Le président des Émirats arabes unis, le cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan, en visite au ministère de la Défense des Émirats arabes unis à Abou Dhabi, le 3 mars 2026. ©Reuters
Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo
Regards n°1124

Comment la guerre en Iran rapproche les monarchies du Golfe et Israël

Ils ne voulaient pas de cette guerre. Cependant, une fois les hostilités déclenchées et plusieurs seuils critiques dépassés par Téhéran, les États du Golfe ont exhorté Trump à mener à bien le combat contre le régime terroriste iranien, se rangeant de facto du côté d’Israël. Et si le conflit en Iran servait d’accélérateur pour les accords d’Abraham ?

C’est l’une des surprises stratégiques de la guerre en Iran : au lieu de riposter en priorité contre Israël à la suite de l’attaque israélo-américaine du 28 février, le régime des mollahs a choisi de frapper massivement ses voisins arabes. 87% des missiles et drones ont visé les États du Golfe et 13% Israël, entrainant des dégâts spectaculaires, une soixantaine de victimes et un vent de panique dans ces monarchies longtemps restées à l’écart des turbulences du Moyen-Orient. La stupeur y est d’autant plus grande qu’une politique de détente venait de s’amorcer avec l’Iran ; Riyad et Téhéran ayant même signé en 2023 un accord comprenant un engagement de non-agression. La confiance s’est brisée dès les premières attaques iraniennes contre les bases militaires américaines et surtout les infrastructures civiles du Golfe. Ceci, en plein mois sacré du Ramadan. « Cette escalade renforce l’idée que l’Iran est le principal danger dans la région et son programme balistique une source constante d’instabilité » a dénoncé sur X Anwar Gargash, le conseiller diplomatique du président émirati aux premiers jours du conflit.

Si bien qu’après avoir mis en garde Trump contre une entrée en guerre risquant de déstabiliser la région, les dirigeants du Golfe l’ont ensuite pressé d’en finir avec les maîtres du chaos. La plupart de façon discrète, mais ferme. Selon le Wall Street Journal (WSJ), le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane a poussé Trump à poursuivre son action jusqu’à la chute du régime iranien, la campagne offrant « une opportunité historique » de remodeler le Moyen-Orient. Sa demande fait écho à celle du roi Abdallah, qui avait jadis appelé à « couper la tête du serpent », mais toujours en privé. En revanche les Emiratis n’hésitent pas à critiquer ouvertement les mollahs. Le 22 mars le chef de la diplomatie Abdullah Bin Zayed a ainsi réagi sur X aux menaces de frappes contre les sites énergétiques : « Jamais nous ne nous cèderons au chantage de terroristes. »

Des États vulnérables

Si les Emiratis sont les plus belliqueux, c’est que des six États membres du CCG, le Conseil de Coopération des Etats du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Oman, Qatar et Koweït), sont les plus éloignés idéologiquement de Téhéran et les plus engagés avec Israël, étant signataires avec Bahreïn en 2020 des Accords d’Abraham, auxquels se sont joints le Maroc et le Soudan. Une alliance stratégique jamais démentie malgré la guerre à Gaza, que les Iraniens leur font payer au centuple. Dans le Golfe, Téhéran a frappé des puits de pétrole, des sites gaziers, des usines de dessalement et autres installations vitales pour ces pays, dont il expose au grand jour la vulnérabilité. La moitié de ces frappes ont touché les seuls Emirats. Avec comme cible privilégiée leurs hôtels de luxe, ports et aéroports. Le but est de détruire leur réputation bâtie sur l’image des villes-mondes Abou Dhabi et Dubaï, entre oasis bancaire pour milliardaires discrets et paradis en toc d’influenceurs bling-bling.

Malgré tout, aucun pays du Golfe n’a été épargné. Ni le Qatar, pourtant lié aux mollahs tout en accueillant à al-Udeid le commandement central des Etats-Unis (CENTCOM) ; ni Oman, médiateur des pourparlers américano-iraniens, ce qui n’a pas empêché Téhéran d’attaquer ses ports sur le détroit d’Ormuz ; ni la puissante Arabie saoudite. En visant leurs ressources énergétiques, l’Iran remet en cause la viabilité de leur modèle économique. La plupart avaient justement amorcé un virage en misant sur le soft power (sport, culture, tourisme) et l’IA dans d’ambitieux programmes : « Vision 2030 » pour Riyad et Doha, « Vision 2031 » pour Abou Dhabi. Mais impensable de les mener à bien sans socle sécuritaire.

