Regards n°1127

Boycotter les voix critiques d’Israël, l’étrange logique du boycott culturel

En poussant Nadav Lapid à renoncer à sa venue au FID Marseille, les partisans du boycott culturel d’Israël ont atteint une cible inattendue : l’un des cinéastes israéliens les plus critiques envers la politique de son pays. Ce paradoxe éclaire les dérives d’une logique qui finit par confondre les individus avec les États qu’ils contestent et les œuvres avec les identités qu’on leur assigne.

Les campagnes de boycott culturel suscitent toujours un malaise profond car elles réintroduisent dans l’espace de la création une logique d’assignation que l’art a précisément pour vocation de dépasser. Elles demandent à l’artiste de répondre non de son œuvre, mais de son appartenance à son pays, à son peuple.

C’est précisément ce qu’a vécu Nadav Lapid, une des voix contestataires les plus connues du cinéma israélien aujourd’hui. Début du mois de juin 2026, plusieurs réalisateurs favorables au boycott culturel d’Israël qui devaient participer au Festival International de Cinéma de Marseille (FID) se sont opposés à la présence du cinéaste israélien Nadav Lapid à ce festival et ont appelé son boycott. Le FID ayant maintenu jusqu’au bout son invitation à Nadav Lapid et publiquement pris sa défense, une douzaine de réalisateurs annoncent alors qu’ils retirent leurs films du festival ou menacent de le faire si Nadav Lapid reste programmé. Des appels au boycott visent également le festival et certains de ses partenaires. Estimant que le climat est devenu intenable, Nadav Lapid s’est retiré du FID Marseille. Il explique que cette campagne d’intimidation empêche le débat et détourne l’attention de la cause palestinienne elle-même.

Mais que reprochent ces tenants du boycott à Nadav Lapid ? Son soutien à la politique du gouvernement israélien ? Certainement pas ses opinions politiques puisqu’elles rejoignent largement celles de ceux qui demandent son exclusion. Exilé en France, Nadav Lapid tient le même langage que ses contempteurs : il dénonce publiquement la politique « génocidaire » de son pays et du Premier ministre, Benjamin Netanyahou. Cette situation devrait suffire à rendre toute entreprise de boycott absurde. Le paradoxe est alors saisissant : plus un créateur s’éloigne de son gouvernement, plus il découvre que son origine demeure, pour certains, une faute indélébile.

Les initiateurs du boycott, dont la réalisatrice franco-algérienne Narimane Mari, justifient alors leur démarche par les subventions israéliennes dont a bénéficié Oui, le dernier film de Nadav Lapid. Il a effectivement bénéficié d’un financement de plus ou moins 10% de l’Israel Film Fund, un organisme israélien indépendant de soutien au cinéma israélien financé effectivement en grande partie par des fonds publics. Le raisonnement paraît, au premier regard, d’une implacable simplicité : un organisme de soutien au cinéma situé dans un État dont on condamne la politique ne saurait être perçu autrement que comme l’émanation de cette politique. Mais cette simplicité même devrait éveiller notre méfiance. Car l’histoire des idées nous enseigne que les vérités les plus dangereuses sont souvent celles qui se présentent sous la forme de raccourcis moraux.

Leurs films dénoncent, questionnent et dérangent

Une contradiction plus douloureuse encore apparaît lorsqu’on examine le parcours de Nadav Lapid et d’autres artistes israéliens ainsi visés par le boycott. Beaucoup ne sont ni les porte-paroles du pouvoir ni les chantres d’un nationalisme triomphant. Ils appartiennent souvent à cette catégorie d’artistes qui interrogent leur propre société avec une sévérité que peu d’observateurs étrangers seraient capables d’égaler. Leurs films dénoncent, questionnent et dérangent. Ils exposent les fractures et les fautes de leur pays avec une franchise aussi inconfortable que déroutante.

