Regards n°1125

Être Belgo-Marocain : le devoir moral de sortir de l’arrière-garde

Dans les milieux belgo-marocains, la position sur la question Israël–Palestine est souvent adoptée avant même d’avoir été véritablement pensée. La solidarité immédiate avec les Palestiniens et la méfiance instinctive envers Israël semblent aller de soi. Mais c’est bien là que réside le problème ; une position politique qui précède l’acte de penser relève du réflexe identitaire, et non d’une position politique à proprement parler.

Lorsqu’une solidarité devient spontanée, qu’elle interdit la nuance et réduit un conflit complexe à un récit manichéen, elle cesse d’être une analyse pour devenir une posture, une appartenance. Cependant, la simple appartenance ne suffit pas à produire une pensée ; elle tend au contraire à assigner une place que l’on occupe sans l’interroger.

Être Belgo-Marocain, c’est être comme sommés d’adhérer à une solidarité sans reste, comme si reconnaître la souffrance palestinienne impliquait d’effacer toute complexité concernant les Juifs, Israël, et jusqu’à même l’histoire juive du Maroc, notre pays d’origine. Cette simplification nous appauvrit, elle nous mutile d’une partie de nous-mêmes, en nous coupant d’une part de notre propre histoire, de ces communautés juives qui ont longtemps été pleinement inscrites dans notre espace maghrébin commun.

Le piège est d’autant plus efficace qu’il se donne pour une évidence. Nous croyons affirmer une conscience politique, alors que nous rejouons des schémas qui ne sont pas les nôtres. Rhétoriques tiers-mondistes, grammaires pseudo-anti-impérialistes, doctrines islamistes transnationales : ces cadres sédimentent des imaginaires qui ne naissent pas de nous, mais que nous finissons par reproduire comme s’ils nous appartenaient.

C’est ainsi que se dessine une trajectoire jalonnée qui nous conduit et nous enferme dans la réaction. Cela a pourtant un coût politique. Convaincus d’incarner une cause juste, nous devenons les vecteurs d’idéologies formulées par d’autres. Cette subordination intellectuelle capte notre énergie politique pour nourrir des narratifs qui s’imposent à nous, et qui peuvent aller jusqu’à contredire nos propres intérêts de Belgo-Marocains, héritiers d’une tradition musulmane si profondément traversée de judaïsme.

Mémoire marocaine, exigence d’avant-garde

Si nous restons aujourd’hui en arrière-garde, ce n’est pas parce que notre histoire manquerait de dignité, ni faute d’épopées glorieuses, mais parce que nous ne nous montrons pas à la hauteur de ce qu’elle exige de nous. Nous aimons nous penser comme les héritiers d’une tradition de résistance, et cette mémoire est réelle. Mais à force de la convoquer comme un passé qui flatte notre ego plus qu’il ne nous mobilise, nous finissons par la neutraliser, depuis cette position confortable qui prétend s’y inscrire sans plus la faire agir, aujourd’hui et ici.

Or, une tradition de résistance ne se transmet pas comme un patrimoine. Elle ne vaut que par la capacité à produire, dans chaque conjoncture, une position à la hauteur des enjeux et des résistances qu’ils appellent. Être à l’avant-garde n’a jamais consisté à se réclamer seulement d’un héritage, mais à en retrouver le principe actif. Il s’agit de cette capacité à se situer dans une autonomie de jugement, avec pour horizon la justice.

C’est précisément ce qui semble s’être érodé. Là où une tradition marocaine de résistance produisait des lignes singulières, à partir de nos spécificités, nous tendons aujourd’hui à nous complaire dans une zone de confort. Or c’est dans les zones d’inconfort que se joue la possibilité d’une position véritable.

L’histoire marocaine n’est certainement pas celle d’un peuple monolithique, à l’uniformité ethnique ou culturelle, opposé à des dominations extérieures. C’est précisément dans la manière dont elle a intégré ses propres composantes que cette complexité apparaît. Ainsi, les résistances marocaines, dans leurs moments les plus structurants, n’étaient pas fondées sur l’exclusion des Juifs. Par exemple, lors de la guerre du Rif, conflit colonial majeur et guerre de libération nationale au nord du Maroc, la composante juive a contribué à l’effort de guerre, participé à la logistique, et soutenu concrètement la lutte anticoloniale qui les incluait. Cet élément dit quelque chose de la nature même de cette résistance, et ce n’est pas anecdotique. Dès lors, peut-on revendiquer cet héritage tout en tolérant, minimisant ou contournant l’antisémitisme ? Au-delà de l’incohérence, cela revient à trahir une composante de cette mémoire, notamment celle de la présence et de l’implication des Juifs dans ces résistances, et à se réclamer d’un héritage dont on ne retient qu’une partie, tout en parlant en son nom sans en assumer toutes les implications.

Penser contre soi lorsque cela est nécessaire

Mais l’exigence ne s’arrête pas là. Elle impose également de regarder en face les périodes moins glorieuses. Dans la société marocaine, les Juifs ont aussi été des minorités durablement discriminées dans des structures d’infériorité inscrites dans le temps long, qui ont façonné des rapports sociaux, des représentations dont nous ne sommes pas entièrement affranchis. Reconnaître cela est un impératif moral qui ne revient pas à dénigrer notre histoire, mais à la rendre pensable dans sa totalité. Car une mémoire qui se protège de ses propres contradictions devient vite prisonnière de récits mythifiés. À l’inverse, une mémoire assumée impose de penser contre soi lorsque cela est nécessaire. Cette lucidité est d’autant plus nécessaire que les histoires que nous évoquons se prolongent dans le présent. Une partie des Israéliens aujourd’hui ainsi que des membres des communautés juives en Belgique, sont les descendants de ces populations qui ont partagé, à différents titres, notre histoire.

