Depuis le 7 octobre 2023, l’annulation de spectacles d’artistes israéliens et juifs associés au gouvernement israélien par des militants déchainés est accompagnée d’une formule devenue quasiment invariable : « Nous sommes profondément attachés à la liberté d’expression et à la liberté artistique. » Puis vient le « mais », cette conjonction de coordination sur laquelle tant de beaux principes peuvent passer à la trappe. « Mais, compte tenu des menaces de perturbation et notre souci de garantir la sécurité des artistes, du personnel et du public, nous sommes malheureusement contraints d’annuler la représentation. » Tout y est impeccable : de la défense de la liberté d’expression jusqu’au regret, en passant par la sécurité devenue ainsi un terme extraordinairement commode.
À force de voir des artistes israéliens et juifs être déprogrammés pour des raisons de « sécurité », on finit par s’interroger. S’agit-il d’une menace que la société ne peut plus contenir ? Ou alors, d’une disposition plus inquiétante à faire disparaître les Juifs de l’espace culturel et artistique dès que leur présence devient politiquement embarrassante ?
La sélectivité des indignations rend la question plus troublante. Il est singulier que ces collectifs propalestiniens se réclamant volontiers de l’antifascisme trouvent urgent de poursuivre un artiste juif jusque sur une scène, mais ne se mobilisent pas pour réclamer le boycott de manifestations culturelles auxquelles assiste l’extrême droite. Ainsi, on ne se souvient guère de campagnes comparables contre le Lotto Arena d’Anvers pour exiger l’annulation du Vlaams Nationaal Zangfeest, festival de la chanson flamande où se retrouve chaque année la fine fleur de l’extrême droite, aux côtés de grandes figures du nationalisme flamand.
Par ailleurs, imagine-t-on aussi qu’un artiste issu d’une autre minorité soit contraint de condamner publiquement les actes d’un État auquel des militants radicaux ont décidé de l’associer ? Ou tout simplement menacer la salle qui l’accueille jusqu’à obtenir son annulation ? Ce qui paraîtrait immédiatement odieux appliqué à d’autres devient curieusement légitime lorsqu’il s’agit des Juifs.
Il faut donc tracer la frontière. Critiquer Israël n’est pas de l’antisémitisme. Défendre la cause palestinienne ne l’est évidemment pas davantage. Mais rendre un artiste comptable des décisions du gouvernement israélien parce qu’il est israélien ou juif, exiger de lui une profession de foi qu’on n’impose pas aux non-Juifs et considérer son exclusion comme acceptable franchit cette frontière.
Plus inquiétante encore est l’habitude prise par des institutions culturelles de traiter cette situation discriminatoire comme une fatalité. Elles annulent et elles passent au spectacle suivant comme si de rien n’était. Ainsi s’installe un climat dans lequel l’intimidation d’artistes juifs peut être présentée comme une radicalité politique certes excessive, mais au fond compréhensible et normale. Que les responsables d’un théâtre ou d’une salle de spectacle craignent réellement des violences est une préoccupation légitime. La question n’est pas de nier la sécurité. Mais elle est de savoir qui paie le prix de l’insécurité. Lorsque la réponse est toujours et seulement l’artiste juif ou israélien que l’on menace, quelque chose s’est renversé.
La culture a cette formidable capacité de réunir dans une même salle des gens qui pensent différemment. Préserver cet espace est précisément l’une des responsabilités du monde culturel. Lorsqu’une salle de spectacle cède à une campagne d’intimidation, elle envoie aux radicaux de tous bords un message d’une simplicité admirable : leurs menaces fonctionnent. Les plus bruyants, les plus intimidants et les plus violents décident donc qui a le droit de monter sur une scène. C’est là que la prudence devient capitulation. Il restera alors des salles parfaitement sûres. Elles seront simplement vides de tous ceux que les menaces auront fini par en chasser. Et les responsables de ces salles pourront toujours afficher sur leurs portes closes qu’ils demeurent profondément attachés à la liberté d’expression.