Or, il arrive que ces mêmes cinéastes ne souhaitent pas obtenir d’aides publiques israéliennes. À l’instar de Nadav Lapid, après avoir cherché des soutiens à l’étranger, ils se heurtent au refus d’institutions européennes qui jugent leurs projets trop controversés. Ils trouvent alors auprès du Israel Film Fund une part limitée mais indispensable de leur financement, parfois dix pour cent seulement d’un budget dont dépend l’existence même du film. Et c’est précisément ce recours qui leur est ensuite reproché. L’ironie est alors presque parfaite. Un organisme israélien indépendant soutient une œuvre critique et confirme ainsi sa réputation d’indépendance envers le pouvoir. Mais ce qui doit être salué comme un signe de pluralisme est transformé en preuve de culpabilité. Selon ce raisonnement, il n’existe plus de distinction entre l’État et la société, entre le pouvoir et ceux qui lui résistent, entre l’appareil politique et les individus.

La situation atteint alors une forme d’absurdité morale. On refuse d’abord à un auteur les moyens de réaliser une œuvre parce qu’elle paraît trop critique ; puis, lorsqu’il réussit malgré tout à la produire grâce à une aide israélienne, on l’accuse de compromission avec l’État qu’il critique. Le même homme se voit condamné pour avoir été à la fois trop sévère et pas assez indépendant : trop dissident pour les soutiens inconditionnels du gouvernement israélien, trop lié à son pays pour les tenants du boycott culturel d’Israël. Une telle logique ne constitue plus une critique : elle devient une double peine. La cinéaste israélienne Tal Granit résume parfaitement cette situation inconfortable dans l’émission Tout un monde diffusé sur les ondes de RTS : « Je pense que les cinéastes israéliens sont pris entre le marteau et l’enclume. Entre un boycott extérieur et un boycott gouvernemental. Cela veut dire que nous ne pourrons plus faire de film critique, et nous ne pourrons plus documenter les horreurs qui se produisent ici ».

Ce boycott absurde permet surtout au ministre israélien de la Culture, Miki Zohar (Likoud), celui-là même qui a lancé en février dernier une campagne visant à défendre une nouvelle version du cinéma israélien débarrassée de l’influence de la gauche, d’ironiser sur X en affirmant que « Nadav Lapid ne comprend pas que ceux qui haïssent Israël ne font aucune distinction entre nous, même s’il s’efforce de s’attirer leurs faveurs. À leurs yeux, il restera toujours un Juif d’Israël. » Voilà la victoire la plus paradoxale de cette logique. Ceux qu’elle prétend combattre y trouvent une confirmation de leurs propres discours. Les ultranationalistes prospèrent toujours lorsque les individus sont renvoyés à leur identité collective. Ils attendent précisément ce moment où l’artiste cesse d’être perçu comme un individu libre pour devenir le représentant involontaire d’une communauté.

Logique d’assignation

Mais en quoi la présence d’un cinéaste israélien critique ferait-elle de lui le représentant d’un Etat ? Inviter un artiste dans un festival n’est pas l’ériger en ambassadeur culturel, mais reconnaître une œuvre, un parcours et une pensée du cinéma. Dès lors, comment un cinéaste dont l’œuvre s’est bâtie sur une lecture très critique de la société et de la politique israéliennes pourrait-il être assimilé à une quelconque forme de représentant officiel de l’Etat d’Israël et de son soft power ?

Boycotter Nadav Lapid obéit donc à une logique d’assignation qui est l’ennemie naturelle de la culture. Le romancier, le cinéaste, le dramaturge existent précisément pour décloisonner les identités et introduire le doute là où règnent les certitudes. L’art commence lorsque l’individu échappe à l’étiquette qu’on voudrait lui imposer.

La culture doit rester un espace de dialogue, d’échange et de débat. Non pas un espace d’exclusion. Car la culture ne possède qu’une seule arme : la parole. Lorsqu’elle renonce à la confrontation des œuvres pour adopter la logique du bannissement, elle cesse d’être fidèle à sa mission. Elle imite les réflexes qu’elle prétend dénoncer.

C’est cet espace qu’il faut défendre aujourd’hui. Non pour protéger une nationalité, mais pour protéger un principe : un artiste doit être jugé sur son œuvre, sur ses paroles et sur ses actes, jamais sur l’identité collective à laquelle d’autres veulent le réduire. Car lorsque l’on commence à exclure les créateurs pour ce qu’ils sont supposés représenter, on finit toujours par oublier ce qu’ils ont réellement à dire.

Écrit par : Véronique Lemberg

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