* Le portail Fly&Vote : https://portal.aid-coalition.org/register
Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo
Regards n°1128

Élections en Israël : les voix des expatriés pourraient faire basculer le scrutin

À l’approche des élections du 27 octobre, les Israéliens de l’étranger s’organisent pour acheter des billets d’avion et venir voter en Israël, puisque le vote par correspondance n’y est pas autorisé. Une mobilisation record qui devrait profiter à l’opposition dans ce scrutin historique.

En voyageant à Chypre, cet été, sur les routes du Sud autour de Limassol, on pouvait voir de grands panneaux publicitaires bardés de slogans en hébreu : « Israéliens, profitez-en bien ! Vous le méritez ! » Et plus loin : « Vous vous reposez bien ? Vous vous amusez ? Maintenant, revenons et gagnons ! » Un portrait de Gadi Eisenkot devant le drapeau bleu-blanc complétait ce qui s’avérait être des affiches électorales du parti Yashar en vue des élections législatives du 27 octobre en Israël.

L’irruption de la campagne israélienne au cœur du paysage chypriote a surpris. Elle a même suscité la polémique, un député ayant appelé à interdire les affiches tandis qu’un des panneaux était vandalisé. Rien qui puisse néanmoins freiner l’équipe d’Eisenkot, bien décidée à poursuivre son affichage sur l’île, l’une des destinations favorites des vacanciers israéliens. D’autres panneaux sont attendus pendant les fêtes juives de Tichri afin de sensibiliser les touristes, mais aussi les expatriés : ils sont 15.000 Israéliens à vivre aujourd’hui à Chypre, à une heure d’avion à peine d’Israël et de ses bureaux de vote.

Entre 540.000 et 570.000 électeurs israéliens vivant à l’étranger

La voix des Israéliens expatriés peut être déterminante lors des prochaines élections. D’après le registre électoral officiel consulté par la chaîne N12, entre 540.000 et 570.000 Israéliens inscrits sur les listes électorales ne résident pas en Israël. Un chiffre considérable qui équivaut à au moins 13 sièges de députés sur les 120 que compte la Knesset. En tout, près d’un million d’Israéliens vivent à l’étranger, quand la population en Israël s’élève à 10 millions. Ce sont des personnes nées à l’étranger disposant de la nationalité israélienne ou ayant vécu en Israël, et plus encore des natifs d’Israël installés à l’étranger pour leurs études ou le travail. Un phénomène qui s’est accéléré puisque 250.000 Israéliens ont quitté Israël depuis janvier 2023, lassés par la dérive illibérale de l’État, la hausse du coût de la vie et une guerre sans fin.

Expatriés mais patriotes, ils sont nombreux à s’être précipités dans le premier avion après les massacres du 7-Octobre pour venir défendre leur pays et reviennent pour certains faire leur période de réserve militaire. Loin des yeux mais toujours près du cœur, ils sont au fait de la politique israélienne et vibrent à chaque élection. D’autant que les prochaines s’annoncent décisives. « On dit à chaque fois que ce sont ‘‘les élections les plus importantes’’. Mais là, c’est vraiment le cas » s’enthousiasme Sima, post-doctorante à Harvard. « Ce sont les premières législatives depuis le 7-Octobre. Le pays a besoin d’être réparé, les gens aspirent au changement. C’est un choix historique qui s’offre à nous ! »

Bien sûr, il y a des sceptiques comme Imri, chercheur à Londres, orienté à gauche, selon lequel un gouvernement emmené par Eisenkot diffèrera peu de celui de Netanyahou ; ou des pessimistes comme Oren, ingénieur dans la high-tech à Toronto, classé à droite, qui nous dit craindre un nouveau cycle électoral si aucun candidat n’obtenait de majorité pour bâtir une coalition. Mais ils n’en restent pas moins très motivés à l’idée d’exercer leur droit de vote et y voient même un devoir moral depuis le 7-Octobre. « J’ai décidé de voter pour moi et surtout pour mes enfants, qui pourraient avoir envie de repartir d’ici », déclare Yaël, médecin près de Londres, où la communauté fait face à une inquiétante montée de l’antisémitisme. « Mais encore faudrait-il qu’Israël recouvre ses valeurs libérales et démocratiques et cesse de s’enliser dans la guerre », poursuit-elle, « c’est pourquoi cette élection est tellement cruciale. » Problème : Israël n’autorise pas le vote par correspondance, ni le vote électronique ou par procuration depuis l’étranger, à de rares exceptions (diplomates, émissaires officiels, marins). Le seul moyen pour les expatriés de faire entendre leur voix est donc de se présenter à un bureau de vote en Israël. A Zürich où il est étudiant, Itai est déjà fin prêt. « Dès la date des élections connue, j’ai acheté mon billet. Je viendrai voir ma famille à la fin des fêtes et resterai plus longtemps, même si cela implique de rater la rentrée universitaire. » « Pour moi ce sera difficile de voyager car je dois m’occuper de mon fils », nous confie Sima, « mais mon mari a déjà prévu de rentrer deux jours en Israël, juste pour voter. »

