Regards n°1124

Le jour où une université belge a voulu accepter le pire

Jusqu’où une université peut-elle aller au nom de la liberté académique ? L’épisode ayant entouré le recrutement avorté d’Harry Pettit par la VUB montre qu’à force de privilégier les financements, certaines universités en viennent à fermer les yeux sur des discours et des comportements qui sapent les valeurs morales et l’exigence intellectuelle sur lesquelles elles fondent leur existence.

Les universités européennes se présentent volontiers comme les lieux où la raison critique, la liberté de pensée et la responsabilité intellectuelle sont cultivées avec le plus grand soin. Pourtant, lorsqu’on observe leur fonctionnement réel, on découvre parfois une situation bien différente : une confusion entre la liberté intellectuelle et l’abandon de tout jugement moral. La décision de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) d’engager un géographe britannique dont une université néerlandaise s’est pourtant séparée fin 2025 pour « avoir tenu des propos non conformes au code de conduite universitaire » en fournit une illustration éclairante.

Il faut d’abord rappeler les faits. Maître de conférences en géographie sociale à l’université Radboud de Nimègue, le géographe Harry Pettit se fait connaître après avoir qualifié sur X les massacres du 7-Octobre d’« acte de légitime résistance ». Mais il ne s’était pas arrêté là. Dans un message publié en octobre 2025, il affirmait qu’il était temps « d’achever ce que les Palestiniens ont commencé le 7-Octobre » et appelait à une nouvelle vague de résistance qui « éradiquerait Israël une fois pour toutes ». Pettit est devenu l’une des voix propalestiniennes les plus virulentes des Pays-Bas. Non content de s’exprimer sur X au sujet de Gaza, il a transformé ses cours en meetings anti-israéliens. « Nous devons normaliser l’idée que le sionisme doit prendre fin. Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? », déclarait-il lors d’un de ses derniers cours en mai 2025. Il multiplie les initiatives les plus radicales, notamment en perturbant des conférences qui ne lui plaisent pas. La situation change en octobre 2025 lorsque 12.000 personnes signent une pétition dénonçant ces propos, accusant Harry Pettit de glorifier la violence et de susciter un sentiment d’insécurité. Pourtant, pour une partie du monde universitaire, la réaction instinctive n’a pas été de s’interroger sur la nature de ces déclarations, mais de se demander si leur condamnation ne risquait pas de menacer la liberté académique.

Face aux outrances répétées du géographe britannique, les autorités académiques cherchent à se débarrasser de lui. Le 10 novembre 2025, Harry Pettit écrit sur les réseaux sociaux qu’il est parvenu à un accord avec l’université et qu’il avait trouvé un nouvel emploi. L’université Radboud confirme son départ, précisant que le professeur et l’université « avaient convenu de se séparer après un processus intensif de plusieurs mois » et que Pettit « avait tenu des propos non conformes au code de conduite »[3].

Bourse ERC de 1.5 millions d’Euros

Bien que le militantisme délirant et les outrances verbales de Pettit aient été abondamment médiatisées aux Pays-Bas, la VUB a décidé de se lier contractuellement avec ce chercheur controversé. La raison principale de ce recrutement n’était ni pédagogique ni intellectuelle. Elle était financière et symbolique. Pettit est titulaire d’une prestigieuse bourse du European Research Council : une ERC Starting Grant d’environ 1,5 million d’Euros. Cette subvention, l’une des plus compétitives en Europe, possède une particularité importante : elle est attachée au chercheur lui-même. Lorsqu’il change d’université, le financement le suit. En recrutant Pettit, la VUB obtenait donc à travers le projet de recherche de Pettit plusieurs années de financement garanti et un gain substantiel en prestige académique.

Ce détail administratif révèle beaucoup sur l’état actuel de l’université. Dans un tel système soumis à une logique de marché, les chercheurs deviennent des porteurs de subventions et leur valeur est alors mesurée à l’aune des financements qu’ils apportent. Il devient alors tentant de considérer les controverses morales et politiques comme de simples désagréments. Les institutions se persuadent qu’elles peuvent dissocier l’excellence scientifique d’un individu de ses prises de position publiques. Mais cette séparation repose sur une illusion : l’université n’est pas simplement un lieu de production de connaissances techniques, elle façonne aussi les normes intellectuelles d’une société.

