Retour à Jérusalem pour l’ambassadeur d’Israël

Nicolas Zomersztajn
Après avoir passé trois ans à Bruxelles, l’ambassadeur d’Israël auprès de la Belgique, Emmanuel Nahshon, revient à Jérusalem où il a été nommé directeur général adjoint du ministère des Affaires étrangères en charge de la diplomatie publique et numérique. Avant son départ, il nous accordé un entretien dans lequel il dresse le bilan de son action à Bruxelles.
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Etes-vous satisfait de votre mission de trois ans à Bruxelles ?

Emmanuel Nahshon J’ai pris mes fonctions en juillet 2019 et de mars 2020 à mars 2022, nous n’avons pu faire que du travail de survie rythmé par des confinements, du télétravail et une inquiétude permanente quant à la santé du personnel de l’ambassade. La pandémie de covid-19 nous a paralysés pendant deux ans. Ce qui était évidemment le lot de toute structure professionnelle durant cette pandémie. Avec la levée des restrictions sanitaires, nous pouvons enfin organiser des événements nous permettant de promouvoir économiquement Israël auprès des entreprises belges mais aussi des rencontres culturelles, comme celle que nous coorganisons avec l’ambassade du Maroc. Ce n’est que maintenant que nous décollons. C’est donc ma successeure qui pourra tirer profit des graines que nous avons semées.

Comment évaluez-vous les relations bilatérales entre Israël et la Belgique ?

E.N. En toute honnêteté, je dois reconnaître que le bilan est mitigé car le gouvernement fédéral belge n’a pas toujours dit ni fait ce qu’il fallait pour approfondir les relations fondamentalement bonnes entre nos deux pays. Elles sont hélas jalonnées de petits instants d’irritation trouvant leur source dans le contexte du conflit israélo-palestinien. Je pense ainsi à l’opération militaire à Gaza en avril-mai 2021 qui fut la conséquence de tirs de rockets du Hamas sur Israël. Alors que plusieurs Etats européens – dont l’Allemagne, l’Autriche, la Tchéquie, la Slovaquie, etc. – avaient témoigné de leur solidarité sans faille envers Israël, la Belgique est retombée dans ses vieilles habitudes de pseudo-équidistance. Le problème, c’est que lorsqu’on s’en tient à l’équidistance entre un assassin et sa victime, on fait preuve de lâcheté et d’hypocrisie. Je l’avais déclaré à l’époque dans les médias, je maintiens encore mes propos aujourd’hui.

Quelles furent vos relations avec le monde politique belge ?

E.N. Même si le dialogue est possible et il existe, elles furent compliquées à cause du covid-19 mais aussi à cause d’une certaine tendance à instrumentaliser électoralement le conflit israélo-palestinien, et notamment envers les communautés arabo-musulmanes en estimant à tort qu’elles sont naturellement hostiles à Israël. C’est une erreur car il y a moyen de gagner leur vote sans attaquer Israël. J’ai suivi avec intérêt les complexités de la vie politique belge parce que je représente un pays dont le système politique n’est pas moins compliqué. J’ai ainsi observé que les mêmes partis qui s’opposent à l’abattage rituel sans étourdissement en Wallonie et en Flandre, le défendent à Bruxelles ! On ne sait pas vraiment pourquoi mais en fin de compte, on sait tous pourquoi cette différence inexplicable existe. C’est un exemple flagrant de cet électoralisme dont je vous parlais.

Les accords de normalisation des relations entre Israël et les Maroc signés en décembre 2020 ont-ils entraîné des conséquences sur votre action diplomatique en Belgique ?

E.N. Concernant mes relations avec les médias et le monde politique belge, ces accords n’ont rien changé. Au lieu d’y voir la dimension positive, à savoir un rapprochement pacifique entre Israël et un pays arabe, ainsi que leurs retombées politiques, économiques et culturelles, certains ont préféré les présenter comme des accords conclus dans le dos des Palestiniens. Ce qui est une erreur majeure d’appréciation car tout effort de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens ne peut intervenir qu’avec un soutien régional des pays arabes. Il est donc logique que nous essayions de consolider cette entente israélo-arabe pour mieux aborder ensuite les questions les plus difficiles liées au conflit israélo-palestinien. Dans ce contexte nouveau, j’ai essayé de me rapprocher de personnalités politiques belges d’origine arabo-musulmane en espérant qu’un dialogue serein puisse s’installer. Sans rentrer dans les détails, je pense que cela a porté ses fruits. Tout comme je pense que les accords entre Israël et le Maroc favoriseront un meilleur dialogue entre Juifs et musulmans en Belgique. J’ai eu la chance et le plaisir de nouer de bonnes relations avec mon homologue marocain. Cela peut servir d’exemple en montrant que Juifs et musulmans s’entendent sans que cela soit perçu comme une trahison envers les Palestiniens. 

