Il n’y a rien d’innocent dans ces jeux de mots douteux. Déformer des noms juifs pour faire rire, puis s’abriter derrière l’ignorance ou la liberté d’expression : une vieille mécanique antisémite que certains croient pouvoir remettre au goût du jour sans en assumer l’héritage.
« L’affaire Epstein ! Ah, je voulais dire Epstine, pardon, ça fait plus russe, Epstine. Alors maintenant vous direz Epstine au lieu d’Epstein, “Frankenstine” au lieu de Frankenstein ! Eh bien voilà, tout le monde comprend comment il faut faire », déclarait Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France Insoumise (LFI), lors d’un meeting de campagne électorale à Lyon devant une salle hilare. Dans la plus pure tradition de l’extrême droite dont il se présente comme le meilleur rempart contre elle, il a pris un patronyme juif et l’a transformé en jeu de mots douteux en supposant l’existence d’un complot visant à cacher l’origine juive de Jeffrey Epstein.
Non content de la polémique sur la prononciation d’Epstein, le patron de LFI a également écorché volontairement celui du leader de Place publique, Raphaël Glucksmann, quelques jours plus tard dans un meeting à Perpignan lorsqu’il dressait la liste des « saboteurs de la gauche » : « Monsieur Glucksment et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures. » Comme si Jean-Luc Mélenchon voulait rendre hommage aux juges du Tribunal judiciaire de Paris pour le jugement qu’ils ont rendu le 6 novembre 2025 lorsqu’ils ont décidé que qualifier La France Insoumise (LFI) de « mouvement passionnément antisémiteCité dans Richard Malka, Passion antisémite, éditions Grasset, 2025. » n’excède pas les limites admissibles de la liberté d’expression. Par ailleurs, ces mêmes juges ont souligné avec clairvoyance que ce débat d’intérêt général majeur sur l’antisémitisme de LFI prenait « également sa source dans tout un ensemble de polémiques récurrentes à propos de pratiques et de propos jugés violents, outranciers, complotistes et/ou antisémites de membres du mouvement LFI. »
Vieille tradition antisémite
À l’exception des dirigeants et des militants de LFI, tout le monde reconnait que cette manière d’égrener les noms juifs appartient bel et bien à une vieille tradition antisémite. Combien de fois, durant les années 1930 et 1940, les propagandistes antisémites français comme Jacques Doriot ou Xavier Vallat ont déformé volontairement des noms juifs afin de suggérer une étrangeté ou susciter le mépris. Cela vaut aussi pour la Belgique. Les comptes rendus de meetings rexistes montrent que DegrelleCité dans Martin Conway, <em>Collaboration in Belgium: Léon Degrelle and the Rexist Movement 1940-1944</em>, Yale University Press, 1993, p. 23-27. accentuait volontairement certaines consonances et associait les noms à des insinuations sur la trahison nationale tout en provoquant le rire du public par la répétition ironique. Même l’écrivain français antisémite condamné à mort pour collaboration, Robert Brasillach, avait noté dans un article publié en 1936 que Léon Degrelle ne cesse déformer le nom de Blum : « Il me parle aussi de Monsieur Blum, qu’il prononce drôlement : ‘‘BlumeRobert Brasillach, Léon Degrelle et l’avenir de Rex, éditions Plon, 1936.’’. »
Ce chassé-croisé franco-belge des calembours portant sur les noms juifs se poursuit aujourd’hui. En effet, un audacieux militant écologiste de Rixensart (Brabant wallon) a souhaité faire parler de lui en imitant le chef incontesté de LFI. Après avoir appris que le conseiller communal et ancien député bruxellois Marc Loewenstein quittait DéFi pour rejoindre le MR, Rayhan Haddi, candidat Ecolo aux élections communales de 2024, et surtout étudiant administrateur à l’ULB, n’a pu s’empêcher de publier le 6 mars dernier sur X : « Vous prononcez Lowenstine ou Lowenstaïne? »
Le 9 mars, Rayhan Haddi publie une mise au point sur X. Mais loin d’exprimer le moindre regret ou de témoigner une prise de conscience, il surenchérit sur un mode à la fois victimaire et héroïque : « Depuis que j’ai posté ce tweet sur mon autre compte @Pinokray, je me prends une shitstorm de l’extrême droite belge qui pense m’atteindre en appelant le propagandiste @joelrubinfeld à la rescousse pour me salir. On va mettre les choses au clair :
– Demander la prononciation d’un nom n’a rien d’antisémite et c’est couvert par la liberté d’expression. Remember ? Ce droit que vous invoquez à chaque fois qu’on vous rappelle votre racisme ou votre transphobie nauséabonde. Mais soudainement ça ne marche plus ?