Dans le cas de Pettit, cette illusion était d’autant plus difficile à maintenir que ses déclarations ne se sont pas arrêtées après son départ de Radboud. Il a continué de publier des messages d’une virulence extrême. Il décrit notamment « Israël » (toujours rédigé entre guillemets) et les États-Unis comme « la réincarnation ultime du mal ». Dans un entretien accordé le 23 novembre 2025 au journal néerlandais De Gelderlander, il revient sur toute l’agitation qu’il a provoquée durant son séjour à Nimègue. Ses propos traduisent un militantisme qui tend à supplanter les exigences de la démarche scientifique. Il revendique la confusion des rôles : à la question de savoir s’il ne confond pas enseignement et militantisme, il répond que « les deux se mélangent », précisant que son statut universitaire amplifie la portée de ses prises de position. Or, cette indistinction constitue précisément le problème : l’université, espace de mise à distance critique et de pluralité des perspectives, se trouve mobilisée comme relais d’un engagement univoque. Ce glissement se manifeste également dans sa justification d’une rhétorique outrancière, présentée comme inhérente au fonctionnement de X. Comparer le sionisme au nazisme ou qualifier un étudiant de « partisan du génocide » relève moins d’une analyse que d’une logique de disqualification morale. De tels propos ferment le débat plus qu’ils ne l’ouvrent.

Se disant « profondément convaincu d’être dans le droit et la morale », Pettit substitue à l’exigence de mise à l’épreuve des hypothèses une certitude normative. Son refus de condamner clairement la violence, au nom de sa généralisation dans les rapports internationaux, brouille toute distinction normative. Son scepticisme à l’égard des victimes civiles du 7-Octobre relève d’un usage sélectif du doute, davantage au service d’une cause que d’une démarche de vérité. De même, son attitude face aux exécutions attribuées au Hamas oscille entre relativisation et suspension du jugement, sans véritable prise en compte des enjeux éthiques. Dans cet entretien, une tension apparaît enfin entre radicalité des positions et refus d’en assumer les conséquences : tout en prônant la disparition d’Israël et l’expulsion des Israéliens qualifiés de « colons », il se dérobe lorsqu’il s’agit de proposer des solutions concrètes. Le militant énonce des diagnostics sans se soumettre à l’épreuve du réel. En substituant la certitude morale à l’analyse critique, ce type de discours transforme l’université en espace d’adhésion plutôt que de questionnement.

 

« Cabale pédophile américano-israélienne »

L’actualité n’a pas contribué à modérer son propos. Depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran le 28 février 2026, ses déclarations ont pris un ton encore plus radical. Le 1er mars, Pettit a rendu hommage à l’ayatollah Khamenei dans des termes qui relèvent davantage de la propagande que de l’analyse intellectuelle : « On se souviendra de Khamenei pour avoir tenu tête jusqu’au bout à la cabale pédophile américano-israélienne, alors qu’une grande partie du monde s’était déjà soumise. À l’instar de Sinwar et de Nasrallah avant lui, il inspirera la prochaine génération de résistants face aux forces démoniaques du sionisme. » Il ne s’agit plus ici d’un désaccord académique, mais d’une rhétorique qui relève davantage de la propagande que de l’analyse intellectuelle. À cet égard, personne ne peut lui reprocher d’avancer masquer ni de tenir un double langage : « Mon nouvel employeur sait qui je suis. Ce n’est pas difficile. Tapez mon nom sur Google et vous saurez tout » ! Personne ne peut dire que la VUB n’était pas prévenue.

Finalement, la VUB a décidé de ne pas finaliser sa nomination, estimant ses propos « en contradiction avec les accords conclus ». Cette décision met fin à un épisode embarrassant, sans résoudre la question de fond. Car on ne peut réduire cette affaire à celle d’un universitaire tenant des propos extrêmes ni à celui de la politisation des universitaires. Le problème concerne l’institution universitaire en tant que telle et réside dans la perte progressive de la conviction que la vie académique exige des normes intellectuelles et morales qui valent la peine d’être défendues, même lorsque cela implique de renoncer à un financement important et prestigieux.

Écrit par : Véronique Lemberg

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