Quel regard portez-vous sur les médias belges ?

E.N. Tout d’abord, je dois reconnaitre que j’ai toujours eu un accès aisé aux médias belges durant ces trois ans. Le problème se situe ailleurs et porte exclusivement sur leurs préjugés et leurs partis pris concernant Israël. Les médias belges montrent d’Israël ce qu’ils ont envie de montrer. Je lis les articles sur Israël et je m’aperçois qu’ils ne comprennent pas ce qui s’y passe. Certains de leurs correspondants ont beau y vivre depuis des années mais ils en ont une perception étonnante. Pendant un certain temps, je leur ai fait la remarque mais j’ai ensuite arrêté voyant que c’est inutile.

Quelles ont été vos relations avec la communauté juive de Belgique ?

E.N. On touche ici à la singularité de l’ambassadeur d’Israël : comme tout ambassadeur présent à Bruxelles, il défend et promeut les intérêts de son pays mais à côté de cela, il veille aux intérêts du peuple juif et assiste la communauté juive locale si elle le souhaite. J’ai pu côtoyer une communauté juive très engagée dans son soutien à Israël. Et dans ce contexte, j’ai eu la chance de rencontrer des gens formidables, de vrais d’amis d’Israël qui agissent en fonction de ce rapport particulier et fort qui les lie à ce pays. Il s’agit d’une découverte qui s’est faite tant à Bruxelles qu’à Anvers où j’ai eu le plaisir d’y nommer un consul honoraire. En dépit des singularités de ces deux communautés très différentes, j’ai noué avec elles un dialogue fructueux. Il est clair que sur certaines questions, nous avions des opinions divergentes sur la stratégie et la tactique à adopter. Il faut l’accepter car cela fait partie d’un débat légitime, fraternel et amical entre Juifs. Et ce débat est d’autant plus essentiel que nos objectifs sont les mêmes : le bien-être du peuple juif et de l’Etat d’Israël. Et pour qu’il soit fructueux, il est sûrement plus judicieux de ne pas l’étaler dans la presse comme certains ont eu la mauvaise idée de le faire il y a plus d’un mois.

Quels sont vos rapports avec les ressortissants israéliens dont vous êtes l’ambassadeur ?

E.n. Ils sont quelques milliers à vivre en Belgique mais ils ont des profils différents. Une partie de la communauté ultra-orthodoxe possède la nationalité israélienne. C’est propre à la sociabilité des Juifs ultra-orthodoxes partageant leurs temps entre leur cour rabbinique en Israël et en diaspora, que ce soit à Anvers, New-York, Londres, Zürich, etc. A côté de ce cas particulier, de nombreux Israéliens sont présents en Belgique pour des raisons professionnelles, principalement dans le domaine des hautes technologies. Parmi eux, certains n’ont aucun contact avec l’ambassade. C’est donc un choix personnel que je respecte même si nous leur conseillons de s’inscrire au consulat au cas où ils ont un problème. Je pense qu’il serait même intéressant de créer une espèce de maison israélienne où ils pourraient se réunir de temps en temps même si je pense qu’ils ne cherchent pas nécessairement à recréer un « petit Israël » en Belgique. Quelle que soit leur manière de vivre en Belgique, les portes de notre ambassade leur sont toujours grandes ouvertes. La période pendant laquelle l’Israël officiel n’appréciait pas que ses ressortissants s’expatrient est révolue. Israël a gagné en maturité et comprend que ses ressortissants veuillent tenter une expérience de vie à l’étranger.

La fonction d’ambassadeur d’Israël est-elle encore une fonction atypique en comparaison avec vos homologues d’autres pays ?

