Figures féminines dans l’univers de Jacqueline Harpman

Les éditions Stock viennent de publier Des femmes imaginaires, un petit recueil qui rassemble trois récits très différents de Jacqueline Harpman : autobiographie, roman-feuilleton et dyschronieJ’ai choisi de reproduire le terme utilisé par Amélie Nothomb dans sa préface., révélateurs de la richesse de l’univers romanesque de l’auteure. Comme l’écrit Amélie Nothomb dans la préface : « Jacqueline Harpman est la polyglotte de la littérature : elle maitrise tous les genres ».

Le premier texte, En quarantaine, est autobiographique. L’histoire commence en 1942, à Casablanca. La narratrice y raconte sa vie au lycée, et son amitié avec Henriette Serrano. Elles ont quinze ans et aiment se lancer à bâtons rompus dans des discussions qui portent sur tous les sujets possibles. Quand son frère est mobilisé et la famille sans nouvelles depuis des semaines, Henriette se drape dans une posture héroïque qui suscite l’intérêt des autres élèves, la pitié des professeurs, mais l’agacement de son amie.

C’est un devoir sur Péguy qui va provoquer le drame. Dans une rédaction rigoureusement argumentée, la narratrice critique l’héroïsation du sacrifice et en démontre l’absurdité. Elle va aussi reprocher à Henriette ses positions contradictoires : d’un côté, son rôle de sœur éplorée qui redoute la mort de son frère, de l’autre, sa glorification des soldats tombés au combat. Accusée d’avoir écrit un texte subversif et de témoigner d’un mauvais esprit, la narratrice est mise en quarantaine. Jacqueline Harpman clôture son récit en écrivant qu’elle n’oubliera jamais ce premier combat où « tout le monde a pris le parti de la Sottise contre la Raison ».

Ce texte est intéressant à plus d’un titre. Il dénonce une contradiction flagrante entre l’héroïsation des soldats morts au combat, le désespoir des familles face à la perte dramatique d’un fils, sans remettre en question pour autant la légitimité de la guerre engagée. Réflexion qui n’a rien perdu de son actualité. Par ailleurs, ce récit est l’un des rares dans lequel l’auteure évoque son judaïsme. Il se termine en 1945, à la fin de la guerre, au moment où la famille Harpman quitte Casablanca.

Il me semble dès lors intéressant d’évoquer un autre texte de l’auteure, également autobiographique : “Histoire de Jenny” , qui se situe dans la continuité temporelle du précédent. L’intrigue se déroule à Bruxelles, juste après la guerre. La narratrice vient de quitter le Maroc et raconte qu’elle s’est rapprochée de Théa, Ursula et Jenny parce qu’elles étaient les seules juives de la classe. Les deux premières ont été cachées à la campagne pendant la guerre, alors que Jenny a passé quatre ans enfermée dans une cave.

Jacqueline Harpman raconte l’échec douloureux d’un sauvetage. Malgré ses propres efforts et ceux de la narratrice, telle Madame Rosa dans La vie devant soi, Jenny ne « sortira jamais de sa cave ». Mais contrairement à Henriette, si Jenny est incapable de s’affranchir, c’est parce qu’elle est prisonnière d’un traumatisme, marquée pour toujours par les conséquences de l’antisémitisme.

L’intrigue est sordide, le cynisme certain.

Le deuxième texte, Le placard à balais, est dédié par l’auteure à Jacqueline Barbe, « le professeur de français de mes quatorze ans ». Prophétie autoréalisatrice et récit parodique, c’est un jeu littéraire où la narratrice prétend inventer son histoire au fur et à mesure, la modifie, prend son lecteur à parti, partage ses hésitations et ses choix, raisonnés ou arbitraires. L’intrigue est sordide, le cynisme certain.

Enfin, le troisième texte, La Forêt d’Ardenne, décrit un univers proche de Moi qui n’ai pas connu les hommes. Un groupe de soldats marchent, sans savoir si la guerre est finie. Ils ne savent d’ailleurs plus pourquoi ils marchent. Ils sont préoccupés par leur questionnement autant que par leur survie : on leur a interdit de quitter la forêt, mais y a-t-il encore quelqu’un pour leur donner des ordres, ou bien sont-ils les derniers humains ? On retrouve dans ce texte, sous une nouvelle forme, le thème de l’exil, un profond et douloureux sentiment de solitude et d’abandon, une quête de sens et une angoisse liée à la fin du monde.

En postface, Marianne Puttmans, fille de Jacqueline Harpman, rend hommage à la curiosité sans limites de sa mère, à son érudition, à sa créativité, mais plus que tout, au modèle qu’elle a incarné : « l’exemple d’une femme opiniâtre, généreuse et totalement libre. Elle a fait de nous, ses filles et ses petites-filles, des femmes libres ».

[1] J’ai choisi de reproduire le terme utilisé par Amélie Nothomb dans sa préface.

[2] Histoire de Jenny, publié dans La fille démantelée, Editions Labor, 1994.

Écrit par : Tamara Weinstock

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