Regards n°1122

Olivia Elkaim, La disparition des choses

L’autrice se met dans la peau de la mère de l’écrivain Georges Perec, Cécile Perec (orthographe polonaise de Peretz). Un livre pathétique dont le titre reprend discrètement ceux de Georges Perec, La Disparition et Les Choses. Nous voici à la gare de Lyon à l’automne 1941. Cécile accompagne son fils de cinq ans, une pancarte autour du cou indiquant son identité, pour un voyage affrété par la Croix-Rouge en direction de Grenoble, à la montagne, dans un home d’enfants à Villard-de-Lans. Pourtant, à cette époque de l’Occupation, on ne parle pas encore vraiment de la persécution des Juifs. Alors pourquoi cette séparation déchirante sur le quai n° 11 de la gare de Lyon, séparation que l’enfant ne comprend pas ? Deux recommandations de Cécile à Georges : leur adresse, 24 rue Vilin, Paris XXᵉ, et leur ascendance bretonne (et surtout pas juive !). Quant au père, André, militant communiste comme bon nombre de Yidn de Belleville, il s’est engagé, à l’instar de nombreux Juifs polonais de Paris, dans la Légion étrangère, dans le but d’obtenir la nationalité française, et il sera tué dès les premiers combats.

La narratrice se livre alors à une enquête. Elle commence par interroger les amis de Perec, quatre au total, des écrivains qui ne savent rien de Cécile. Georges ne parlait jamais de sa mère et ne se présentait pas comme juif. Ensuite, évidemment, elle lit tous ses livres. Et elle interroge les innombrables « péréquiens » qui savent tout sur l’auteur des Revenentes, sur ses jeux avec la lettre « e », absente, figurant l’absence de sa famille et des Juifs déportés. Récit pathétique d’une identification obsessionnelle avec l’enfant Georges orphelin, avec le sort de Cécile, dont Perec écrit dans W : « Elle mourut sans avoir compris. » Compris quoi ? Ce n’est pas qu’il n’y a rien à comprendre, certainement pas. Mais il y a là de l’incompréhensible — pour Perec l’écrivain, pour Cécile sa mère, pour Olivia Elkaïm, pour nous lecteurs.

Et puis s’est posée pour Olivia Elkaim — dont le père, originaire d’Algérie, comprend mal qu’elle s’intéresse aux Ashkénazes, « si tristes comme chacun sait » — la question de savoir si elle avait le droit d’écrire sur ces trois morts : André, tué au champ d’honneur ; Cécile, assassinée à Auschwitz en février 1943 ; et Georges, mort prématurément d’un cancer des poumons à quarante-six ans. C’est l’ami de Perec, Marcel Bénabou, qui le lui dira : « Écrivez le livre que Georges n’a pas pu écrire. » Olivia s’y emploiera, avec délicatesse et piété.

Écrit par : Henri Raczymow

Esc pour fermer

_Visuel ARTICLE REGARDS 2025-2026 (1)
Colloque Ibuka : mémoire, justice et lutte contre le négationnisme
Trente-deux ans après le dernier génocide du XXème siècle, le travail de mémoire reste un rempart essentiel contre l’oubli. Ce(...)
Non classé
Visuel SITE UTICK 2025-2026 (12)
Yom Ha’atzmaout
Le son du groupe MOTEK pour faire résonner ce jour de l’indépendance. Des reprises en anglais et en hébreu, de(...)
Non classé
129
Shira Patchornik : le chant comme prénom, le chant comme destin
La soprano israélienne Shira Patchornik interprétera le rôle d’Ilia dans Idomeneo, Re di Creta de Mozart, la prochaine production du
Nicolas Zomersztajn
Culture
strabismes
But contre son camp
Strabismes de Noémi Garfinkel
Noémi Garfinkel
Antisémitisme
orthodoxes
Le judaïsme ultra-orthodoxe bouillonne
« Nous mourrons mais nous ne nous engagerons pas. » À travers ce slogan devenu cri de ralliement, une partie(...)
Jérémie Renous
Israël
israel media 2
En Israël, un énième projet de Netanyahou pour contrôler les médias
L’arrivée annoncée du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi à la tête de la chaîne 13 provoque une levée de bouclier des
Frédérique Schillo
Israël