E.N. Même si les menaces et les dangers sont toujours plus importants pour un ambassadeur israélien et plus ou moins inexistants pour les ambassadeurs d’autres pays, on assiste malgré tout à une normalisation de la fonction d’ambassadeur d’Israël qui reflète aussi la normalisation de l’Etat d’Israël. Être ambassadeur d’Israël est plus simple que par le passé car nous avons aujourd’hui plus d’amis. J’ai eu la chance de vivre au quotidien le rapprochement avec les ambassadeurs des Emirats arabes unis, du Bahreïn et du Maroc. Et lorsque d’autres ambassadeurs voient que nous nous entendons bien, cela change leur perception d’Israël. Même ceux qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec Israël nous observent avec curiosité et intérêt.

Qu’allez-vous faire après Bruxelles ? Une autre capitale européenne ou un retour au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem ?

E.N. Je reviens à Jérusalem où j’ai été nommé directeur général adjoint du ministère des Affaires étrangères en charge de la diplomatie publique, c’est-à-dire une diplomatie visant à agir à travers les médias directement sur les sociétés et les opinions publiques, et non plus sur les seuls gouvernements. Cela touche aux médias traditionnels mais aussi à internet et aux réseaux sociaux. Au-delà de l’information, mon action porte aussi sur la culture et la lutte contre l’antisémitisme. C’est un des départements les plus importants du ministère des Affaires étrangères avec des défis énormes car l’image d’Israël pourrait être bien meilleure que ce qu’elle est aujourd’hui. Il est vrai que pendant trop longtemps, nous n’y accordions pas, ou très peu, d’importance. C’était une erreur de notre part car l’image et les perceptions exercent une influence majeure sur les sociétés et les individus. Et dans un monde où les acteurs comme Google ou Meta jouent un rôle plus important que les Etats, surtout auprès des jeunes, nous ne pouvons pas nous permettre de les ignorer.

Un ambassadeur adepte de la diplomatie publique et numérique

C’est un truisme, et même une tautologie, de dire que l’ambassadeur d’Israël en Belgique représente les intérêts de l’Etat d’Israël. Pourtant, aux yeux de l’immense majorité de la communauté juive de Belgique, l’ambassadeur est aussi « leur » ambassadeur. Même s’ils ont leurs institutions représentatives, les Juifs ont tendance à nouer une relation très forte avec ce dernier. Comme s’il existait une règle non écrite selon laquelle l’ambassadeur d’Israël est aussi l’ambassadeur de la communauté juive auprès des médias qu’elle juge plutôt hostiles à Israël.

Cette accréditation sans aucune validité officielle n’est pas sans conséquences réelles pour l’ambassadeur d’Israël : la moindre phrase, et le moindre mot qu’il prononce dans les médias seront scrupuleusement scrutés, analysés et commentés par les Juifs de Belgique. Et bien que l’ambassadeur d’Israël bénéficie auprès des Juifs de Belgique d’un préjugé favorable « que seul un crétin fini dilapiderait un tel capital automatique de ferveur », comme le rappelait Elie Barnavi, ambassadeur d’Israël en France entre 2000 et 2002, dans sa Lettre ouverte aux Juifs de France (éd. Stock-Bayard), ils veulent que ce dernier soit leur matador qui cloue le bec à ces journalistes. Certains y voient une forme de réflexe même si au fond d’eux-mêmes, les Juifs savent que rien n’est plus simple que de flatter une petite minorité acquise et qu’il est autrement plus compliqué et plus utile de convaincre la masse des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs non-juifs.

Durant ses trois années passées à Bruxelles, Emmanuel Nahshon a affronté une seule crise majeure et fait face aux médias belges lors des affrontements armés entre le Hamas et Israël entre avril et mai 2021. Maîtrisant bien la langue de Voltaire et gardant son calme, il a défendu le point de vue d’Israël dans les médias. Il s’est bien acquitté de cette tâche ingrate là où nombre de ses prédécesseurs en poste à Bruxelles se sont souvent pris les pieds dans le tapis tellement leur propos était inaudible.

