la DJ Barbara Butch, célèbre pour sa prestation aux J.O. de Paris en 2024, a récemment été la cible d’un déchaînement d’injures et de menaces antisémites. ©Reuters
Écrit par : Sarah Borensztein
Regards n°1126

Lettre à cet ami qui pense que j’exagère

Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme a explosé et le sentiment d’isolement est grand. Et si vous êtes juif mais que certains de vos amis proches ne le sont pas, une sensation de malaise et des pensées troublantes vous accompagnent probablement au quotidien : Ils n’ont pas l’air de comprendre la gravité de la situation. Ils doivent penser qu’on exagère, qu’on est paranoïaques. Je vais éviter le sujet, sinon… ils vont penser ceci ou cela et peut-être me juger. Et puis, j’ai toujours eu horreur d’être le Juif de service dans une conversation !  Pourtant, il faut parler.

Nous avons sans doute tous un ami qui vote pour un parti politique problématique sans voir le problème. Nous avons sans doute tous un ami engagé dans une association de défense des minorités mais qui persiste à faire l’autruche sur les dérives au sein de ces mouvements. Nous sommes sans doute nombreux à ressentir cet inconfort, cette impression de plus en plus nette que les Juifs, déshumanisés par des politiques sans scrupules et par les réseaux sociaux, sont peu à peu mis à l’écart des voix qui comptent. Et la crainte est là, de voir nos propres amis nous regarder différemment. Or, si les Juifs ne veulent pas retourner d’eux-mêmes dans des ghettos inconscients, s’enfermant dans l’entre-soi pour ne pas être blessés, il va falloir faire passer le message. Alors, à cet ami qui pense, sans trop oser le dire, qu’ils exagèrent, qu’ils interprètent tout mal, voire qu’ils affabulent, je veux dire.

Je veux dire qu’aujourd’hui, être juif, c’est l’obligation de la discrétion. Une obligation qui n’a pas attendu 2023, mais qui, désormais, pousse à retirer les mezouzot des portes et à changer de nom lors de commandes de livraisons ou de taxis. Cacher son nom de famille. On ne mesure pas la violence que cela représente.

Version moderne du décret de l’Alhambra

À cet ami qui doute, j’aimerais raconter aussi qu’aujourd’hui, être juif, c’est être systématiquement exclu de toutes les luttes progressistes, à moins de hurler son rejet et sa haine de l’État d’Israël. Autrement dit, on nous rejoue une version moderne du décret de l’Alhambra : « Convertissez-vous à nos doctrines et nos dogmes, ou partez ! » L’injonction va si loin, que même en cas d’injures ou d’agression, on doit montrer patte blanche. Lorsqu’en juillet 2025, la comédienne Marie S’Infiltre avait été prise à partie sur une terrasse de Marseille, on a pu entendre, sur nos plateaux belges, après quelques précautions oratoires rappelant le caractère éminemment condamnable de l’antisémitisme : « Si elle en a vraiment marre de cette situation, qu’elle critique également le gouvernement de Netanyahou ». Qu’est-on censé comprendre ? Que pour ne pas se faire harceler en rue il faut montrer son certificat de bon Juif qui pense comme il est autorisé à penser ?

Et puis, j’aimerais aussi expliquer à mon ami, cet ami « qui-pense-bien » et pour qui ce sont toujours les autres qui se trompent de colère, qu’aujourd’hui, être féministe engagée et parler d’antisémitisme est devenu quasiment impossible. En Belgique, la marche du 8 mars a donné de bien tristes spectacles, et le récit de ce qu’a vécu Viviane Teitelbaum en est l’illustration alarmante. Pour rappel, lors de la marche de 2024, elle avait été violemment interpellée et bousculée par des hommes menaçants qui auraient hurlé en arabe « ce sont des sionistes, encerclez-les ».

Nos voisins sont logés à la même enseigne. La militante française Diane Richard, a vu son monde vaciller après le 7-Octobre, en constatant que le collectif #NousToutes, dont elle était membre active, se montrait bien silencieux sur les viols commis par le Hamas sur des femmes israéliennes. Pire, elle décela des formes de justifications. Son indignation face à ce sujet et face à l’antisémitisme à gauche lui ont valu harcèlement et insultes sur les réseaux comme dans la vie. Certains sont allés jusqu’à interpeller ses employeurs, provoquant réprimandes, puis licenciement. L’onde de choc s’est aussi répercutée dans le parti politique dans lequel elle s’était investie, Europe Ecologie Les Verts, où une membre du bureau exécutif lui aurait fait comprendre qu’elle n’avait pas à prendre ce genre de liberté et devait s’aligner sur le discours du parti. Injonction à laquelle Diane Richard aurait répondu : « Si j’avais voulu un fonctionnement aussi dictatorial, je serais allée chez LFI (La France Insoumise) ! » La militante, qui ne s’est pas résignée à abandonner son combat féministe ou à renier ses valeurs, vient de publier un livre, Lutter sans se trahir : Récit d’un féminisme confisqué, aux éditions Stock.

