Regards n°1127

Extrême droite : Les Juifs comme caution, Israël comme alibi

Le Vlaams Belang se veut aujourd’hui l’un des plus fervents défenseurs d’Israël et de la lutte contre l’antisémitisme en Belgique. Pourtant, derrière cette soudaine amitié ostensiblement proclamée se cache une contradiction majeure : comment prétendre défendre les Juifs tout en continuant à honorer la mémoire de figures liées à la collaboration et sans jamais rompre avec un héritage politique marqué par l’antisémitisme ? Cette contradiction éclaire surtout les ressorts d’une stratégie de normalisation et d’instrumentalisation dont les Juifs ne doivent pas être dupes.

Le Vlaams Belang se présente aujourd’hui comme l’un des partis flamands et belges les plus favorables à Israël. Alors que la plupart des partis démocratiques belges critiquent, parfois très sévèrement, la politique menée par les gouvernements israéliens à l’égard des Palestiniens, ce parti d’extrême droite flamande se présente volontiers comme l’ami la plus fidèle de l’État juif et le meilleur rempart contre l’antisémitisme.

Il n’est donc pas surprenant de voir ses représentants apparaître dans des manifestations de solidarité à Israël, de soutien à la communauté juive ou à la lutte contre l’antisémitisme. Il faut regarder de plus près ce qui s’y joue réellement. Le 31 mai dernier, Filip Dewinter, figure historique du Vlaams Belang et le député fédéral Sam Van Rooy assistaient ainsi au Shalom Festival organisé sur la Groenplaats à Anvers par un réseau d’organisations juives et chrétiennes évangéliques favorables à Israël. En apparence, il s’agissait d’un événement culturel et interreligieux consacré à la paix, à la lutte contre l’antisémitisme et à la solidarité avec Israël. Mais plusieurs des organisations impliquées défendent des positions particulièrement alignées sur celles du gouvernement israélien actuel. Et chacun sait également que les responsables du Vlaams Belang ne participent jamais à ce genre de rassemblement sans y ajouter leur thème favori : la dénonciation de l’islam et de l’immigration arabo-musulmane.

Peu connu en Belgique francophone, Sam Van Rooy est devenu l’une des figures les plus actives de cette stratégie. Au Parlement fédéral comme dans les médias, il intervient inlassablement pour dénoncer les actes antisémites visant les Juifs d’Anvers et pour fustiger la politique des gouvernements belges envers Israël. En janvier dernier, il participait même à Jérusalem à la deuxième édition de l’International Conference on Combating Antisemitism organisée par le ministre israélien de la Diaspora Amichai Chikli, lequel s’est distingué par les liens qu’il entretient avec plusieurs partis européens d’extrême droite, dont précisément le Vlaams Belang.

Instrumentalisation du soutien à Israël

Ces responsables politiques ne se contentent d’ailleurs pas d’assister à ces événements : ils les médiatisent. Ils les exhibent. Ils les transforment en preuves de respectabilité. Filip Dewinter publiait ainsi sur Facebook plusieurs photographies prises lors du Shalom Festival aux côtés de Michel Kotek, cofondateur du Joods Informatie en Documentatiecentrum (JID), une organisation juive anversoise de lutte contre l’antisémitisme. Son commentaire était révélateur : « Solidarité avec deux nations qui luttent contre l’islam radical : l’Iran et Israël ! » Le message est limpide. Israël n’est pas ici aimé pour ce qu’il est ; il est instrumentalisé pour ce qu’il représente dans un combat identitaire contre l’islam. Quant à Sam Van Rooy, ses réseaux sociaux sont devenus une chronique permanente de son soutien inconditionnel au gouvernement israélien et de sa dénonciation de l’antisémitisme musulman.

