Regards n°1125

Quand les Israéliens se lèvent contre le terrorisme juif en Cisjordanie

Derrière la prise de conscience salutaire des Israéliens face à la vague de terrorisme juif en Cisjordanie se cachent des intentions moins louables qu’il n’y paraît.

Depuis plusieurs mois, la Cisjordanie est le théâtre de graves violences perpétrées par des colons contre des Palestiniens. Le phénomène s’est aggravé à l’abri des regards, au moment où l’opinion était focalisée par le conflit avec l’Iran et l’opération contre le Hezbollah. Ainsi, pendant les quarante jours de la guerre en Iran, 378 attaques ont été commises, causant la mort de huit civils palestiniens et plus de 200 blessés. Aujourd’hui la situation est devenue tellement hors de contrôle que des voix s’élèvent de tous bords en Israël pour condamner les jeunes colons mais aussi l’inaction, sinon la complicité, des forces de sécurité israéliennes. Une prise de parole salutaire mais non sans arrière-pensées politiques.

La violence des colons de Cisjordanie n’est pas un phénomène nouveau. Elle est documentée depuis des années par des ONG israéliennes : arrachages d’oliviers, vols de bétail, pillages, intimidations qui tournent parfois à l’affrontement… Ceux qu’on appelle les « jeunes des collines » maintiennent une tension permanente aux abords de certaines localités comme Naplouse (au Nord) et Hébron (au Sud). Eux-mêmes sont des marginaux. « On parle de quelques 700 personnes », estime Sara Yael Hirschhorn, historienne à l’université de Haïfa, auteure de City on a Hilltop (Harvard). « Ce sont des jeunes souvent déjà impliqués dans des faits de délinquance, qui appartiennent à des gangs ou à des bandes de hooligan. Ils socialisent via des cercles d’amis et les réseaux sociaux. » nous précise la chercheuse, également associée au Jewish People Policy Institute. Par jeunes, il faut se représenter des adolescents surexcités, parfois même des pré-ados âgés d’à peine douze ans, barbe naissante et longues payess (papillotes), venant chercher querelle aux villageois palestiniens. Ils distillent une violence ordinaire, routinière et finalement banalisée par les autorités israéliennes.

Depuis les massacres du 7-Octobre, les actions sporadiques et éparses ont fait place à des agressions quotidiennes et systématiques contre les Palestiniens qu’il s’agisse de villageois, de bergers bédouins, parfois de groupes d’enfants aux abords de leur école. Quand les attaques dégénèrent en affrontements, ils fournissent aux colons le prétexte à des actions de représailles dans des raids nocturnes où les biens des Palestiniens seront vandalisés. Dans cette spirale infernale, les sites religieux sont particulièrement pris pour cible : plus d’une dizaine de mosquées ont été incendiées depuis un an, certaines couvertes d’inscriptions racistes avec les slogans Nekama (vengeance) ou Tag Mehir (prix à payer), en référence au prix censé être payé par les Palestiniens mais aussi par les autorités israéliennes pour toute action contraire à l’intérêt des colons.

L’anarchie a gagné les Territoires ?

Cette recrudescence des violences s’accompagne d’une radicalisation de leurs auteurs puisqu’aux jeunes des collines se mêlent désormais des réservistes plus âgés, dont l’uniforme et les armes les font se confondre avec des soldats réguliers de Tsahal. La méprise est voulue. Il s’agit de provoquer un effet de stupeur en s’appropriant le monopole de la violence. Est-ce à dire que l’anarchie a gagné les Territoires ? C’est la grande question. Certains observateurs dénoncent à la fois la brutalité des colons et l’apathie du gouvernement israélien qui se borne à condamner les attaques portant à la sûreté de l’Etat contre des casernes ou des véhicules de Tsahal chargés de détruire des avant-postes illégaux. « Une guerre fait rage en Cisjordanie, dont la violence des colons est le symptôme », analyse Sara Yael Yael Hirschhorn. « Depuis le 7-Octobre, la situation est bloquée, il n’y a aucun progrès dans le processus de paix ni aucune alternative. Les colons s’accaparent toujours plus de terres et Netanyahou se tait de crainte de perdre le soutien des membres de sa coalition. La réponse doit être judiciaire. »

Pour d’autres observateurs, le phénomène dépasse largement les éruptions anarchiques par son ampleur et son dessein. Roy Sharon, le spécialiste Défense de la chaîne publique Kan 11, note l’explosion des violences depuis le 7-Octobre et l’impunité quasi-totale dont bénéficient ceux qu’il n’hésite pas à qualifier de « terroristes juifs ». Même constat pour Ron Ben-Ishaï le 16 avril dans le Yedioth Ahraronot, frappé par ses échanges avec de jeunes colons déterminés à chasser les Palestiniens de la terre biblique de Judée-Samarie qui lui répètent en boucle : « Dieu nous a donné cette terre et elle est à nous ». « Ça ressemble à un nettoyage ethnique bleu-blanc » prélude à un grand projet d’annexion, écrit-il. Bezalel Smotrich, ministre délégué au ministère de la Défense, distribue ainsi des véhicules de l’armée aux colons, officiellement pour renforcer leur sécurité, au moment où le gouvernement approuve 34 avant-postes illégaux ; un record. Quand les violences accompagnent un projet politique, la réponse doit être politique.

