Regards n°1126

Sermonner Israël, flatter la Turquie

À force de dénoncer Israël avec une rigueur quasi inquisitoriale tout en traitant la Turquie d’Erdoğan comme un important partenaire stratégique « partageant les mêmes valeurs », la diplomatie belge finit par transformer les droits de l’homme en instrument de posture plutôt qu’en principe cohérent d’action politique.

Il est possible de voir dans certaines indignations diplomatiques contemporaines, non pas l’expression sereine d’un universalisme pleinement assumé mais une des formes les plus familières de la confusion intellectuelle moderne : celle qui consiste à appliquer des critères absolus à des sociétés libres, tout en suspendant mystérieusement tout jugement véritable lorsqu’il s’agit de régimes qui méprisent ouvertement les principes mêmes sur lesquels repose la liberté politique.

Il existe aujourd’hui des ministres européens qui dénoncent Israël avec une véhémence quasi liturgique. Chaque faute réelle ou supposée de l’État d’Israël donne lieu à des condamnations publiques empreintes d’une gravité prophétique et chaque imperfection de cette démocratie en guerre devient l’indice d’une illégitimité fondamentale. Rien n’est trop sévère, rien n’est trop accusatoire lorsqu’il s’agit d’Israël, précisément parce que cet État appartient encore au monde des sociétés ouvertes, des sociétés vulnérables à la critique, soumises au pluralisme, à la presse libre, aux tribunaux indépendants et à la dispute publique.

Sanctionner Israël

Ainsi, le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, affirme à son arrivée à une réunion avec ses homologues européens à Luxembourg le 21 avril 2026 qu’il « est évident qu’il nous faut pouvoir hausser le ton dans les sanctions ». Il précise ensuite qu’il convient de « suspendre — fût-ce partiellement — l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne au nom des droits de l’homme, du respect du droit international et des exigences démocratiques : « La Belgique réclame depuis plusieurs mois une suspension, à tout le moins partielle, de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne, consciente qu’une suspension totale est probablement hors de portée au vu des positions des États membres. Mais il faut pouvoir agir pour peser sur le débat. »

Pourquoi pas. Mais ce même ministre, lorsqu’il accompagne en mai dernier une mission économique belge dans un État autoritaire quasi dictatorial comme la Turquie, change soudainement de langage, de ton et presque de tempérament moral. Là où il découvre en Israël des crimes inacceptables, il ne perçoit plus, en Turquie, que des « partenaires stratégiques », des « interlocuteurs indispensables », des « sensibilités régionales complexes ». Les purges massives, l’emprisonnement systématique des journalistes, l’écrasement de l’indépendance judiciaire, la répression des opposants, la brutalisation des minorités, l’usage constant de l’intimidation nationaliste ne semblent devoir être accueillis qu’avec une prudence diplomatique infinie, presque avec déférence.

Et cette indulgence ne s’arrête pas aux frontières intérieures du régime turc. Depuis des années, la Turquie mène des interventions militaires répétées dans les régions kurdes, en Syrie septentrionale, en Irak et a joué un rôle déterminant dans la guerre du Haut-Karabakh, en exportant à la fois sa logique de puissance et une conception profondément ethno-nationaliste des rapports internationaux. Pourtant, ces opérations, accompagnées d’accusations récurrentes de déplacements forcés de populations, de répression contre les Kurdes et d’usage cynique de milices supplétives, suscitent chez nombre de responsables européens une réaction d’une étonnante modération. Là où chaque action israélienne donne lieu à une inflation verbale quasi eschatologique, les offensives turques semblent enveloppées d’un brouillard diplomatique fait d’euphémismes et de silences prudents.

Dans son discours de réception du Prix Nobel lu par sa femme le 10 décembre 1975[3], Andrei Sakharov avait pourtant formulé, avec la lucidité des grands dissidents du XXe siècle, une principe politique élémentaire : « Tant qu’un pays n’a pas de liberté civile, pas de liberté d’information et pas de presse indépendante, il n’existe aucun corps efficace d’opinion publique pour contrôler la conduite du gouvernement et de ses fonctionnaires. Une telle situation n’est pas seulement un malheur pour les citoyens sans protection contre la tyrannie et l’arbitraire ; c’est une menace pour la sécurité internationale. » Cette remarque devrait suffire à dissiper l’illusion selon laquelle un régime qui piétine la liberté intérieure pourrait néanmoins constituer un acteur extérieur modéré ou moralement fiable. Les États autoritaires exportent rarement la liberté qu’ils refusent chez eux.