Mais à cette occasion, le futur directeur général adjoint des Affaires étrangères israéliennes en charge de la diplomatie publique a quelque peu bouleversé les codes et même semé la discorde chez les ennemis d’Israël en utilisant les réseaux sociaux. Quelques jours après que la co-présidente d’Ecolo, Rajae Maouane ait suscité la polémique la veille d’une manifestation de soutien aux Palestiniens en partageant sur son compte Instagram la photo d’un lanceur de pierre palestinien avec pour musique de fond la chanson aux paroles haineuses envers les Israéliens d’une chanteuse libanaise sympathisante du Hezbollah, Emmanuel Nahshon a rencontré la co-présidente d’Ecolo. Il a immortalisé cette rencontre en publiant sur Twitter une photo où ils posent ensemble, suivie de ce commentaire : « Merci pour une rencontre importante et amicale et pour un dialogue porteur d’avenir ». En guise de réponse : tweet de Rajae Maouane : « Un beau moment d’échange ». Rajae Maouane s’est immédiatement fait remonter les bretelles par les antisionistes les plus rabiques. Ainsi, sur sa page Facebook, le bloggeur bruxellois Henri Goldman a sermonné la co-présidente d’Ecolo comme une petite gamine : « Avec ce tweet ridicule qui n’aura de toute façon aucun effet auprès des inconditionnels d’Israël qui t’ont déjà bien classée, tu décrédibilises l’engagement de nombreux membres, sympathisants et parlementaires de ton propre parti. Ils ont l’air fin, maintenant ». Et ce membre éminent de l’UPJB d’ajouter dans un commentaire de sa publication du 24 juin 2021 : « Mon association, l’UPJB [Union des Progressistes Juifs de Belgique], avait publié avec l’ABP [Association Belgo-Palestinienne] un communiqué de soutien à Rajae Maouane injustement accusée d’antisémitisme, et je ne le regrette pas. Et puis patatras, une mise en scène de civilités avec le représentant d’un Etat qu’il convient selon moi de boycotter vient tout embrouiller ».

Si ce tweet de l’ambassadeur d’Israël a agité le landerneau anti-israélien de Bruxelles, il a surtout montré qu’un ambassadeur d’Israël doit s’adapter aux nouveaux modes de communication, éviter de jouer les matamores et surtout chercher le dialogue avec ceux qui l’acceptent.

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Ruth Lévy
Ruth Lévy
1 mois il y a

Monsieur Nachson a, sans aucun doute, été le meilleur ambassadeur d’Israël que la Belgique ait accueilli depuis 1948
Ses réponses aux journalistes durant l’attaque terroriste d’Israël par les forces du mal en mai-juin 2021 ont toutes été d’une très grande qualité.
Je lui souhaite beaucoup de succès dans sa prochaine mission et me rappelle avec beaucoup de fierté l’honneur que j’ai eu de lui serrer la main au début de son mandat à Bruxelles lors d’un cocktail organisé par une institution communautaire dont j’ai oublié le nom.

Ruth Lévy
Ruth Lévy
1 mois il y a

“Il s’est bien acquitté de cette tâche ingrate là où nombre de ses prédécesseurs en poste à Bruxelles se sont souvent pris les pieds dans le tapis tellement leur propos était inaudible” écrivez-vous.
Je viens de dire toute mon estime pour l’ambassadeur en partance mais je ne comprends pas de quel droit vous jugez ses prédécesseurs. C’est au ministère israélien des affaires étrangères et à lui seul qu’il appartient de juger si les propos de ses émissaires sont ou non audibles et certainement pas à un employé d’un journal communautaire. Quel est l’intérêt de porter un pareil jugement si ce n’est dénigrer Israël au travers de ses diplomates en poste ici ?

Serge
Serge
1 mois il y a

Chère Ruth,
Permettez moi de ne pas partager votre opinion.
Certes Monsieur Nachson a été un bon ambassadeur même si Covid oblige, il n’a pas beaucoup fréquenté la communauté mais il n’égale en rien un de ces prédécesseurs Monsieur Quinar qui maitrisait parfaitement la langue de Vondel.
Il est urgent que le ministre Lapid prenne conscience qu’il est important d’envoyer en Belgique un ambassadeur qui maîtrise le néerlandais langue parlée par plus de 60% de la population.
Pour l’auteur de cet article, merci pour sa quaklité rédactionnelle.
Serge
Professeur de français et d’histoire

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