Une telle critique signée du très respecté doyen des journalistes militaires qu’est Ben-Ishaï, dans les colonnes du journal le plus populaire d’Israël, a ébranlé les consciences. Elle fait suite à nombre d’alertes émanant d’ONG (B’Tselem, La Paix Maintenant…), des pétitions de 600 universitaires israéliens et de 2.000 artistes ou encore de la lettre début avril de 22 anciens responsables sécuritaires mettant en cause « un groupe extrémiste soutenu par des ministres irresponsables et favorisés par le silence d’un Premier ministre. » Fin mars, le président Herzog a répondu à l’appel de plus de 1.000 dirigeants de communautés juives de Diaspora en soulignant combien ces violences étaient « en totale contradiction avec les valeurs fondatrices de l’Etat d’Israël et la tradition éthique du peuple juif. » Il a promis des sanctions pour stopper ce « phénomène inacceptable ». Mais comment croire en une réponse judiciaire adaptée quand le ministre de la Sécurité nationale, le kahaniste Itamar Ben-Gvir, annexionniste proclamé, sabre le champagne à la Knesset lors du vote légalisant la peine de mort pour les terroristes palestiniens ?

La répression tarde toujours

Les alertes de Tsahal participent aussi de cette prise de conscience collective. Le chef d’état-major Eyal Zamir a mis en garde les membres du cabinet de sécurité sur ces colons violents qui mobilisent inutilement des réservistes et font peser un grave danger sur la défense d’Israël : « Tsahal va s’effondrer ! » Même le Shin Beth parle désormais de violences là où son chef Daniel Zini décrivait encore il y a peu de simples « frictions ». Toutefois la répression tarde toujours, Zini, un proche de Netanyahu réputé pour son messianisme, ayant même ôté des moyens à ses services.

Les responsables des colonies eux-mêmes disent leurs inquiétudes. Des membres du conseil de Yesha représentant les implantations, d’anciens directeurs comme Naftali Bennett qui entend incarner une droite nationaliste raisonnable, ou des colons très établis dans le monde orthodoxe dénoncent une situation devenue incontrôlable. « Le plus marquant reste les jugements des rabbins ‘mainstream’ des villes de Cisjordanie », note Sara Yael Yael Hirschhorn, qui rappelle l’impact qu’avaient pu avoir ces sortes d’appels pour condamner l’assassin de Rabin en 1995 ou les terroristes juifs qui, en 2015, avaient brûlé vif les époux Dawabsheh et leur bébé Ali. Mais elle concède que ces critiques ont des arrière-pensées politiques : « les représentants des colonies fustigent d’autant plus la violence que les actions de quelques radicaux mettent en danger le projet global de colonisation ».

« Les rabbins de Cisjordanie connaissent la situation depuis des années. Certains contribuent d’ailleurs aux violences, on ne peut pas les prendre aux sérieux. Leurs condamnations interviennent uniquement sous la pression internationale, après que le vice-président américain J.D. Vance se soit plaint à Netanyahou », tranche Gabriel Abensour, un militant de Smol Emouni (la « gauche croyante »). Ce mouvement fondé en 2022 à Jérusalem rassemble un millier de jeunes orthodoxes de gauche « engagés pour la justice, l’égalité et la dignité des Juifs et des Palestiniens ». On leur doit d’avoir relancé le groupe Bnei Avraham (« les enfants d’Abraham ») actif à Hébron il y a 20 ans. Ils se rendent dans les Territoires, se portent bénévoles pour aider aux champs ou réparer les clôtures détruites. Surtout ils s’opposent aux tentatives de nettoyage ethnique des jeunes des collines en offrant « une présence protectrice solidaire » aux Palestiniens.

Les groupes se connaissent bien puisque plusieurs membres de Bnei Avraham ont grandi dans les colonies. Parmi eux, Shoulamit Arnon n’est autre que la fille du porte-parole de la communauté juive de Hébron. « Ils sont passés de l’autre côté du miroir », nous explique Gabriel Abensour : « Ils ont ce même rattachement à la terre d’Israël mais veulent mettre en avant une terre commune pour tout le monde. » S’il salue l’article de Ben-Ishaï qui « a obligé le centre en Israël et une partie de la gauche à prendre position contre le terrorisme juif », il lui prédit des effets politiques très limités. Quant à la solution prônée par ce petit groupe de la gauche religieuse, elle oscille entre la vieille recette d’une confédération ou un État binational mortifère pour l’État juif et démocratique. Dans tous les cas, la solution à deux État est pour l’instant la grande perdante.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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