Converger avec la Turquie

Mais l’heure est au pragmatisme, réaffirme clairement Maxime Prévot à son arrivée à Istanboul le 10 mai 2026 : « Aujourd’hui, on doit être guidé par le pragmatisme. L’idéologie est souvent mauvaise conseillère. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est pouvoir conforter notre partenariat stratégique avec la Turquie, grand pays du continent européen. Ne mettre aucune question de côté mais voir aussi comment converger avec cette puissance géopolitique. » Mais le pragmatisme revendiqué par le ministre belge des Affaires étrangères l’amène même à présenter la Turquie d’Erdoğan comme un pays « partageant les mêmes valeurs » ! Voilà donc une expression devenue si vague qu’elle peut désormais englober un régime où journalistes, magistrats, universitaires et opposants politiques connaissent depuis longtemps les vertus disciplinaires de la prison et de l’intimidation. Plusieurs dispositions du droit pénal turc sont régulièrement dénoncées par des ONG, la Cour européenne des droits de l’homme et le Conseil de l’Europe comme servant à réprimer toute critique du gouvernement et du Président Erdoğan. Il en va des articles 299 et 301 du code pénal turc punissant d’une peine de prison respectivement « l’insulte le président de la République » et « l’insulte à la nation turque ».

Nul esprit sérieux ne reprochera à un gouvernement européen menant une mission économique en Turquie de faire preuve de prudence diplomatique. Les États sont effectivement des monstres froids qui ne connaissent que des intérêts. Ils doivent aussi défendre leurs entreprises, soutenir leur commerce extérieur, ouvrir des débouchés à leurs exportateurs et préserver des relations utiles avec des partenaires stratégiques. La politique étrangère n’est pas un concours de vertu monastique. Elle ne peut ignorer les réalités du monde ni se dispenser de dialoguer avec des États dont nous ne partageons pas toujours les principes. C’est pourquoi elle exige parfois de la réserve, du tact et même une certaine sobriété verbale.

Mais précisément, si l’on choisit le réalisme et le pragmatisme avec la Turquie, alors qu’on ait au moins l’honnêteté intellectuelle de ne pas jouer les inquisiteurs moraux avec Israël. Car ce qui choque n’est pas la diplomatie mais l’incohérence. Il y aurait alors, aux yeux de certains dirigeants européens, des démocraties, certes imparfaites, qu’il faudrait accabler parce qu’elles demeurent des alliés sûrs, et des régimes autoritaires qu’il conviendrait de ménager parce qu’ils sont utiles. Israël serait sommé d’atteindre une perfection morale qu’aucune nation confrontée à la guerre n’a jamais atteinte dans l’Histoire ; la Turquie, elle, bénéficierait des indulgences du réalisme stratégique parce qu’elle contrôle des flux migratoires, dispose d’une puissance militaire importante, occupe une position géographique essentielle et possède des atouts économiques et commerciaux incontestables.

Cette attitude révèle moins une véritable exigence éthique qu’un besoin presque maladif de posture morale. On ne juge plus les situations avec mesure. On distribue des certificats de vertu et des brevets d’indignité selon l’intérêt du moment. On admoneste Israël avec une sévérité de procureur mais on félicite la Turquie avec les précautions d’un négociant inquiet pour ses contrats. La Belgique donne alors le spectacle d’une puissance qui parle comme un empire moral mais agit comme un commerçant anxieux.

 

Vagues d’arrestations en Turquie

Israël commet des injustices graves. Il peut agir durement, parfois même tragiquement, sous la pression de la guerre ou de la peur. Mais tant que cette démocratie conserve une justice indépendante, une opposition réelle, une liberté critique, elle reconnaît qu’aucun pouvoir ni aucune autorité n’est au-dessus de la loi. Le régime autoritaire turc, lui, ne se contente pas de commettre des abus : il cherche à détruire les conditions mêmes qui permettraient de les dénoncer. Les vagues d’arrestations pour faire taire toute contestation du pouvoir de l’AKP, le parti du président Erdoğan illustrent cruellement ces violations des droits de l’homme et ces remises en cause de l’État de droit.

C’est pourquoi la complaisance belge envers des gouvernements qui professent une hostilité croissante envers l’État de droit, la séparation des pouvoirs et les libertés civiques constitue une faute politique plus grave encore que l’excès de sévérité envers Israël. Car elle manifeste une indifférence croissante à l’égard des valeurs libérales elles-mêmes. Le paradoxe est alors cruel : ceux qui prétendent parler au nom des droits de l’homme finissent parfois par réserver leur sévérité aux seules nations qui acceptent encore le langage du droit, et leur indulgence à celles qui le méprisent le plus ouvertement.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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