Dans ces conditions, il devient impossible d’appréhender ce que vivent les Juifs en Belgique ou les Israéliens dans leur environnement régional comme s’il s’agissait de réalités abstraites, extérieures à nous. Les réduire à des figures « étrangères » revient à perpétuer une injustice, en effaçant précisément ce qui nous y relie. C’est ici que se joue la possibilité d’une véritable avant-garde. Non pas dans la répétition de slogans criés dans la cacophonie ambiante, qui ciblent tant les Juifs ici que les Israéliens là-bas, sans distinction, mais dans la capacité, pour nous Belgo-Marocains, de produire une position autonome et digne de notre spécificité. Redevenir une avant-garde suppose alors de rompre avec les narratifs et les postures confortables. Cela implique de réintégrer pleinement la composante juive dans nos préoccupations, comme une dimension constitutive de ce que furent, et doivent redevenir, nos luttes et nos intérêts ; précisément lorsque les circonstances incitent à les abandonner.

Notre double rapport historique aux Juifs

Notre rapport aux Juifs ne relève pas d’une seule histoire mais de deux trajectoires entremêlées, la belge et la marocaine, qu’il faut accepter de saisir conjointement. Se limiter à l’une, c’est déjà se condamner à une lecture partielle. Certes, notre mémoire commune ne s’arrête pas aux frontières du Maroc. Elle se prolonge autrement dans l’histoire belge. Ici aussi, des Juifs ont été présents dans les combats qui ont structuré les conditions mêmes de notre inscription dans la société. Dans les luttes contre le racisme, dans les mobilisations pour les droits des immigrés, dans les dynamiques associatives et militantes des décennies passées, des figures et des trajectoires juives ont croisé les nôtres.

Autrement dit, notre rapport aux Juifs ne se limite ni à une mémoire lointaine ni à une altérité abstraite. Il est aussi fait de fraternité et de compagnonnages politiques réels, d’histoires partagées dans lesquelles des Juifs, y compris issus de l’émigration marocaine, ont été présents dans nos rangs, comme nous avons été dans les leurs. C’est cette double proximité qui rend intenable toute lecture antisémite, et même antisioniste : antisémite, ce serait impensable pour nous qui avons lutté et marché ensemble contre le racisme et l’antisémitisme, trahissant nos combats communs et l’esprit même des valeurs de justice et de solidarité. Impensable aussi d’être antisioniste, car cela reviendrait à se positionner contre l’aspiration légitime à l’autoémancipation et à l’autodétermination des Juifs, eux qui ont subi, ici en Europe comme au Maroc, des discriminations structurelles profondes, des exclusions violentes et une vulnérabilité persistante.

Être Belgo-Marocain, ce n’est pas se réduire à un seul récit, celui de la coexistence nostalgique marocaine, mais s’élever et se projeter dans celui des engagements communs. En se donnant les moyens de comprendre ce que nous sommes en train de perdre lorsque nous cédons, surtout lorsque des idéologies et des acteurs tentent d’effacer la profondeur des liens qui nous constituent.

Sortir des alignements du moment

La conséquence est simple : si notre histoire est effectivement tissée de ces fils croisés, alors nous ne pouvons plus nous contenter des réflexes et de la bassesse du moment. Concrètement, cela implique trois déplacements par rapport aux postures dominantes dans certains milieux belgo-marocains.

Le premier consiste à repenser notre solidarité. Soutenir les Palestiniens comme les populations israéliennes lorsqu’elles sont frappées demeure une évidence. Mais, depuis notre position, cette solidarité ne peut s’exercer comme si l’un des deux peuples nous était étranger. Une partie des Israéliens est issue de notre société marocaine. Cela crée une responsabilité supplémentaire : celle d’assumer une solidarité qui soit cohérente avec la pluralité de nos appartenances. Le deuxième déplacement consiste à réintégrer pleinement les Juifs d’origine marocaine dans notre horizon. Les tenir à distance ou les confondre avec des catégories géopolitiques, revient à rompre un fil historique qui nous constitue. Le troisième déplacement consiste à refuser que le conflit au Proche-Orient devienne un prétexte à l’antisémitisme ordinaire en Belgique. Refuser de s’inscrire ou participer à cette vague d’antisionisme que l’histoire retiendra, comme elle a retenu le procès Slánský, lorsqu’un terme politique fut instrumentalisé pour cibler une communauté. Feindre de ne pas voir ces mécanismes, c’est déjà accepter d’y participer. Ces déplacements nous obligent à sortir des alignements du moment pour produire une parole d’avant-garde, capable d’être à la hauteur, loin des compromissions.

La question est politique, elle n’est plus seulement historique. Sommes-nous condamnés à rester dans une position d’arrière-garde ? Ou sommes-nous capables d’assumer une position d’avant-garde, inconfortable mais intellectuellement honnête et courageuse ? Refuser l’arrière-garde, c’est maintenir une fidélité à la justice pour les Palestiniens sans dériver vers l’antisémitisme. C’est aussi une fidélité à la mémoire des Juifs du Maroc, sans en faire un récit mythifié. C’est enfin une fidélité à la convergence avec les Juifs en Belgique, sans que celle-ci soit conditionnée à l’antisionisme ou à une mise à distance d’Israël. Ce n’est pas une position confortable. Elle expose aux critiques. Mais elle est nécessaire. Car, en définitive, la question demeure : sommes-nous capables de devenir une avant-garde ? Le passé ne se réécrit pas, mais l’avenir, lui, peut encore se choisir.

Écrit par : Fouad Benyekhlef

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