Entre héritage colonial, mémoire de la Shoah, retour des nationalismes et montée de l’antisémitisme, le conflit israélo-palestinien est souvent lu à travers des catégories profondément européennes. Cette lecture problématique risque de transformer Israël en écran de projection, d’effacer la complexité des sociétés israélienne et palestinienne et, surtout, de détourner le regard des fractures qui traversent aujourd’hui l’Europe elle-même.
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente », écrivait Césaire à propos de l’Europe. Il posait ainsi une question qui, à nouveau, se pose à nous : que fait une société de ses propres contradictions lorsqu’elle ne peut, ou ne veut, les résoudre en elle-même ? Il convient de reconnaître ici le mécanisme intellectuel qui s’enclenche au sein d’une société qui, confrontée à des contradictions qu’elle ne parvient pas à résoudre, cherche au-dehors le lieu où les concentrer, les condamner et, par là même, entretenir l’illusion de les surmonter.
Les sociétés européennes changent de visage. Des populations issues de l’immigration, longtemps constituées en objets du discours politique, sont devenues des sujets qui parlent, qui répondent, qui accusent à leur tour. En parallèle, les repères qui structuraient la société majoritaire ont eux aussi été bouleversés, des rapports entre les sexes aux conceptions du genre, en passant par le rapport à l’hétéronormativité. Cependant, une partie de la population majoritaire vit ces transformations comme une dépossession et cherche, en réaction, à réaffirmer les frontières, les hiérarchies et les normes qu’elle estime voir disparaître. Cette réaction nourrit une crispation identitaire et le retour d’un imaginaire national et ethnique. Le débat public se trouve ainsi pris entre ceux qui reprochent à l’Europe ses héritages, et ceux qui perçoivent ces changements comme une menace pour un ordre ancien auquel ils restent attachés. Il ne s’agit donc plus seulement de faire face à son passé, mais au retour de celui-ci dans une société qui a changé et qui lui demande des comptes. Dans ce contexte, les contradictions qui traversent les sociétés européennes deviennent de plus en plus difficiles à affronter ou, à défaut, à organiser.
Israël, miroir de la névrose européenne
C’est cette difficulté à résoudre ces tensions sur son propre sol, à les affronter en elle-même, qui conduit à la tentation d’un glissement vers Israël, devenu à la fois un écran de projection et un aveu d’impuissance. Israël occupe ainsi cette fonction particulière dans une partie de l’expression politique européenne, tant au sein de la société civile que de la classe politique et, à travers elles, d’une partie de l’opinion publique. Et cela à un moment où une partie de l’Europe contemporaine voit remonter sur son sol ses propres démons : le nationalisme identitaire, le racisme, l’antisémitisme, l’extrême droite, mais aussi les fantômes de son histoire coloniale.
L’écran israélien devient alors particulièrement utile en cette période. Car l’Europe est en train de perdre la maîtrise d’elle-même et des contradictions qui la traversent. Ce n’est pas simplement que l’Europe « projette » ses démons sur Israël, mais qu’elle y projette surtout son impuissance. C’est là que l’on peut situer la névrose. Celle-ci est caractérisée par des conflits qui inhibent l’action et permettent de gérer l’anxiété en la projetant. Elle transforme Israël en réceptacle de ce qu’elle redoute de voir en elle, tout en préservant une image flatteuse d’elle-même, puisqu’elle peut se proclamer vertueuse face à Israël, sur lequel l’accusation, toute l’accusation, se porte.
Mais pourquoi Israël ? Il y a d’abord la disponibilité d’Israël comme objet de projection. C’est qu’Israël présente plusieurs caractéristiques historiques et politiques qui le rendent particulièrement disponible pour devenir le support de projections européennes. Mais il y a, avant tout, quelque chose de plus latent, une sorte de refus non avoué d’accepter qu’Israël cesse d’être cette victime perpétuelle, toujours disponible, placée sous la protection tutélaire de l’Europe. C’est justement ce statut que la souveraineté israélienne vient lui retirer. En filigrane se dessine alors une dialectique où à la permanence de la victime répondait celle du protecteur.
