Regards n°1126

Les élections de la dernière chance

La Knesset vient de voter en lecture préliminaire la loi de sa propre dissolution. Nous aurons donc probablement des élections légèrement anticipées par rapport à la date butoir légale, fixée au 27 octobre. Peu importe d’ailleurs, tout le monde comprend que la coalition au pouvoir est en bout de course. Sans majorité, par conséquent sans vraie capacité de légiférer, il ne lui reste plus qu’un pouvoir de nuisance. Plus elle approche de sa fin et plus elle multiplie des actions qui défient l’entendement, comme si elle avait décidé d’entraîner le pays dans sa chute. Énumérer les coups de force, les projets de loi scélérats, les déclarations incendiaires, serait à la fois fastidieux et inutile.

On n’est sans doute pas assez haï de par le vaste monde, puisque notre ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben-Gvir, a cru bon se livrer à une débauche de cruauté gratuite sur les membres de la dernière flottille pro-palestinienne à tenter de forcer le blocus de Gaza. Non qu’il n’ait pas fallu empêcher cette nouvelle provocation, mais, au-delà même de l’horreur des scènes offertes à l’opinion internationale, comment ne pas voir qu’on a assuré à ces gens-là une retentissante victoire morale ?

Enrager la planète ne suffit pas, il faut encore s’aliéner la diaspora. Une ministre s’en est chargée à la tribune du parlement en accusant les Juifs réformés de… « marier des chiens dans leurs synagogues. » Les Juifs réformés, c’est, rappelons-le, la vaste majorité de la communauté américaine. Deux exemples parmi cent, dans un tourbillon d’insanités qui donne le tournis, anesthésie les sens et affaiblit les défenses immunitaires.

Alors, qu’attendre de ces élections ? La carte électorale présente deux « blocs », comme on appelle en Israël les agrégats de partis unis moins par l’idéologie que par les intérêts : côté coalition, la droite et l’extrême-droite, désormais difficilement distinguables, et les haredim (ultra-orthodoxes) ; côté opposition, une nébuleuse centriste qui va du centre-droit au centre-gauche. Au vu des sondages récurrents, il est probable que Netanyahou sera incapable de former un gouvernement, puisque sa coalition est créditée d’une cinquantaine de sièges sur les cent-vingt que compte la chambre. Mais ses adversaires non plus, à moins d’accueillir les avances de l’un des quatre partis arabes en lice. Or, les ténors de l’opposition jurent leurs grands dieux qu’ils ne s’appuieront que sur des formations « sionistes ». Pourtant, ses deux principaux chefs, Naftali Benett et Yaïr Lapid, désormais associés dans une même liste appelée BeYahad (« ensemble »), ont déjà gouverné avec ce parti arabe lors de leur brève expérience du « gouvernement de changement » de 2021-2022. Qu’est-ce qui a changé ? Le 7-Octobre, bien sûr. Évidemment, on peut supposer que, nécessité faisant loi, ils s’y résoudront le moment venu. Mais le simple fait qu’ils refusent aujourd’hui ce qu’ils ont accepté naguère en dit long sur l’état de l’esprit public. 