– La seule et unique raison pour laquelle j’ai supprimé le tweet, ce n’est pas à cause de la shitstorm. C’est parce qu’un camarade a pris le temps de m’expliquer la connotation derrière. Une référence assez « niche » qui ne justifie en rien la surinterprétation de mon tweet dont l’intention n’était clairement pas antisémite.
– La référence à JLM pointe bien du doigt l’immense hypocrisie de la droite : dénoncer la censure quand on vous remet en place pour votre racisme mais en suite balancer de grandes affirmations sans aucun fondement. Et ça, c’est parce que la majorité d’entre vous n’en n’ont rien à faire de l’antisémitisme. Tout ce que vous faites, c’est associer les crimes de génocide d’Israël à toute la communauté juive. Je pense pas être le problème ici. Et je vais encore user de ma liberté d’expression, comme je l’ai toujours fait, avec rigueur juridique : Free Palestine, soutien au mouvement BDS et Israël est en train de commettre un génocide à Gaza. Aucune leçon, ni morale à recevoir venant de personnes dans le seul business consiste à discriminer, stigmatiser et humilier les personnes racisés (sic), les femmes et les LGBTQIA+. Siamo tutti antifascisti. »
Les commentaires outranciers de Rayhan Haddi méritent pourtant que l’on s’y arrête, non pour la singularité de son auteur, mais pour ce qu’ils révèlent d’un certain climat intellectuel et moral devenu familier dans une partie de la vie politique contemporaine. Un jeu de mots sur la prononciation d’un patronyme juif, suivi d’une défense invoquant l’incompréhension et la liberté d’expression s’inscrit dans une séquence désormais bien connue : une transgression ambiguë, immédiatement suivie d’un refus d’en reconnaître la portée, puis d’un retournement accusatoire dirigé contre ceux qui s’en émeuvent. Ce qui retient l’attention n’est donc pas tant la faute initiale que la structure de la réponse. Celle-ci repose sur une série de déplacements caractéristiques. D’abord, la réduction du problème à une question purement formelle — « demander la prononciation d’un nom » — qui évacue délibérément toute dimension historique ou symbolique. Ensuite, la minimisation de la référence invoquée, présentée comme trop « niche » pour être significative, comme si l’ignorance proclamée suffisait à dissoudre le sens. Enfin, et surtout, l’élargissement du propos à un affrontement idéologique global, dans lequel les critiques deviennent les représentants d’un camp disqualifié d’avance. Ce dernier point signale un glissement du registre de la responsabilité individuelle vers celui de l’appartenance collective. On ne discute plus d’un acte ou d’un mot ; on identifie des camps. Et dans ce cadre, la vérité d’une critique ne dépend plus de sa justesse, mais de l’identité supposée de celui qui la formule.
« Mes convictions prouvent que je ne peux pas m’être trompé »
C’est ici qu’intervient l’un des traits les plus caractéristiques de cette rhétorique : l’usage des engagements politiques comme garantie morale. Le soutien à certaines causes — antiracisme, féminisme, cause palestinienne — n’est plus présenté comme une position discutable dans l’espace public, mais comme un certificat implicite d’irréprochabilité. Il ne s’agit plus de dire : « je me suis peut-être trompé malgré mes convictions », mais : « mes convictions prouvent que je ne peux pas m’être trompé ».
Une telle logique transforme profondément la nature du débat démocratique. Elle substitue à la délibération sur les actes une lecture morale des intentions, et à l’examen des faits une assignation identitaire. Celui qui critique n’est plus un interlocuteur, mais un adversaire suspect, dont les motivations sont réputées disqualifiantes avant même d’avoir été examinées.
La référence à des figures comme Jean-Luc Mélenchon n’est, dans ce contexte, pas anodine. Elle signale l’existence d’un style politique polémique dans lequel l’ambiguïté n’est pas un accident, mais une ressource. Jouer avec des codes chargés, puis se retrancher derrière une lecture littérale de ses propres propos, permet de bénéficier simultanément de l’effet produit et de l’innocence proclamée. Mais lorsque cette stratégie est reprise sans en maîtriser les ressorts, elle tend à apparaître pour ce qu’elle est : non une subtilité, mais une facilité.
On voit ainsi se dessiner une forme particulière d’irresponsabilité : non pas l’absence de convictions, mais leur usage comme écran. Plus les engagements sont affirmés, moins ils semblent obliger à l’examen de soi. Et plus ils sont invoqués, plus ils servent à éviter ce moment pourtant essentiel de la vie intellectuelle qu’est la reconnaissance d’une erreur. Or, aucune position politique, aussi juste soit-elle, ne dispense de répondre de ses propres mots. Et aucune cause, aussi noble soit-elle, ne saurait être mobilisée pour suspendre cette responsabilité. Siamo tutti antifascisti. Ma tu, e solo tu, moi caro Rayhan, sei antisemitaNous sommes tous antifascistes. Mais toi, et toi seul, mon cher Rayhan, tu es antisémite.