Cette mise sous le tapis de l’antisémitisme, voire son expression débridée, se retrouve dans le monde associatif dans son ensemble, notamment le milieu LGBT. La DJ Barbara Butch, célèbre pour sa prestation aux J.O. de Paris en 2024, a récemment été la cible d’un déchaînement d’injures et de menaces pour avoir signé une tribune en soutien à la proposition de loi française contre les nouvelles formes d’antisémitisme (« Loi Yadan »). Le 25 avril dernier, l’artiste a pris la parole sur les réseaux sociaux afin de dénoncer ce qu’elle avait vécu. Un antisémitisme qu’elle dit connaître depuis l’enfance, raison pour laquelle elle avait signé la tribune. La DJ a déclaré, atterrée, que lorsque cette haine « vient de son propre camp, c’est pire que tout », avant d’afficher une série de messages et commentaires reçus : « Répugnant. Un annuaire de la juiverie. », « Si on la traite de sale grosse, cela est-il de l’antisémitisme ? », « Grosse truie sioniste », « quel putain de dégoûtant rond-point juif », « Gros sac à merde juif ». On comprend donc que le milieu qui aurait dû la soutenir a préféré crier avec la meute.

Aujourd’hui, être juif, c’est aussi, pour certains parents, envisager de partir s’installer en Israël, juste pour que son enfant puisse fréquenter un milieu gay qui ne lui criera pas des horreurs et ne lui demandera pas, pour espérer être accepté et rencontrer quelqu’un, de maudire sa famille vivant au Moyen-Orient.

Écouter les concernés

Ce que tu dois bien comprendre, mon ami, c’est qu’aujourd’hui, les concernés sont toujours écoutés, sauf quand il s’agit des Juifs. En matière de droits des femmes, les hommes sont désormais souvent priés de se taire ; comme dit le slogan, « Pas d’utérus, pas d’avis ».

En matière de racisme, il est de moins en moins toléré que des personnes blanches donnent leur opinion sur ce qui est raciste ou non. La règle partout appliquée semble être « le concerné parle » et l’on enjoint chaque contradicteur à « s’instruire » et « écouter les témoignages ». Partout. Sauf quand on parle de Juifs. Car quand ces derniers essayent de dire « attention, là, c’est de l’antisémitisme, on connaît, ça fait quelques milliers d’années… on sait reconnaître les signes, depuis le temps », soudain, le crédit automatique accordé au concerné n’a plus cours. On rétorque « vous n’êtes pas objectifs », « c’est une excuse pour être intouchables », « vous sortez votre joker de l’antisémitisme pour qu’on ne puisse pas critiquer Israël », « ça n’a rien d’antisémite, c’est juste antisioniste », « et vous n’avez pas le droit de dire que c’est pareil », « ça ne prend plus, votre chantage », etc.

Dans l’émission C Ce Soir du 16 avril 2026 (FranceTV), l’écrivain Nathan Devers déclarait : « Je suis l’objet, chaque semaine, d’[environ] deux milles tweets et messages privés, insultes, menaces physiques ou davantage, qui tournent toujours autour de la même phraséologie liée à Israël. On me fait remarquer que j’ai un nom d’auteur, Devers, (…) et un nom de naissance qui est un nom « juif », Naccache. Et on me fait montrer que, donc, je suis un Juif caché qui se déguise en Français pour intervenir dans le débat public. On me traite d’agent israélien, de génocidaire, etc. »

En mai dernier, le chanteur anglais Boy George, icône du multiculturalisme, était l’invité d’une émission irlandaise. Dans le contexte pesant de l’attaque au couteau du quartier juif de Golders Green à Londres, il y a évoqué le harcèlement dont il est victime pour son soutien à « ses amis juifs ». Estimant que la clé de tout est l’ouverture aux différences, il a demandé aux spectateurs présents s’ils connaissaient des Juifs, avant de s’exclamer « vous avez vu le silence qui règne ? Tellement étrange. »

Qu’importe ces personnalités qui alertent sur des signes qu’ils ont appris à reconnaître. Qu’importe tous les enfants et petits-enfants de survivants ou d’exilés dont le Spider-Sense (sixième sens de Spider-Man – encore un Juif ? – qui lui permet de ressentir un danger avant qu’il ne se présente) leur dit que quelque chose de grave se trame. En 2026, ces témoignages n’ont pas la valeur qu’ils devraient avoir dans les rangs dits progressistes.

Aujourd’hui, être juif, c’est accepter que tout un pan des mouvements qui devraient combattre l’antisémitisme en deviennent les instigateurs ou les complices tacites. Devant tes silences, tes allusions et ton aveuglement, je me sens bien seule, mon ami. Et sache que nous sommes nombreux, dans cette solitude.

Écrit par : Sarah Borensztein

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