Ce positionnement ne doit rien au hasard. Il s’inscrit dans une stratégie plus vaste articulée autour des thèmes traditionnels du Vlaams Belang : identité, immigration et islam. Cette stratégie n’est d’ailleurs pas propre au Vlaams Belang. Partout en Europe, les partis d’extrême droite ont découvert les vertus politiques du soutien à Israël et de la dénonciation de l’antisémitisme musulman ou de la gauche radicale. Longtemps enfermés dans l’ombre de traditions nationalistes marquées par l’antisémitisme, ils cherchent désormais à apparaître sous un jour nouveau. « La “lutte” contre l’antisémitisme a surtout la vertu d’un affichage “moral” au profit d’une vision du monde inégalitaire et raciste, qui distingue les citoyens selon leur religion et leur origine, et porte délibérément le soupçon sur les musulmans en général. », souligne Mikaël Faujour dans Le Droit de Vivre, le journal de la LICRA.

Le soutien à Israël joue ici un rôle symbolique considérable. Il permet de se présenter comme défenseur des Juifs, de la démocratie occidentale et de la lutte contre le terrorisme islamiste. Dans le même temps, la dénonciation de l’antisémitisme offre surtout l’avantage de renvoyer à d’autres les accusations dont ces partis furent eux-mêmes longtemps l’objet. Nous assistons ainsi à un remarquable exercice de transformation politique. La lutte contre l’antisémitisme devient un outil de normalisation. Un instrument de respectabilité. Un passeport moral. Grâce à elle, les formations d’extrême droite autrefois tenues à l’écart espèrent enfin franchir le seuil qui les séparait encore du pouvoir.

Pourtant, il serait trop simple d’y voir uniquement du cynisme. Car il existe aussi une cohérence idéologique. Israël apparaît à leurs yeux comme un État-nation fort, soucieux de son identité, maître de ses frontières et confronté à l’islam radical qu’il combat les armes à la main. Difficile d’imaginer un miroir plus séduisant pour l’extrême droite contemporaine. C’est pourquoi l’évolution actuelle des rapports entre Israël et des formations européennes d’extrême droite éclaire davantage le vieux principe selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » qu’elle ne témoigne d’une véritable révolution intellectuelle. Israël est souvent perçu comme un avant-poste de l’Occident face au monde arabo-musulman. Rien de plus. Rien de moins, rien de plus.

Mais cette vision ne correspond guère au rapport que la majorité des Juifs entretiennent avec Israël. Elle révèle surtout une profonde ignorance historique. Ou peut-être un refus de savoir. Car le sionisme est notamment né de l’antisémitisme européen. Il est apparu parce que les Juifs avaient appris, parfois dans leur chair, ce que produisaient les idéologies nationalistes d’extrême droite lorsqu’elles décidaient de les exclure.

Les dirigeants du Vlaams Belang n’aiment pas Israël pour les raisons qui ont conduit les Juifs à le créer. Ils ne voient pas dans l’État juif l’aboutissement d’une aspiration nationale née de siècles de persécutions. Ils projettent sur cet État leurs propres obsessions. Leur Israël n’est pas celui de Herzl. Ce n’est pas celui de Ben Gourion. Ce n’est même pas celui que défendent aujourd’hui la plupart des Israéliens. C’est une forteresse imaginaire dressée contre l’islam. Une citadelle fantasmée de l’Occident chrétien. Une caricature.

Filip Dewinter devant la tombe d’August Borms au cimetière d’Ekeren à l’occasion du 80e anniversaire de son exécution.

Le soutien à Israël joue ici un rôle symbolique considérable. Il permet de se présenter comme défenseur des Juifs, de la démocratie occidentale et de la lutte contre le terrorisme islamiste. Dans le même temps, la dénonciation de l’antisémitisme offre surtout l’avantage de renvoyer à d’autres les accusations dont ces partis furent eux-mêmes longtemps l’objet. Nous assistons ainsi à un remarquable exercice de transformation politique. La lutte contre l’antisémitisme devient un outil de normalisation. Un instrument de respectabilité. Un passeport moral. Grâce à elle, les formations d’extrême droite autrefois tenues à l’écart espèrent enfin franchir le seuil qui les séparait encore du pouvoir.