Une coopération stratégique renforcée avec Israël

De sorte que si Téhéran a régionalisé le conflit en espérant forcer les États du Golfe à faire pression sur Trump pour arrêter la guerre, il a finalement obtenu l’effet contraire. D’abord en les rapprochant. « Le monde arabe apparaît fragmenté. Cependant, une attaque menée par un Etat non-arabe [perse] contre six Etats arabes suscite une solidarité ancrée dans une identité arabe partagée », écrit pour l’Institut Mitvim le professeur Elie Podeh de l’Université hébraïque de Jérusalem. Ainsi le CCG fondé en 1981 lors de la guerre Iran-Irak retrouve-t-il sa vocation première de club sunnite face à la menace chiite. Ensuite, en les engageant à riposter à l’instar d’Israël contre l’Iran et ses proxys. MBS et son ancien mentor émirati Mohammed Ben Zayed ont mis de côté leurs rivalités (sur le Yémen, le Soudan, la Somalie) et discuté le 16 mars des possibilités de représailles, révèle al-Arabiya. S’en est suivi une vague d’expulsion des diplomates iraniens à Abou Dhabi, Riyad, Doha et même Beyrouth. Le Koweït a démantelé des cellules du Hezbollah et le Qatar annoncé l’expulsion du Hamas. Preuve que les plaques tectoniques bougent. Les représailles devraient être aussi financières avec le gel des milliards de dollars d’avoirs iraniens cachés dans le Golfe « qui maintiennent le régime islamique à flot », s’impatiente Jonathan Conricus, chercheur associé au FDD et ancien porte-parole de Tsahal.

La question majeure est celle d’une riposte militaire, qui ferait basculer les monarchies du Golfe dans le statut de cobelligérants avec l’État juif. Une décision à haut risque sur le plan intérieur et qui les mettrait en danger si Trump décidait brusquement d’arrêter la guerre. Longtemps elles ont adopté une posture défensive, privilégiant la retenue jusqu’à refuser à l’allié américain d’opérer depuis leur sol ou leur espace aérien pour attaquer l’Iran. Riyad a ensuite accepté que l’US Air Force utilise la base aérienne roi Fahd. Une vidéo authentifiée par le WSJ montre également un tir de missiles sol-air depuis Bahreïn. Et plus tôt, le 8 mars, une « source israélienne de haut rang » révélait que les Emiratis avaient frappé une usine de dessalement en Iran, ce qui constituerait la première riposte d’un Etat du Golfe dans le cadre des opérations combinées israélo-américaines. Abou Dhabi y a opposé un démenti ferme, refusant « d’être entrainé dans un conflit ou une escalade ».

La guerre en Iran, vitrine technologique d’Israël

En réalité, même sans engagement sur le terrain, beaucoup coopèrent déjà militairement avec Jérusalem. Selon des documents publiés cet automne par le Washington Post, les Emirats, Bahreïn mais aussi le Qatar et l’Arabie saoudite ont rejoint depuis quatre ans la Jordanie et l’Egypte aux côtés d’Israël dans ce que le Pentagone nomme « le dispositif de sécurité régional ». En 2024, une des réunions s’est tenue à al-Udeid, au Qatar, où les Israéliens ont pu se rendre discrètement. Elle avait pour objet « l’axe du mal » iranien.

La guerre vient d’autant plus renforcer le dialogue stratégique que Tsahal y fait une démonstration de force. Le temps est révolu où les Américains tenaient les Israéliens à l’écart de la guerre du Golfe en leur interdisant de riposter aux Scud de Saddam Hussein. Pour la première fois depuis 1956, Israël opère de concert avec une grande Puissance. Mieux, alors qu’il était un « junior partner » de la France, servant de prétexte à l’opération franco-britannique de Suez, la coopération interarmées est aujourd’hui équilibrée. Certaines missions de la force aérienne israélienne visent même à protéger les intérêts américains de la région. « Aux yeux de nombreux pays du Golfe, Israël a démontré des capacités militaires impressionnantes, susceptibles de favoriser un renforcement de la coopération, certes discrète, déjà existante » analyse Yoel Gozinsky, expert à l’INSS. Plus puissantes que l’Iran, disposant de matériels très modernes dans le cas d’Abou Dhabi et Riyad, mais avec moins d’expérience opérationnelle, ces monarchies pourraient être tentées de se fournir auprès d’Israël, désormais septième exportateur d’armes devant le Royaume-Uni. Elles ont aussi beaucoup à apprendre de la Start-Up nation dans cette première guerre moderne conduite avec l’IA.

« Les Etats du Golfe redécouvrent l’apport d’Israël », se félicite dans Mako l’ancien chef du renseignement militaire Amos Yadlin. Les Israéliens espèrent qu’en réduisant la menace iranienne, l’opération « Rugissement du Lion » permettra l’élargissement des Accords d’Abraham et la normalisation tant attendue avec l’Arabie saoudite. Après tout, il s’agit d’officialiser des liens déjà existants. À la fin de la guerre, les Etats du Golfe devront réexaminer leur stratégie de défense. Ils seront tentés de diversifier leurs alliances et leurs sources d’armement. Face aux drones Shahed difficiles à neutraliser, ils se tournent déjà vers la Corée du Sud et l’Ukraine, nouvel allié inattendu dans cette guerre. Cependant, rien ne dit que l’horizon se dégage enfin pour une coopération ouverte avec Israël. Certains dirigeants du Golfe pourraient vouloir au contraire s’émanciper de Washington, allié puissant mais trop imprévisible. D’autres relancer la question de Palestine pour fédérer leur opinion publique. D’autres enfin s’inquiéter non plus de l’Iran mais d’un Etat juif dont la stratégie offensive depuis les massacres du 7-Octobre leur apparait comme un facteur d’instabilité. L’issue de la guerre avec l’Iran sera déterminante, tout comme le pacte sécuritaire qu’Israël sera capable de leur proposer.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
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