Regards n°1096

Un pacifisme favorable aux tyrans

Cela fait plus d’un an et trois mois que la Russie a envahi l’Ukraine et nous entendons encore des appels pacifistes à arrêter immédiatement la guerre, à cesser toute aide militaire et matérielle à l’Ukraine et à plaider pour la négociation. Bien que des milieux très différents soient à l’origine de ces appels, ils partagent tous cette fâcheuse tendance à attribuer la responsabilité de cette guerre aux Etats occidentaux et à parler de militarisation de l’Europe plutôt que d’évoquer l’agression militaire russe.

Parmi eux, les pacifistes d’extrême gauche n’hésitent pas à relayer la propagande du Kremlin pour mieux dénoncer l’OTAN. Ils sont prétendument opposés à toute forme d’oppression et de violence mais s’opposent à la protection d’un peuple victime d’un tyran assoiffé de conquêtes. Dans cette étrange coalition hétéroclite de pacifistes comprenant aussi l’extrême droite européenne fascinée par Vladimir Poutine, il y a aussi le Pape François. Dans un discours qu’il a prononcé à Budapest le 28 avril dernier devant les autorités hongroises et les corps diplomatiques, le chef de l’Eglise catholique s’est demandé « où sont les efforts créatifs pour la paix » pour ensuite fustiger les Occidentaux en évoquant « l’infantilisme belliqueux de la politique internationale ». Il y a dans la vision papale l’idée terriblement naïve qu’il suffit de vouloir la paix pour l’avoir. Comme si les bonnes intentions suffisent à faire un monde idéal. Dans les rapports de forces des relations internationales, nous ne décidons pas toujours si nous sommes en guerre. Il arrive que l’ennemi le décide à notre place et nous attaque.

La négociation est évidemment la meilleure alternative à la guerre. Mais quand les conditions ne sont pas réunies, plus rien ne garantit la valeur d’une négociation. Qu’attendre par exemple aujourd’hui d’éventuelles négociations avec la Russie dont le président a juré à plusieurs reprises qu’il accomplit une mission sacrée visant à restaurer la grandeur de la Russie ? Vraisemblablement rien. Il est en effet vain de croire qu’un agresseur qui ne s’arrête pas devant les crimes les plus atroces commis par ses armées et ses milices puisse être convaincu par la négociation et le compromis.

Voulant éviter à tout prix un nouveau conflit mondial, les pacifistes prônaient aussi dans les années 1930 la négociation avec un Hitler ne dissimulant plus ses envies d’invasions militaires et d’annexions. Incapables de cerner l’effroyable spécificité du nazisme, de nombreux pacifistes en venaient même à dénoncer les Juifs comme des fauteurs de guerre poussant au conflit contre Hitler parce qu’ils voulaient se venger de sa politique antisémite. Fallait-il chercher à faire comprendre à Hitler que la guerre n’était pas une solution ? Non, il fallait le combattre. C’est précisément ce qu’avait compris Albert Einstein. Bien que durant l’entre-deux-guerres, il soutenait de nombreuses initiatives censées garantir la paix, il a abjuré le pacifisme à partir de 1933 pour défendre la démocratie contre la menace nazie. Le militarisme nazi et les ambitions territoriales d’Adolf Hitler ont convaincu Albert Einstein que l’idéologie nazie représentait un danger évident pour les Juifs, les démocrates allemands et la civilisation européenne. «Je suis opposé à l’usage de la force en toutes circonstances, sauf face à un ennemi qui poursuit la destruction de la vie comme une fin en soi », écrivait-il dans une lettre adressée en juin 1953 à un pacifiste japonais.

Hier comme aujourd’hui, le pacifisme n’a cessé de subir des revers, soit qu’il n’ait pu empêcher la guerre d’éclater, soit qu’il n’ait été pour rien dans le maintien de la paix. Loin de se nourrir de bons sentiments et d’incantations, la paix a un prix très élevé. Tel est le sens de la locution latine Si vis pacem, para bellum (Si tu veux la paix, prépare la guerre) sur laquelle les démocrates devraient méditer lorsqu’ils seraient tentés par des compromissions pour apaiser la fureur du président russe.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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