Pourtant, il serait trop simple d’y voir uniquement du cynisme. Car il existe aussi une cohérence idéologique. Israël apparaît à leurs yeux comme un État-nation fort, soucieux de son identité, maître de ses frontières et confronté à l’islam radical qu’il combat les armes à la main. Difficile d’imaginer un miroir plus séduisant pour l’extrême droite contemporaine. C’est pourquoi l’évolution actuelle des rapports entre Israël et des formations européennes d’extrême droite éclaire davantage le vieux principe selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » qu’elle ne témoigne d’une véritable révolution intellectuelle. Israël est souvent perçu comme un avant-poste de l’Occident face au monde arabo-musulman. Rien de plus. Rien de moins, rien de plus.

Mais cette vision ne correspond guère au rapport que la majorité des Juifs entretiennent avec Israël. Elle révèle surtout une profonde ignorance historique. Ou peut-être un refus de savoir. Car le sionisme est notamment né de l’antisémitisme européen. Il est apparu parce que les Juifs avaient appris, parfois dans leur chair, ce que produisaient les idéologies nationalistes d’extrême droite lorsqu’elles décidaient de les exclure.

Les dirigeants du Vlaams Belang n’aiment pas Israël pour les raisons qui ont conduit les Juifs à le créer. Ils ne voient pas dans l’État juif l’aboutissement d’une aspiration nationale née de siècles de persécutions. Ils projettent sur cet État leurs propres obsessions. Leur Israël n’est pas celui de Herzl. Ce n’est pas celui de Ben Gourion. Ce n’est même pas celui que défendent aujourd’hui la plupart des Israéliens. C’est une forteresse imaginaire dressée contre l’islam. Une citadelle fantasmée de l’Occident chrétien. Une caricature.

Aucune rupture avec leur héritage antisémite

Dès lors, une question s’impose. Les héritiers d’une tradition politique dont l’antisémitisme constitue l’une des matrices fondamentales peuvent-ils devenir du jour au lendemain des champions sincères de la lutte contre l’antisémitisme ? Il est difficile de le croire. Où s’est produit leur aggiornamento ou leur « Vatican II » concernant l’antisémitisme ? Où s’est tenu le congrès historique ayant abouti à une rupture avec leur héritage antisémite ? Où est la condamnation claire du Vlaams Belang de la Collaboration flamande avec l’Allemagne nazie ? Où est le travail de mémoire ? Nulle part. Car dans le même temps, ils continuent de célébrer des figures de la Collaboration flamande. Tantôt ouvertement, tantôt plus subtilement, en les présentant non comme de véritables complices du nazisme mais comme de simples héros de l’émancipation flamande victimes de la répression injuste d’un État belge trop dominé par les francophones.

« C’est du passé », répond-on souvent. Vraiment ? Alors pourquoi des mandataires et candidats du Vlaams Belang continuent-ils régulièrement à être impliqués dans des scandales liés à des propos antisémites et négationnistes, à des publications douteuses ou à des saluts hitlériens ? Pourquoi Dries Van Langenhove, ancien député élu sur les listes du Vlaams Belang et fondateur de Schild & Vrienden, a-t-il été condamné dans une affaire où furent révélées des conversations antisémites et négationnistes ? Pourquoi le Vlaams Belang continue-t-il à saluer l’action de ce militant raciste et antisémite et à diffuser ses messages ?

Et que dire de Filip Dewinter ? Ce député flamand remuant fier de brandir aujourd’hui le drapeau israélien avec un enthousiasme quasi missionnaire continue parallèlement de rendre hommage aux figures les plus sulfureuses de la Collaboration flamande. Cyriel Verschaeve, nationaliste flamand, nazi convaincu et collaborateur enthousiaste de l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale, demeure pour lui une référence culturelle et politique. Les cérémonies honorant d’anciens collaborateurs le voient régulièrement présent. C’est ainsi que le 12 avril dernier, en compagnie de camarades de parti, Filip Dewinter a déposé une couronne de fleurs devant la tombe d’August Borms au nom du Vlaams Belang à l’occasion du 80e anniversaire de l’exécution de ce chantre de l’annexion de la Flandre au IIIe Reich après sa condamnation à mort pour collaboration avec l’ennemi. « En compagnie des élus municipaux et régionaux du Vlaams Belang d’Anvers, nous avons déposé une couronne de fleurs au nom du Vlaams Belang sur la tombe du Dr Borms, à l’issue de la 80e commémoration annuelle en son honneur à #Merksem. Nous avons rencontré la charmante Mme Duytschaever, âgée de 94 ans et originaire d’#Ekeren, qui a connu personnellement le Dr August #Borms. », commentait Filip Dewinter sur sa page Facebook. Il ne faut surtout pas y voir une déviance car le Vlaams Belang ne s’est jamais privé de rendre hommage à August Borms en occultant évidemment son rôle majeur dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. « Le Dr Borms, abattu il y a 72 ans, était un homme courageux. Inspirons-nous de son exemple, de sa façon de vivre, afin de mener à bien ensemble notre combat légitime. Le Dr Borms avait de grandes attentes, non pas pour lui-même, mais pour son peuple. Partageons ses attentes », peut-on lire sur le site internet du Vlaams Belang.