Voilà que la souveraineté israélienne vient rompre cette relation dans sa nature même. Mais la rupture est plus brutale encore, car Israël est un État qui a rompu avec le statut de victime par une véritable inversion du paradigme. D’une population juive à la merci des autres, il devient une population juive déterminée à se défendre, à assurer elle-même sa protection et à s’auto-émanciper. Par là même, ces Juifs persécutés, devenus Israéliens, ne sont plus ses victimes. Il s’agit d’une véritable transformation dans l’imaginaire européen. Cependant, lorsqu’Israël devient souverain, il devient justiciable. Et dès lors qu’il devient justiciable, l’Europe s’empresse de le juger, jusqu’à le clouer au pilori, en faisant de lui le support sur lequel elle dépose ses propres catégories historiques, ses propres fautes et ses propres démons.
Mais pourquoi Israël plutôt qu’un autre ? Parce que sa condamnation permet à l’Europe d’accomplir deux gestes en un. D’une part, s’opposer à ce qui se présente comme un projet colonial lui permet de solder, même symboliquement, une part de sa propre dette coloniale ; d’autre part, dénoncer ce que l’on présente, même hâtivement, comme un « génocide » lui permet de se placer du côté de ceux qui combattent le mal qu’elle a elle-même enfanté, et dont la Shoah constitue le paroxysme. Par conséquent, condamner Israël offre à l’Europe la possibilité de s’acquitter des deux d’un seul mouvement. C’est se donner l’absolution coloniale en même temps que se donner l’absolution pour la Shoah. C’est peut-être là qu’Israël devient, pour la névrose européenne, l’objet idéal. L’Europe peut alors le condamner avec une intensité d’autant plus grande qu’Israël lui permet de se dire anticolonialiste, antiraciste et antifasciste.
Un narratif propalestinien très eurocentré
C’est ici que le narratif propalestinien européen trouve sa place dans ce mécanisme, dont il constitue en quelque sorte la forme condensée. De fait, ce narratif parle finalement assez peu des Palestiniens eux-mêmes, mais aussi assez peu d’Israël pour ce qu’il est. Et, il appréhende l’un et l’autre à travers une grille qui est d’abord européenne. Cela se voit d’abord dans la manière dont les Palestiniens eux-mêmes sont représentés. La figure palestinienne y est ainsi privée de ce qui fait d’un peuple un sujet politique, à savoir sa capacité à décider, et donc à se tromper et à répondre de ses choix. Les divisions politiques palestiniennes, l’autoritarisme et la corruption de l’Autorité palestinienne, les choix stratégiques de leurs dirigeants ou encore les responsabilités propres du Hamas sont d’ailleurs comme tenus hors du récit lui-même. De plus, le regard porté sur Israël est eurocentré. Le conflit est fréquemment ramené à des catégories typiques des débats européens, à travers une opposition notamment entre « blancs » et « racisés » ». Plaquées sur une société moyen-orientale, ces catégories produisent une lecture binaire qui efface une grande partie de sa réalité historique et démographique.
L’effacement est particulièrement frappant lorsqu’il s’agit des Juifs mizrahim (orientaux, c’est-à-dire du monde arabo-musulman), dont les familles sont issues pour une large part des sociétés arabes, persanes et ottomanes. Une part considérable des Juifs d’Israël porte ainsi une histoire, celle de communautés juives anciennes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, marquées par les déplacements, les expulsions et les persécutions qu’elles ont connues au cours XXe siècle. Les réduire à la figure du « colon européen » revient à effacer ces histoires dans une lecture simpliste. Le drapeau palestinien devient alors vite, pour certains militants, le signe d’un anticolonialisme et d’un antiracisme proclamés plutôt que le point de départ d’un véritable travail antiraciste, cohérent et efficace. La Palestine devient ainsi un refuge moral, où l’on peut éprouver et afficher son antiracisme en dénonçant un État lointain, sans que cette dénonciation oblige nécessairement à mesurer ce que l’on fait, ici, du racisme et de l’antisémitisme.
