop souvent : un édifice moral admirable, mais que les puissances déterminées franchissent comme on franchit une ligne tracée à la craie. Le paradoxe n’est qu’apparent. Le système chargé de garantir la paix internationale repose sur un mécanisme qui consacre le rapport de force. Au Conseil de sécurité de l’ONU, le droit de veto permet précisément aux grandes puissances — y compris celles qui violent le droit — d’empêcher toute sanction effective. Ainsi l’ordre juridique mondial a-t-il confié la clef du verrou à ceux qui peuvent décider de briser la porte.

« Charbonnier est maître chez soi »

De la même manière, de Villepin, Sanchez et Magnette dénoncent la férocité et la tyrannie de la République islamique d’Iran mais ils feignent d’ignorer qu’il n’existe toujours pas de mécanisme de droit international qui permet de prévenir ou d’empêcher des répressions massives par des régimes de ce type. Le principe de la souveraineté des États en est d’ailleurs le principal obstacle. Ce qui n’empêche nullement Dominique de Villepin d’exiger le respect scrupuleux de la souveraineté des États ! Il s’agit évidemment d’un principe respectable lorsqu’il protège les peuples contre l’arbitraire extérieur mais il se transforme trop souvent en refuge commode lorsqu’il sert de rempart aux tyrannies. « Charbonnier est maître chez soi », proclament tous les tyrans. Tous les régimes autoritaires s’y abritent pour soustraire leurs crimes au jugement du monde. De gouvernements invoquent aussi ce principe pour transformer la frontière nationale en mur d’impunité ?

Une autre proximité entre l’approche de ces trois hommes réside dans leur dénonciation de l’unilatéralisme des grandes puissances. Les États-Unis y apparaissent comme l’acteur principal d’une politique de force menaçant l’ordre mondial. Cette critique peut sembler légitime ; mais elle tend aussi à simplifier la réalité des relations internationales en opposant deux mondes : celui de la puissance brutale et celui du droit. Or, la politique n’est jamais purement juridique ni purement morale. Elle est un espace d’action où les rapports de force et les principes se rencontrent sans jamais se confondre. Ainsi, Les États-Unis et Israël auraient-dû obtenir une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies pour que leur intervention combinée soit conforme au droit international. Mais alors pourquoi n’y a-t-il eu aucun tollé en 1999 lorsque l’OTAN a bombardé la Serbie en 1999 et l’a contrainte à retirer son armée du Kosovo ? Et que dire de la Coalition internationale contre l’état islamique constituée en 2014 pour démanteler cette organisation terroriste en Irak et en Syrie ? Cette alliance militaire composée de plus de 60 pays, et à laquelle la Belgique participe, illustre également la possibilité de mener une guerre sans obtenir l’aval du Conseil de sécurité. Depuis la chute de l’État islamique en 2019, cette a coalition est passée d’une guerre « classique » à des missions de formation, renseignement et stabilisation.

Le refus de principe du recours à la force pour transformer les régimes politiques participe de la même logique. Paul Magnette affirme que les interventions militaires n’apportent ni paix ni stabilité et Dominique de Villepin soutient que la guerre n’a jamais instauré la démocratie. Ces formules donnent au discours une allure de leçon tirée de l’histoire. Pourtant, de nombreux intellectuels qui ont pensé la guerre se sont toujours méfiés de ces généralisations qui prétendent transformer l’histoire en doctrine. L’histoire n’enseigne pas des lois simples ; elle révèle plutôt la fragilité constante des institutions politiques et la nécessité de les défendre.

C’est dans ce contexte qu’il faut entendre les appels pressants de ces trois hommes politiques européens à « revenir au droit international » et à « privilégier la solution diplomatique » pour résoudre la crise iranienne. L’intention est honorable mais l’illusion est aussi dangereuse que la guerre sans objectif politique clair dans laquelle s’est lancé le locataire de la Maison blanche. Car ceux qui répètent ces formules feignent d’ignorer que la diplomatie n’est efficace qu’entre puissances qui redoutent les conséquences de leur refus. Elle suppose un équilibre, ou au moins la perspective d’un coût réel. Sans cela, elle n’est qu’un délai offert à celui qui gagne du temps. Croire que des régimes qui violent leurs propres engagements, qui répriment leurs peuples et qui avancent sous la protection de leurs alliances seront soudain arrêtés par la simple invocation du droit relève moins de la politique que du vœu pieux.

Le droit international est un instrument

Porter un regard critique sur l’approche préconisée par ces trois Européens ne revient pas à considérer le droit international comme un « machin » inutile. Pas du tout. Mais le droit international n’est pas une force en soi. Il n’est qu’un instrument. Et comme tout instrument, il n’agit que lorsque quelqu’un est prêt à s’en servir. L’histoire n’a jamais été gouvernée par les proclamations juridiques. Elle l’a toujours été par la volonté des nations et par la capacité des États à défendre ce qu’ils prétendent protéger. Tant que l’on continuera de confondre les principes avec les moyens de les faire respecter, les tyrannies ne rencontreront aucune difficulté à faire la distinction. Et elles agiront en conséquence. 

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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