Clins d’œil au nazisme

Comme toujours, les détails sont révélateurs. Le 18 mai 2025, Filip Dewinter publiait sur Instagram une photographie prise aux côtés du fondateur de la section Vlaams Belang de Liedekerke, Ben Bessemans, devant le drapeau orange du Verdinaso, mouvement fasciste et violemment antisémite. Le tout accompagné de la formule « Onze eer is trouw », traduction néerlandaise de la devise SS « Unsere Ehre heisst Treue » (notre honneur s’appelle fidélité). Lorsque la polémique éclata, le président du Vlaams Belang se mura dans le silence. Quant à Dewinter, il répondit par une pirouette : « Hitler était végétarien. Tous les végétariens sont-ils des nazis ? » Mais bien-sûr, il s’agirait d’une plaisanterie. Toujours la plaisanterie. Toujours le clin d’œil.

Voilà précisément pourquoi les Juifs et leurs institutions doivent se méfier des tentatives séduction de l’extrême droite. Non parce que celle-ci agiterait aujourd’hui les mêmes slogans qu’hier. L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Mais parce qu’elle n’a jamais véritablement renoncé aux représentations racistes et antisémites qui ont nourri son imaginaire politique. Comment croire à une rupture lorsque les électorats eux-mêmes demeurent traversés par des préjugés antisémites massifs ? Les enquêtes d’opinion le montrent avec constance, en Belgique comme ailleurs. En effet, : une enquête Ipsos réalisée pour l’ONG « Action and Protection League » montre également que 62% des électeurs du Vlaams Belang ont des préjugés plus ou moins antisémites.

Les responsables d’organisations juives qui se laissent séduire par ces démonstrations douteuses d’amitié commettent une erreur fondamentale, une faute même. Les Juifs savent ce que signifie vivre en minorité. Ils savent que leur sécurité dépend moins de la bienveillance passagère d’un pouvoir que de la solidité des institutions démocratiques. Leur expérience historique leur a appris que la justice vaut mieux que la force et que le droit protège mieux que les passions collectives.

Publication Instagram de Filip Dewinter accompagnée de la formule « Onze eer is trouw », traduction néerlandaise de la devise SS « Unsere Ehre heisst Treue ».

Grossière opération de communication

C’est pourquoi les valeurs auxquelles ils demeurent attachés — l’État de droit, le pluralisme, la démocratie, la protection des minorités, la tolérance — sont incompatibles avec les réflexes politiques de l’extrême droite qui tend toujours à exalter le nationalisme, l’exclusion et le rejet de l’Autre. Les dirigeants de l’extrême droite peuvent bien se draper aujourd’hui dans les couleurs d’Israël. Ils peuvent bien se proclamer amis des Juifs et multiplier les photographies et les déclarations. Tant qu’ils continueront à honorer la mémoire de ceux qui persécutèrent les Juifs hier, leur amour soudain pour Israël ressemblera moins à une authentique transformation politique qu’à une grossière opération de communication.

Et les Juifs auraient tort d’oublier ce que leur histoire leur a appris : lorsqu’un parti politique prétend les aimer tout en honorant ceux qui les ont persécutés, ce n’est pas de l’amitié. C’est une contradiction. Et parfois, les contradictions sont plus révélatrices que les discours.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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