Mais qu’en est-il, véritablement, du racisme et de l’antisémitisme en Europe ? Qu’en est-il des réponses que les tenants de ce narratif proposent à la montée du fascisme ici, au-delà de l’agitation d’un drapeau palestinien ou, accessoirement, de celui d’Israël que l’on brûle ? À quoi servent toutes ces rhétoriques si elles ne débouchent pas sur un véritable programme contre le néocolonialisme, le racisme et l’antisémitisme ici ? C’est là que le narratif devient un piège. Lorsqu’il installe un chantage permanent qui asphyxie l’agenda antiraciste local en déplaçant toute l’énergie militante vers là-bas, il finit par imposer une sorte de hiérarchie entre les causes, où les discriminations racistes ou antisémites ici semblent devoir s’effacer « parce que Gaza ».
Le 7 octobre 2023 a mis à l’épreuve les catégories qui structuraient déjà le narratif propalestinien en Europe. En réintroduisant brutalement les Juifs comme victimes, non plus seulement dans l’histoire mais dans le présent, l’attaque du Hamas a fait entrer en collision deux réalités que ce narratif avait tout intérêt à maintenir séparées : d’un côté, Israël comme puissance oppresseuse ; de l’autre, des Israéliens pris pour cibles d’une violence antisémite de masse, exercée par ceux que le récit propalestinien avait construits comme les opprimés. Cette collision a révélé la fragilité d’un cadre narratif qui semble ne pouvoir accueillir qu’une seule victime légitime. Face à cette contradiction, une partie du discours militant n’a malheureusement pas choisi de réviser ses catégories, mais de les renforcer puisqu’Israël devait rester l’oppresseur pour que la victime palestinienne conserve sa place centrale. Le résultat en a été une accélération et même une radicalisation du récit, où toute reconnaissance de la souffrance israélienne est immédiatement suspectée de servir à blanchir les crimes de guerre israéliens à Gaza. Le 7 octobre a imposé une question que ce narratif avait jusque-là tout fait pour esquiver : comment tenir ensemble la légitimité de la critique d’Israël et la reconnaissance de la vulnérabilité juive ?
Injonction à se déclarer antisioniste
Cette projection sur Israël a un coût immédiat, ici, en Europe. Elle permet à l’antisémitisme de prospérer, nourri par une rhétorique qui fait des Juifs des « génocidaires » en puissance. Et beaucoup de ceux qui se réclament de ce narratif semblent incapables de voir que leur propre discours prépare le terrain à ce qu’ils prétendent combattre. Car dans cette logique, les Juifs ne peuvent plus prétendre être des victimes sans désavouer Israël. Toute alerte sur l’antisémitisme est alors lue comme une manœuvre destinée à protéger Israël. Les Juifs européens disparaissent derrière « Israël », à moins qu’ils ne daignent se déclarer à très haute voix « antisionistes ».
Pendant ce temps, l’antisémitisme progresse. Mais qu’importe : ceux-là mêmes qui désignent toute une composante de la société comme « génocidaire » ne s’étonnent pas que la haine antijuive prospère dans les ruines de leur « bon camp ». Si l’Europe veut sortir de sa névrose, elle devra apprendre à tenir ensemble deux vérités : les Juifs ont été les victimes d’une persécution et d’une extermination européennes, et Israël est un État souverain dont les actes peuvent, comme ceux de tout État, être contestés et condamnés. Elle devra, surtout, accepter que les Juifs d’Europe ne sont pas les ambassadeurs d’Israël, mais des citoyens à part entière, aujourd’hui victimes d’une recrudescence de l’antisémitisme. Elle devra, enfin, cesser de faire d’Israël un écran de projection, pour que le narratif propalestinien cesse de s’engouffrer dans les contradictions européennes qu’il reconduit plutôt qu’il ne les résout.