« La distance n’est pas une raison pour perdre votre voix »

Entre les contraintes familiales ou professionnelles et le coût des billets, il y aurait bien des raisons de se décourager. Alors sur les réseaux sociaux, dans les communautés, entre amis, la solidarité s’organise. Le monde universitaire, fort de 55.000 chercheurs à travers le monde, est particulièrement mobilisé. Une quarantaine de colloques couvrant toutes les disciplines sont programmés les 25 et 26 octobre en Israël, veille du scrutin, dans le cadre de la Semaine de la Science et de l’Université organisée par l’association israélienne Mind-Il. Les chercheurs profitent de leur venue au colloque pour voter, et les organisateurs, des élections pour renforcer le réseau académique.

D’autres groupes apportent un soutien logistique comme l’ONG américaine AID Coalition, associée aux organisations de défense de la démocratie en Israël. Elle a créé le programme « Fly and Vote » aux Etats-Unis, avant de l’élargir au monde entier. « Nous menons deux types d’action », nous explique Sylvie L., représentante de Fly&Vote pour la France et la Belgique francophone : « D’abord, nous vérifions si les gens sont bien inscrits sur les listes électorales. Chaque citoyen israélien peut obtenir ces informations au ministère de l’Intérieur ou via le consulat le plus proche, mais cette démarche prend plusieurs semaines, voire des mois. Personnellement j’attends toujours ma réponse du consulat, contacté en mars. Or Fly&Vote peut la donner en 48h. Il suffit de s’inscrire sur la plateforme en indiquant son nom et son numéro d’identité israélien*. Ensuite, si la personne a bien le droit de vote et dispose d’un passeport israélien valide, un portail Fly&Vote lui propose des billets d’avion à des prix préférentiels, sans bénéfice commercial car ce n’est pas une agence de voyage. » L’initiative a le soutien de personnalités comme l’actrice Alma Zak et l’historien Yuval Noah Harari, qui interpellent les expatriés dans des vidéos en ligne : « la distance n’est pas une raison pour perdre votre voix ». L’engouement est réel avec plus de 30 000 inscriptions – soit l’équivalent d’un siège en nombre de voix. « Au début, Fly&Vote misait sur la seule ligne New-York-Tel Aviv, mais aujourd’hui cela va de Boston à Melbourne en passant par Paris. C’est une organisation énorme d’un point de vue logistique et qui reste absolument apolitique », insiste Sylvie L. : « Il est juste normal que des Israéliens qui se sont mobilisés si vite pour défendre leur patrie le 7-Octobre se mobilisent autant pour défendre la démocratie. »

Les expatriés au cœur de la bataille politique

C’est peu dire que le gouvernement voit cette mobilisation d’un mauvais œil. Non qu’il réprouve la pratique en soi. « Au contraire, la droite sait mobiliser ses troupes. Quant aux ultra-orthodoxes, ils affrètent des charters depuis Brooklyn depuis toujours » observe David, un franco-israélien de gauche qui va prend l’avion pour voter depuis Paris comme il le fait à chaque élection en Israël depuis 1999. L’inquiétude du gouvernement est ailleurs. Vu le profil des expatriés de fraîche date, parmi les plus tentés de rentrer pour venir voter aux élections – « de jeunes laïques très qualifiés orientés vers le centre-gauche » nous expliquait en décembre le démographe Sergio DellaPergola – cela pourrait déplacer un siège au moins en faveur du « bloc du changement ». Or, ce serait un point de bascule car la politique israélienne vit aux marges d’un ou deux sièges pour former une coalition. Face au risque de défaite, le gouvernement pourrait être tenté d’entraver le vote des expatriés. Le ministère de l’Intérieur est soupçonné de faire de la rétention d’information concernant les listes électorales, même si les retards qu’il accuse sont probablement dus à un manque d’effectifs au moment où les demandes de renseignement explosent. Certains redoutent aussi que la ministre des Transports Miri Regev ne décide de restreindre les vols avant l’élection ; elle qui avait déjà refusé d’ajouter des liaisons ferroviaires pendant les manifestations monstres contre la réforme judiciaire. Pour peu, Netanyahou pourrait même rameuter son camp et hurler à la fraude en dénonçant « les gauchistes qui se rendent en masse aux urnes » comme il l’avait fait en 2015 à propos des Arabes israéliens. L’opposition reste vigilante et impliquée en Diaspora. En visite éclair aux Etats-Unis fin août, le député démocrate Gilad Kariv soulignait sur X « le lien continu » du Parti avec les communautés juives et les publics israéliens à travers le monde. Et de noter l’extraordinaire élan démocratique que soulèvent ces élections : « Chaque rencontre s’ouvre sur la question de savoir combien ont déjà acheté des billets pour venir voter. 90% lèvent la main. » Une mobilisation citoyenne qui devrait se poursuivre sans relâche jusqu’au moment de l’ouverture des bureaux de vote, le 27 octobre.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
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