Mais admettons que les sondages ne mentent pas et que les Israéliens décident de se débarrasser de Netanyahou. Après tout, à l’exception de la secte des « bibistes » excités – au dernier sondage, l’équivalent de vingt-sièges pour le Likoud tout de même, qui en feraient toujours le premier parti à la chambre –, les gens ne peuvent que constater l’échec colossal de ce gouvernement dans tout ce qu’il a entrepris. Admettons. Alors, qu’attendre d’un « gouvernement de changement », peu ou prou la copie conforme du précédent ? Les cyniques, qui se manifestent surtout à l’extrême gauche de l’échiquier politique, disent : rien. Ils ont tort. Calmer les nerfs d’une nation objectivement traumatisée et sciemment hystérisée ; en finir avec la division binaire amis/ennemis qui est le terreau sur lequel prospère ce gouvernement ; commencer à démanteler l’autonomie des haredim, qui sape le principe sacrosaint de l’égalité des citoyens devant la loi, condamne des dizaines de milliers de jeunes à une vie d’ignorance et de pauvreté et obère l’avenir du pays ; mettre fin au coup d’État judiciaire permanent et stopper l’érosion des normes et des institutions démocratiques, notamment la justice ; rétablir l’État de droit et les prérogatives des serviteurs de l’État, soumis aujourd’hui aux caprices et aux intérêts du couple royal ; se mesurer enfin au problème douloureux de la violence meurtrière qui sévit dans la communauté arabe, et aussi, osons rêver, en Cisjordanie ; arrêter la diplomatie de l’injure et regagner quelque peu une place décente dans le concert des nations – tout cela n’est pas « rien ». Ceux qui haussent les épaules avec dédain pensent évidemment au problème palestinien, dont la coalition qui se profile ne voudra ni ne pourra s’occuper sérieusement. Et c’est vrai que c’est de l’Occupation que proviennent tous les maux dont est accablé ce peuple et que c’est de la paix que dépend en définitive sa guérison. Mais la remise de la démocratie libérale sur les rails, autant que faire se peut, est la condition nécessaire d’un retour à la raison politique, y compris à l’égard des Palestiniens.

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La raison principale du dégoût qu’inspire à la plupart des Israéliens « l’autonomie » des haredim est le refus par leurs rabbins et leurs partis de toute forme de service national. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que pensent un soldat d’active ou un réserviste en voyant des jeunes de leurs yeshivot manifester au cri de « Nous mourrons mais n’irons pas à l’armée » et brandir des pancartes où ils conspuent « l’armée des sionistes ». À tout le moins ils doivent se demander par quel miracle les partis ultraorthodoxes sont réputés appartenir au « camp national » au pouvoir, qui leur assure gros budgets et privilèges exorbitants. Dont l’exemption du service militaire. Et c’est bien parce que Netanyahou s’avère incapable de leur offrir la loi d’exemption qu’il leur a promise, que sa coalition s’effrite.

La guerre est toujours un moment de vérité. Et la vérité est que, au bout de trois ans de guerre, l’opinion ne supporte plus ce privilège-là. Ce n’est pas seulement en raison d’un sentiment d’injustice ; c’est parce que l’armée de terre n’a tout bonnement pas les effectifs nécessaires pour tenir trois fronts à la fois, à Gaza, au Sud-Liban et en Cisjordanie. Il lui manque quelque douze mille soldats, dont au moins sept mille combattants. Or, le seul réservoir de jeunes en âge de servir, c’est la communauté ultraorthodoxe.  

J’ignore comment ce bras de fer va se terminer. Ce que je sais est qu’il est impossible de contraindre par la force une population entière à se soumettre à une loi qu’elle estime illégitime. Sous tous les cieux et dans tous les systèmes de foi, c’est un vieux principe : lorsqu’il y a contradiction entre la loi de Dieu et la loi des hommes, c’est à la loi de Dieu qu’il faut obéir. Eux ne doutent pas qu’ils ont pour eux la loi de Dieu. Du moins leurs rabbins cacochymes et leurs émissaires politiques, pour lesquels ce n’est pas tant de la loi de Dieu qu’il s’agit – après tout, où est-il écrit dans les textes sacrés qu’il est interdit de prendre les armes pour défendre son pays ? – que du contrôle qu’ils exercent sur leurs ouailles. Cela est vrai pour l’armée comme pour les écoles, où ils refusent d’enseigner les matières profanes.

Aussi bien, le seul moyen de résoudre le problème de l’autonomie haredi et de les couper des mamelles de l’État. Pas de budget, pas d’autonomie. L’ironie est que Netanyahou, lors de son passage au gouvernement d’Ariel Sharon en 2003 en tant que ministre des Finances, fit précisément cela, avec un succès remarquable. Il y a vingt-trois ans…

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Mais que se passera-t-il si le « magicien » fait mentir les pronostics et rempile pour une nouvelle mandature ? Dans ce cas, je ne donne pas cher de la survie de la démocratie israélienne. Voire de la survie d’Israël, du moins tel que nous l’avons connu, chéri et défendu.

Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi

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