Maestro(s)

Florence Lopes Cardozo
Inspiré du film israélien Footnote, Maestro(s) explore le thème de la rivalité entre père et fils mais aussi du lien à travers trois générations d’hommes.
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Bruno Chiche cherchait à raconter une histoire entre un père et son « vieux » fils. Le hasard faisant parfois bien les choses, son producteur avait acheté, quelques années auparavant, les droits de Footnote, film israélien de Joseph Cedar qui traite d’une rivalité père/fils dans la sphère académique. Interprété par Lior Ashkenazi et Shlomo Bar-Aba, remarquable d’intensité, Footnote avait été nominé aux Oscars du meilleur film étranger en 2010 et avait reçu le Prix du scénario à Cannes en 2011.

Ayant mis un point final à sa première version, Bruno Chiche fait la rencontre d’une chanteuse lyrique qui lui rapporte une situation similaire entre son mari et le père de celui-ci, tous deux candidats à la direction d’un opéra à Bayreuth. Cet écrin musical plut au réalisateur qui réécrit le scénario de bout en bout avec la complicité de Yaël Langmann et de Clément Peny. Le pitch aboutit à ceci : « Chez les Dumar, on est chef d’orchestre de père en fils : François, le patriarche, achève une longue et brillante carrière internationale, tandis que Denis, le fils, vient de remporter une énième Victoire de la Musique Classique. Quand François apprend qu’il a été choisi pour diriger la Scala, son rêve ultime, son Graal, il est fou de joie. Heureux pour son père, et en même temps envieux, Denis déchante vite lorsqu’il découvre qu’il y a méprise et que c’est en réalité lui qui est attendu à Milan ».

Combat de chefs

Transposant le nœud gordien qui sous-tend Footnote dans un cadre bourgeois teinté de luxe à la française, Bruno Chiche s’est probablement projeté en étendant, d’une part, la partition initiale vers des nouveaux rôles féminins – autour de la mère (Miou-Miou) de Denis (Yvan Attal), surgit son agent artistique et son ex-femme ainsi que son amante, violoniste de l’orchestre – en amplifiant, d’autre part, le rôle de Mathieu, fils de Denis, ado serein, particulièrement complice avec son grand-père (Pierre Arditi).

Le coup de théâtre et la gestion épineuse de l’annonce permettront à chaque personnage d’avancer sur l’échiquier familial, intime, amoureux. Présences, absences, les uns s’éloignent quand les autres se rapprochent, ici à pas feutrés, là de façon affirmée. Des espoirs aux résignations, de la loyauté à l’abnégation, au chaud succède le froid et inversement.

N’attend-t-on pas d’un père qu’il soit heureux de la réussite de son fils, demande-t-on dans ce contexte à Pierre Arditi : « Oui, si on adopte une rhétorique judéo-chrétienne ! Sauf qu’en réalité, la vie est beaucoup plus perverse, surtout dans nos métiers artistiques. Il se réjouit sans doute, mais souffre d’abord de cette méprise et finit par se poser des questions sur lui-même. C’est difficile de s’oublier complètement, même par rapport à un enfant qu’on aime. Alors je veux bien rester dans la convention et dire qu’il devrait être heureux, mais il y a dans cette configuration quelque chose qui, pour lui, l’envoie au cimetière… » répond l’acteur.

Partant de son rôle, Yvan Attal décrit lui la déflagration que produit l’annonce de l’erreur : « La difficulté de se dire les choses, de briser le rêve d’une vie, celle de son père, et renoncer à ses propres désirs, ses propres ambitions. D’autant que leur relation est conflictuelle, conditionnée par leur rivalité professionnelle. Mon personnage préfère se dire qu’il n’a pas de légitimité, en fait qu’il n’est que le fils de son père. Le film raconte cela d’une certaine façon, à un moment il faut tuer le père ! »

Toujours bienvenues au cinéma, sur et sous-titres des émotions, les musiques -de circonstance- traversent ces conflits tumultueux : « Je voulais que les morceaux illustrent les personnages qui les accompagnent. Au tout début, il y a un Aria d’Antonín Dvorák, très mélancolique, qui raconte bien l’histoire de François, ce qu’il a vécu et ne vivra sans doute plus. On le voit ensuite diriger la 9e de Beethoven, un morceau très colérique qui reflète bien son état d’esprit. J’ai opté pour des opéras dans lesquels j’ai choisi des ouvertures et des intermezzos, soit des parties qui ne sont pas chantées. La musique attribuée à Denis est un intermezzo de Brahms qui revient régulièrement » développe le réalisateur, qui a procédé à quelques clins d’œil stylistiques en référence au film israélien et qui se réjouit du plaisir que les acteurs ont eu à jouer ensemble. Footnote et Maestro(s) semblent aussi signifier que les enfants ne soient pas les seuls à quémander la reconnaissance de leurs parents mais encore que ceux-ci cherchent, aussi, un regard admirateur dans les yeux de leurs descendants.

Maestro(s)

Un film de Bruno Chiche, avec Yvan Attal, Pierre Arditi, Miou-Miou, Pascale Arbillot, Caroline Anglade, Nils Othenin-Girard.
Durée : 1h27
En salle le 7 décembre 2022

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